Voyage à Madagascar et aux îles Comores - Tome I
Chapitre IV.
Les Ampanires. – Un pangalame. – La sorcière du
lac Nossi-bé. – Les Kimosses. – Les lacs Rassoua-bé
et Rassoua-massaye. – Un kabar. – Village de
Vavoune. – Repas servi dans un vase affecté par les
blancs à un autre usage.
Nous arrivâmes vers le milieu du jour à l’endroit où l’on quitte la rivière pour gagner le lac Nossi-bé. Mes maremites ayant mis les pirogues à terre, nous nous retirâmes pour dîner dans une hutte entourée de filaos (casuarina). C’était la demeu-re d’une famille ampanire.
Les Ampanires forment une caste particulière ; c’est la plus pauvre d’entre toutes les races malgaches et celle qui mérite le plus de l’être. Leur indolence et surtout leur malpropreté les ont fait mépriser des autres insulaires ; il est, en effet, difficile de rencontrer plus de paresse et d’insouciance : ils ne veulent point se donner la peine d’élever des troupeaux, ni de cultiver le riz, et consacrent à peine un jour pour la construction de leurs cases.
Leur nom indique leur unique industrie1. Ils font le sel dans de grands vases de terre que l’on voit toujours sur le feu dans leurs cabanes ; ils ne quittent jamais les environs de leur demeure ; ce sont les acheteurs de sel qui viennent les trouver.
En entrant dans leur habitation enfumée, je vis des hom-mes bien différents des autres Malgaches chez qui la propreté est une qualité générale. Ils avaient les yeux chassieux, les che-
1 Ampanire signifie fabricant de sel.
– 146 – veux et le corps couverts de suie. Hommes et femmes n’étaient vêtus que d’un petit seidik d’écorce d’arbre. Plusieurs enfants se roulaient sur un lambeau de natte couvert de cendres.
On nous offrit des coquillages boucanés et un poisson grillé dans une feuille de ravinala, que je trouvai délicieux, quoiqu’il eût été cuit avec ses intestins et ses écailles.
En quittant mes hôtes je leur fis cadeau de deux brasses de toile bleue dont ils parurent enchantés ; car ils déployèrent une activité qui ne leur est pas ordinaire en aidant mes pagaïeurs à transporter les pirogues.
La rivière d’Yvondrou est séparée du lac Nossi-bé par une
langue de terre que les Malgaches nomment pangalame1. On trouve en beaucoup d’endroits de Madagascar ces sortes d’isthmes qui s’opposent au transport des produits de l’intérieur sur la côte. Lorsque les Malgaches sont en grand nombre, que les sentiers sont dégagés d’arbustes et de lianes, ou que leurs pirogues sont petites et légères, ils portent ces embarcations sur leurs épaules pour traverser les pangalames.
Les grandes pirogues, trop lourdes pour être portées, sont traînées, ce qui les détériore beaucoup. Ce travail, de quelque manière qu’il se fasse, est toujours lent et ennuyeux pour le voyageur, les maremites s’inquiétant peu du temps qu’ils y em-ploient, pourvu qu’ils ne se fatiguent pas. Pour s’encourager, ils poussent des cris comme les porteurs de palanquins dans les colonies ; ils courent un instant avec leur fardeau, puis le dépo-sent à terre et restent souvent pendant près d’un quart d’heure à se reposer. Il nous fallut à peu près une heure pour traverser le pangalame du lac de Nossi-bé qui n’a pas plus de deux cents pas de longueur.
Pendant que les Malgaches embarquaient mon bagage et préparaient les embarcations, je considérais avec un plaisir infi-
1 Aussi pangalane, littéralement : où il faut faire son chemin.
– 147 – ni cette immense plaine d’eau sur laquelle nous allions voguer : sa surface était aussi calme que celle d’un bassin ; ma vue qui cherchait à en mesurer l’étendue se perdait au loin. Cependant, en regardant attentivement, je découvrais dans le nuageux loin-tain des montagnes, des arbres et des cases d’où sortait de la fumée.
Ma vue se promenait avec bonheur sur de pittoresques îlots couverts de plantes et d’arbres inconnus dans nos contrées et remplis de milliers d’oiseaux ; on n’apercevait aucune trace de culture, mais on entendait mugir les bœufs à loupe vacillante, que les habitants des environs y transportent pour les engrais-ser, après leur avoir fendu l’oreille d’une manière particulière afin de les reconnaître quand ils veulent les tuer.
