Voyage à Madagascar et aux îles Comores - Tome I
§ 5. – Nouvelle mission d’Hastie. – Première apparition des missionnaires anglais. – Appréhensions du révérend Jones. – Progrès rapides de la civilisation à Émirne. – Le Grand-Maréchal Robin. – Tentative d’Hastie pour renouveler le traité rompu. – San...
§ 5. – Nouvelle mission d’Hastie. – Première
apparition des missionnaires anglais. –
Appréhensions du révérend Jones. – Progrès rapides
de la civilisation à Émirne. – Le Grand-Maréchal
Robin. – Tentative d’Hastie pour renouveler le traité
rompu. – Sanglants reproches de Radama. – Sage
discours d’un vieux conseiller du prince. – Grand
kabar convoqué à Émirne. – Éloquence de Rafaralah’.
– Radama redoute le sort de Louis XVI. – Signature
d’un nouveau traité. – Campagne désastreuse contre
les Sakalaves-du-Sud.
Aussitôt que sir Robert eut repris les rênes du gouverne-ment de l’île, il songea à réparer l’échec survenu à l’honneur et aux intérêts anglais par la faute du général Hall. Il envoya de nouveau Hastie à Tananarivo et lui adjoignit cette fois un aide spirituel, le révérend Jones, que la Société des Missions de Lon-dres avait envoyé pour jeter sur cette terre les semences évangé-liques. L’esprit de nationalité est si vivace dans le cœur d’un An-glais qu’il se mêle aux sentiments qui paraissent le moins le comporter ; il domine jusqu’à ces âmes que la religion semble avoir détachées des intérêts humains, de sorte qu’en fondant une école dans une hutte et en baptisant quelques sauvages, les hommes évangéliques se trouvent avoir un jour, sans le vouloir sans doute, préparé l’asservissement du pays au commerce et à l’autorité britanniques. Le gouverneur de l’île Maurice connais-sait l’histoire des missions anglaises dans les grandes îles de la mer du Sud ; aussi aida-t-il de toute son influence la tentative de M. Jones.
Hastie et son compagnon de voyage partirent donc pour Tamatave en septembre 1820. De ce port, ils se mirent en mar-
– 70 – che vers la capitale, quoiqu’ils n’en eussent pas encore reçu l’autorisation du roi, ce que les Européens de Tamatave consi-dérèrent comme une grande imprudence. À mi-chemin Hastie reçut de Radama une lettre en créole dans laquelle il l’engageait à ne rien craindre, « l’assurant qu’il n’était pas aussi prompt qu’on le disait à couper les têtes ; » cette assurance alarma considérablement le missionnaire Jones, dont le nom ne figurait pas dans la missive royale. Les avertissements des traitants de Tamatave lui revenant en mémoire, il manifesta une grande en-vie d’attendre, dans le village où il se trouvait, les ordres de la cour ; mais Hastie le décida à continuer sa route. « Je connais le roi, lui dit-il ; si ma tête est sauve, la vôtre le sera. »
La traite des esclaves, un instant défendue, se poursuivait alors avec activité ; les voyageurs rencontraient à chaque instant des troupes nombreuses d’esclaves que des traitants européens conduisaient vers la côte. Près de la capitale, des routes bien entretenues attestaient les efforts de Radama pour améliorer l’état du pays. Au pied de la colline sur laquelle est située Tana-narivo, deux aides-de-camp bien montés et en brillants unifor-mes vinrent annoncer à Hastie que S. M. les recevrait à quatre
heures. Plus loin le Français Robin, secrétaire de Radama 1, vint, une montre à la main, fixer le moment du départ ; il luttait évidemment contre le chagrin que lui causait l’arrivée des An-glais et la réception brillante dans laquelle il était forcé de jouer un rôle.
1 La fortune de ce Robin est une des nombreuses preuves de la sympathie des Malgaches pour nos compatriotes. Cet homme, simple sous-officier dans un régiment colonial, s’était enfui de Bourbon à Mada-gascar, après quelques fautes graves contre la discipline. Il arriva à Tana-narivo en 1819, gagna bientôt les bonnes grâces de Radama auquel il ap-prit à parler et à écrire le français, et s’éleva successivement jusqu’au grade de Grand-Maréchal dans l’armée malgache. À la mort de Radama il perdit tous ces honneurs, et, comme tous les Européens qui avaient eu quelque influence auprès du roi, il fut persécuté et forcé de s’enfuir de la capitale.
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Après avoir gravi la colline entre une baie de soldats habillés et disciplinés à l’européenne, au bruit des canons et au son des tambours qui remplissaient la cour du palais, l’agent anglais et sa suite furent reçus par le roi lui-même, qui les introduisit dans un appartement meublé et décoré avec une véritable magnificence. L’accueil de Radama fut cordial et affectueux ; il fit dîner avec lui les deux voyageurs, et le repas fut servi avec luxe dans de la vaisselle d’argent, dont la plus grande partie était de fabrique indigène. Tant de changements opérés depuis son départ indiquaient à l’adroit Hastie les rapides progrès du monarque à demi sauvage dont il devait exploiter les tendances civilisatrices.