Des volées d’oiseaux aquatiques, qui s’abattaient en plu-sieurs endroits du lac sur des poissons qu’on voyait fuir épou-vantés, achevaient d’animer ce charmant paysage. Une spatule rouge que je tuai au vol attira surtout mon attention. Cet oiseau, remarquable par sa belle couleur de feu, est aussi gros qu’une oie ; son bec ressemble à l’instrument de chirurgie dont il porte le nom. J’ajustais un kabouk, sorte de cygne gris orné d’une crê-te bleue et rouge, quand on m’appela pour le départ.
J’étais déjà couché dans ma pirogue lorsque mon guide me dit : « Avant de pousser au large, il est nécessaire que je te parle
de Mahào1 la sorcière : prévenu du danger qui te menace, tu l’éviteras en gardant le silence auquel sont assujétis, depuis sa mort, ceux qui traversent le lac de Nossi-bé où elle commande encore à Sakare et à Bilitch, génies malfaisants qui planent sur les eaux.
« Tu dois, ajouta-t-il, apercevoir au milieu du lac une île plus grande que les autres : là vivait autrefois une femme aussi méchante que belle, Mahào, fille d’un chef puissant des An-taymours, nommé Dian-Ansaïe. Ce prince lui avait enseigné
1 Maha, puissante, habile.
– 148 – tous les secrets de l’art magique que ses aïeux avaient apporté de l’Arabie, afin qu’elle pût être utile aux hommes. Mais Mahào surprit un jour son époux endormi sur le sein d’une jeune escla-ve ; après l’avoir poignardé, elle jura une haine implacable à tous les hommes, et dès-lors elle ne fit usage de sa science que pour leur nuire.
« Dian-Ansaïe, effrayé des crimes de sa fille, la chassa de ses états avec plusieurs femmes ses complices. Elles se réfugiè-rent dans l’île que nous allons côtoyer.
« Là les fils des principaux chefs de la contrée venaient tour-à-tour rendre hommage à ses charmes ; elle feignait de répondre à leur amour et les attirait dans son palais où elle les enivrait de délices ; mais ils payaient bien cher les faveurs qu’elle leur accordait. Après avoir goûté pendant trois jours et trois nuits les douceurs de l’amour, ils recevaient de cette fem-me cruelle un philtre dont les effets leur étaient bientôt funes-tes. Les uns, saisis de vertiges, se précipitaient dans le lac, les autres se frappaient eux-mêmes de leurs zagaies.
« De cette façon périrent beaucoup de chefs et de vaillants
guerriers, entre autres tous les fils de Béman1, à l’exception du plus jeune que Zanaar avait choisi pour venger la mort de ses six
frères. D’après les conseils du savant Ratsara2, de la lignée des Zafféraminians, il se rendit dans l’île, et, pour mieux cacher son dessein, s’abandonna aux voluptés dont Mahào entourait ses victimes ; mais saisissant l’instant où elle se livrait au sommeil, il s’empara d’une dent de géant qui la rendait invulnérable, et la perça de plusieurs coups. Cependant un autre talisman qui éle-vait Mahào au rang des génies lui donna le pouvoir de nuire aux hommes même après sa mort.
« Elle repose au fond du lac, et la voix d’un homme suffit pour réveiller ses anciennes haines. Gardons-nous donc bien de
1 Bé, très ; man’, riche.
2 Littéralement : être de bonté.
– 149 – parler, car elle nous entraînerait immanquablement dans les cavernes où elle fait sa demeure. » Ici Rapelapela se tut et les pirogues se mirent en marche.
J’eus assez d’empire sur moi pour garder, pendant la tra-versée qui dura jusqu’au soir, le silence que les Malgaches m’avaient recommandé. On m’avait averti à Tamatave que la moindre imprudence pourrait causer ma perte ; l’inquiétude que je remarquais dans les yeux de mes pagaïeurs, et la présen-ce de plusieurs caïmans dont les têtes paraissaient au-dessus de l’eau, n’étaient guère propres à me rassurer : le récit de mon interprète avait singulièrement augmenté leur peur. Je craignais qu’au moindre bruit ils ne fissent chavirer les pirogues en vou-lant se précipiter dans le lac pour gagner à la nage la rive la plus proche.
Le lac Nossi-bé a environ huit lieues de tour ; sa profon-deur en beaucoup d’endroits est de quinze à vingt brasses.
À peine touchions-nous à l’autre rive que les Malgaches se mirent à injurier la prétendue magicienne dont nous venions de quitter le domaine ; ils saisirent sur le rivage des cailloux et des morceaux de bois qu’ils lancèrent vers le lac en poussant des cris affreux, et ce fut avec beaucoup de peine que je parvins à faire cesser leur tapage et leurs vociférations.
La nuit était déjà avancée quand nous quittâmes le lac Nos-si-bé : le ciel, couvert de gros nuages précurseurs de l’orage, était si obscur que sans les brillants essaims de mouches phos-phoriques qui éclairaient notre marche, nous eussions eu quel-que difficulté à trouver le chemin qui conduit au village de Fita-nou. Ces mouches, que l’on voit par milliers à Madagascar, sont plus nombreuses pendant l’hivernage que dans la bonne saison.
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Nous étions à Tan’foutchi1 (terre blanche). Après avoir marché un quart d’heure, nous entendîmes le bruit des vagues qui se brisent sur les récifs dont la côte est bordée et viennent rouler avec fracas sur les sables mouvants du rivage.
Nous couchâmes à Fitanou, chef-lieu du district de Tan’foutchi, et nous n’eûmes qu’à nous louer de l’accueil de ses habitants qui nous aidèrent le lendemain à transporter les piro-gues sur le lac Iranga.
Ce lac est beaucoup plus petit que celui de Nossi-bé ; on n’y trouve que quatre à cinq brasses de fond. De là j’apercevais à l’ouest cette chaîne de montagnes qui succèdent aux forêts de la côte ; ses pics, couverts en partie par le brouillard, présentaient diverses formes que le mirage rendait en ce moment encore plus bizarres ; les Malgaches croient y voir des figures d’animaux monstrueux et en tirent des présages sinistres ou favorables.
Les plus hautes de ces montagnes ont douze et quinze cents toises au-dessus du niveau de la mer ; les Malgaches, avides de
1 Isthme qui sépare le lac Nossi-bé du lac Iranga. Il existait dans ce lieu, disent les Malgaches, un serpent monstrueux, un fangane terrible qui dévorait les hommes et les bœufs. Ses dimensions étaient telles qu’il pouvait entourer dans ses replis jusqu’à des villages de trois cents fa-milles ; les habitants, investis de cette façon, étaient inévitablement at-teints par les sept dards dont sa langue était armée, et périssaient d’une mort affreuse. La désolation était à son comble quand Dérafif, le bon principe, parut dans le canton et résolut de le délivrer de ce fléau destruc-teur. À cet effet, il ordonne qu’on lui fabrique une serpe proportionnée à la taille du monstre. Muni de cette arme gigantesque, il épie l’instant où le fangane se livre au sommeil, l’attaque, en est vainqueur, et divise son corps en tronçons, qu’il disperse dans toute la contrée. La caverne où se retirait le fangane, l’étang où il se baignait, se voient encore à Tan’foutchi, langue de terre qui n’a pris, disent les naturels, cet aspect argileux et blanchâtre d’où lui vient son nom, que parcequ’elle était le passage habituel du dragon. (Mémoire sur la langue malgache, par E. de Froberville, dans le Bulletin de la Société de géographie, n° de janvier 1839.)
– 151 – traditions merveilleuses et portés à l’exagération comme tous les peuples de l’Orient, prétendent que quelques-unes élèvent leur cime jusqu’aux cieux dont elles soutiennent la voûte ; ils disent qu’elles sont habitées par les Kimosses, race de nains qui vivent dans les cavernes et se nourrissent seulement du lait de leurs troupeaux, car ils ont horreur du sang et de la chair des animaux.
L’histoire de cette prétendue race de pygmées ayant été ré-pétée par presque tous les écrivains qui ont parlé de Madagas-car, j’ai dû recueillir à ce sujet les renseignements les plus minu-tieux. J’ai souvent témoigné le désir de les visiter moi-même et j’ai plusieurs fois engagé des guides pour me conduire dans leur retraite ; mais au moment du départ ils étaient forcés de m’avouer qu’ils ne connaissaient pas la véritable résidence de ces nains, dont l’histoire leur avait été transmise par leurs ancê-tres. Les Malgaches les plus raisonnables et les principaux chefs m’en ayant dit autant, j’ai considéré jusqu’à présent l’existence des Kimosses comme fabuleuse. J’ai bien rencontré quelques nains malgaches dans mes voyages, mais ils étaient, ainsi que ceux d’Europe, issus de parents d’une stature semblable à la nôtre.
Sur les hauteurs de Manamboundre, chez les Antarayes, j’ai connu un nain bien conformé dont la taille ne dépassait pas trois pieds. Il avait trois femmes d’une taille ordinaire, ce qui m’étonna d’abord, sachant que les femmes malgaches ne peu-vent souffrir les petits hommes auxquels elles donnent le sobri-
quet de zaza-voua-koutouk1, mais j’appris qu’il était riche. En quittant le lac Iranga, les maremites s’arrêtèrent un instant pour préparer le houchouk. Pendant qu’ils faisaient sécher le tabac, mon commandeur me dit : « Nous devons encore aujourd’hui nous défier des mouchaves (sortilèges) ; car nous allons traver-ser le lac Rassoua-bé où le géant du feu commande ; j’ai eu soin d’apporter de Tamatave des fanfoudis (charmes protecteurs)
1 Enfants de petite graine.
– 152 – qui l’empêcheront de nous nuire, pourvu que nos pirogues ne contiennent aucunes provisions cuites ; car lui seul prétend avoir le droit de disposer du feu, dont il est le père et le souve-rain. Permets-moi donc d’expédier par terre, avec ton biscuit et les viandes, deux de nos gens qui nous rejoindront avant le soir ; pour ce matin, tu seras forcé de te contenter de quelques bana-nes. » Ici mon guide tira plusieurs colliers d’un pli de son sim’bou, et en remit un à chacun de nous ; ils étaient composés de morceaux de racines odorantes et de tuyaux de bambou, qui renfermaient des petites bandes de papier jaunâtre fabriqué par les indigènes, sur lesquelles étaient tracés des caractères arabes. Ces talismans sont vendus dans toutes les parties de l’île par les Antaymours que ce commerce enrichit.
Le lac Rassoua-bé est beaucoup plus grand que celui que nous avions traversé la veille ; il peut avoir douze ou treize lieues de tour ; les îlots sont moins nombreux et moins grands que ceux du lac Nossi-bé. Il abonde en poissons et en oiseaux aquatiques, mais l’on n’y voit aucun caïman ; mes maremites m’empêchèrent par crainte superstitieuse de tirer sur les ca-nards sauvages, les sarcelles, les poules d’eau, les aigrettes, qui venaient folâtrer autour de nous, mais ils harponnaient sans scrupule les poissons avec des zagaïes minces qui ne sont em-ployées qu’à la pêche. Pour les attirer ils faisaient sauter autour des pirogues une petite planche taillée en forme de poisson et
coloriée avec des sucs de plante ou la sève de quelques arbres1.
Le mulet2, la carpe et le gourami3 sont les meilleurs poissons d’eau douce de Madagascar ; ils sont abondants et très gras après l’hivernage. Le mulet est plus gros de corps que celui d’Europe, mais sa tête terminée en pointe est beaucoup plus
1 Cet appât s’appelle tsi-komba, contraction de mitsi-komba, qui signifie faire le singe, imiter.
2 En malgache : zompou ou rompou.
3 Osphronemus olfax, Commerson.
– 153 – petite ; il a le goût du saumon ; les plus grands ont trois pieds de longueur. Ce poisson n’est pas mangeable s’il est pris sur un mauvais fond ; la vase que l’on trouve dans ses intestins lui communique sa mauvaise odeur et le rend détestable.
Le gourami est un poisson plat qui devient plus grand que le turbot ; sa chair est blanche et délicate. La carpe ne diffère pas de la nôtre.
On trouve à Madagascar un poisson monstrueux qui res-semble à la vieille ; ses écailles sont tachetées de brun, de jaune et de vert. Sa chair est insipide et dégoûtante tant elle renferme d’huile ; il devient aussi gros que les plus forts marsouins et dé-vore quelquefois des enfants qui se baignent. Il est probable que c’est la vieille d’Europe qui va s’engraisser dans l’eau douce, car on la rencontre toujours près de l’embouchure des rivières.
Le lac Rassoua-bé est uni au lac Rassoua-massaye par un canal étroit, où l’on trouve à peine assez d’eau pour les piro-gues ; nous n’étions que depuis quelques minutes dans ce dé-troit quand un homme qui portait trois zagaïes sur l’épaule s’arrêta devant nos canots ; il sortait d’un bois épais, où nous venions d’entendre la voix de plusieurs personnes : aussitôt que les Malgaches l’aperçurent, ils cessèrent de pagaïer pour écouter son kabar.
Le mot kabar, qui s’applique généralement à une assem-blée où l’on discute les affaires publiques, sert aussi à exprimer le rapport que sont obligés de se faire deux ou plusieurs person-nes qui se rencontrent. Les nouvelles se propagent de cette ma-nière avec la plus grande rapidité.
Dans les détails dont l’usage exige un compte-rendu exact, on ne doit pas omettre les moindres circonstances. Par exemple, deux voisins se quittent en sortant de leur village ; l’un va cher-cher son troupeau dans la prairie située à une petite distance de sa maison ; l’autre va puiser de l’eau à la rivière, qui n’est guère plus éloignée de la sienne ; s’ils se rencontrent à leur retour, ne fût-ce qu’un quart d’heure après, ils se croient obligés de
– 154 – s’arrêter et de se dire tout ce qu’ils ont vu sur leur chemin, n’eussent-ils rencontré qu’une poule, une caille ou un papillon.
L’étranger nous raconta qu’il venait du pays des Antavarts où il avait perdu son troupeau par suite d’un procès (sahali) et qu’il avait le projet d’élever sa cabane près de la rivière d’Andé-vourante, car il avait entendu dire que le poisson y était abon-dant. Sa famille retardée par les rouin’-dambou (lianes épineu-
ses qui obstruent les sentiers)1 le rejoignit quelques instants après.
Sa femme me parut jeune et jolie, quoique le hâle eût grossi ses traits ; elle était coiffée d’un satouk ou bonnet de voyage en jonc. Elle portait sur son dos à la manière du pays, c’est-à-dire attaché avec une ceinture de nattes, un enfant de sept à huit mois ; tout son bagage consistait en une siron-kell’, boîte ou corbeille de jonc, unique meuble des Malgaches, qui renferme toute leur fortune ; un petit garçon s’accrochait à un pan de son sim’bou et se laissait traîner.
Je consentis volontiers à donner passage à ces pauvres gens qui s’installèrent immédiatement dans une des pirogues que j’avais louées à Yvondrou.
Nous eûmes bientôt traversé le lac Rassoua-massaye, et le soleil n’était pas aux deux tiers de sa course lorsque nous rejoi-gnîmes mes deux maremites à la halte que nous leur avions as-signée à Vavoune.
Le village de Vavoune situé près de la mer contient tout au plus trente cases. Le chef accompagnait ceux qui me firent le présent d’usage ; il m’invita à partager son roh’ et il eut la bonté de le faire apporter dans ma case, plus grande et plus commode que celle où ma venue l’avait forcé de se reléguer.
1 Littéralement : ronces de cochon.
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Tandis qu’un esclave disposait les feuilles de ravinala qui
devaient recevoir le riz1, le chef suivi de deux autres domestiques allait chercher le dîner que j’avais accepté. Il ne tarda pas à revenir. Une simple panelle de fabrication indigène renfermait le riz, mais le vase de faïence qui contenait le roh’ était de fabrique européenne ; son aspect excita les murmures d’admiration de tous les assistants qui ne le voyaient que dans les jours de grande solennité ; aussi le chef paraissait-il fier de posséder cette merveille et me regardait-il en souriant, comme s’il eût attendu un compliment de ma part.
Je craignis d’humilier un homme qui m’avait si bien ac-cueilli et cependant je n’aurais pas voulu pour tout au monde toucher au mets servi dans un vase tel que celui-là ; Rapelapela, qui en connaissait aussi bien que moi l’usage, et qui s’était aper-çu du dégoût que j’éprouvais, me tira d’embarras en expliquant au chef à quoi les blancs l’employaient ; personne ne voulut d’abord le croire, mais lorsqu’il se fut assuré que mon interprète ne plaisantait pas, tous les Malgaches se mirent à rire et jetèrent aux chiens du village le malencontreux repas.
Je m’étais aperçu que mon hôte prenait plaisir à me voir, et je l’engageai à passer la soirée avec moi. Il se dédommagea de la perte de son dîner en mangeant une partie du mien, et se conso-la facilement, avec quelques bouteilles d’arrack que je lui don-nai, du petit échec d’amour-propre dont j’avais été la cause in-volontaire.
1 Les Malgaches renversent le riz tout brûlant de la marmitte sur ces feuilles, et le laissent ensuite suer un instant, maévouk, dans une espèce de porte-feuille de natte fine.
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