Le lendemain, Hastie eut un entretien particulier avec Ra-dama ; il s’efforça de lui expliquer que le traité violé par le géné-ral Hall n’avait pas eu la sanction royale, mais que sir R. Farquhar, étant revenu de Londres avec des pleins-pouvoirs à cet effet, nul homme au monde n’oserait rompre la nouvelle convention qu’ils feraient ensemble. La réponse de Radama, pleine d’arguments solides, fit connaître à Hastie les difficultés énormes de son entreprise. « J’ai signé ce traité, dit-il, contre l’avis de mes nobles, de mes conseillers, de ceux même qui ont pris soin de mon enfance ; pour compenser les pertes que la cessation du trafic des esclaves devait occasionner à mes sujets, j’ai promis de leur distribuer une partie des objets mentionnés dans ce traité ; il n’a pas été exécuté, quoique j’aie rempli et au-delà mes engagements. Que puis-je leur dire, moi qui ai servi d’instrument pour les tromper ? Leur proposerai-je le rétablis-sement d’une mesure qui, après avoir coûté la vie à trois per-sonnes du sang royal et à plusieurs autres individus, doit im-manquablement les appauvrir ? Ils m’accuseront de n’avoir pour objet que des avantages personnels, et de les sacrifier à l’espoir de recueillir des bénéfices dont moi seul je jouirais. Et d’ailleurs pourront-ils croire à la sincérité des Anglais, après une si odieuse violation de la foi jurée ? »
Hastie reconnut la justesse des reproches que le roi adres-sait à son pays, mais en bon diplomate il en rejeta tout le poids
– 72 – sur le général Hall. Radama répondit que son amitié pour l’Angleterre le portait à oublier la faute qu’elle avait commise, mais qu’il n’en était pas de même de ses sujets ; il fit remarquer à Hastie que leurs progrès dans la civilisation, depuis son départ de Tananarivo, étaient dus au commerce des esclaves qui avait pris une extension considérable, et avoua qu’il craignait presque une insurrection générale s’il manifestait l’intention de se fier de nouveau aux Anglais, dont le nom, devenu synonyme de faux et de menteur, était passé en proverbe parmi le peuple.
Le jour suivant, Hastie eut une conférence avec un vieillard qui avait élevé Radama, et qui conservait sur lui une grande in-fluence. Après avoir écouté avec attention tous les raisonne-ments de l’agent, il lui présenta les objections que le roi avait déjà développées la veille ; puis il ajouta : « Le sang de ceux qui ont souffert la mort à cause de ce traité a imprimé sur le nom anglais une tache qu’il ne sera pas facile de laver. Je crois bien que tu parles sincèrement, mais tout ce que tu avanceras n’atteindra pas son but. Le roi a arrêté le trafic des esclaves ; il a mis à mort des gens qui n’avaient fait que critiquer ses actes ; il a risqué sa vie, la sûreté de son gouvernement, et finalement il a été obligé de reconnaître qu’il avait eu tort… La mesure que tu proposes aura pour résultat de nous priver de tout notre bien-être : nous ne fabriquons ni poudre ni fusils, nous n’avons qu’une industrie peu avancée, et nous sommes par nature un peuple indolent. Qui fournit à nos besoins ? les traitants d’esclaves ; ce sont d’eux que nous recevons tout ce que nous possédons. Que retirons-nous des Anglais ? Rien ; ils n’ont point de rapports avec nous. Ils ont fait des promesses et ne les ont pas tenues ! Le roi, en permettant de nouveau la traite, nous donna l’assurance que ce commerce ne serait jamais interdit ; nous consentîmes à augmenter d’une piastre, c’est-à-dire à dou-bler le droit qu’il recevait pour chaque vente d’esclaves. Cet ac-croissement de revenu lui a procuré les moyens d’aider aux pro-grès que tu as remarqués chez les Hovas, et au retour d’une ex-pédition que nous venons de faire chez les Sakalaves-du-Sud, où
– 73 – nous avons éprouvé beaucoup de fatigues, nous avons donné une permission générale de vendre les esclaves. »
Le discours du prudent vieillard résumait parfaitement l’opinion du peuple. Il ne voyait que les intérêts immédiats, tan-dis que Radama rêvait la souveraineté de l’île entière, et la fon-dation d’un royaume puissant par les armes comme par l’industrie. Le monarque malgache voulait que son nom fût ins-crit dans l’histoire ; c’est en partie à cette noble ambition que les Anglais ont dû le bon accueil qu’ils ont reçu de lui. L’adroit Has-tie, qui paraît, dès ses premières conversations, avoir démêlé ce sentiment dans le cœur du roi, sut toujours, dans la suite, en tirer un grand parti pour faire adopter les plans qu’il croyait uti-les à la politique de la Grande-Bretagne.
Vaincu par les promesses et les flatteries de l’Anglais, Ra-dama consentit à renouveler le traité, mais il fallait obtenir l’assentiment du peuple. À cet effet, le roi fit convoquer un grand kabar, où il expliqua clairement les intentions du gouver-nement anglais et les avantages qui résulteraient de cette allian-ce pour la terre de Madagascar. Ses propres ministres accueilli-rent son discours par de sourds murmures, et l’ancien souverain d’Antscianac, Rafaralah’, l’un des plus puissants chefs de l’île, prit la parole pour lui répondre. Il retraça l’histoire du traité d’alliance de 1817, et s’étendit sur tous les avantages qui résul-taient de ce traité, puis, arrivant à sa rupture de la part du gou-vernement anglais, il se tut, comme s’il était incapable d’exprimer l’indignation qu’il ressentait d’une aussi lâche conduite ; son éloquent silence produisit un tel effet sur l’assemblée que le rejet de la proposition parut dès ce moment assuré. Il s’éleva un grand tumulte de voix, et dans la confusion qui suivit, le roi dit à Hastie : « Vous voyez : je suis disposé à l’alliance, mais mon peuple ne l’est pas. Celui même qui ne pos-sède ici ni une piastre, ni un esclave, sera contre moi… J’ai en-tendu parler de la conduite des Français envers un de leurs der-niers rois ! »
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À force de démarches, d’activité et d’adresse, Hastie parvint pourtant à vaincre les répugnances de Radama et de ses ministres ; le traité fut de nouveau signé. Radama y fit stipuler la condition expresse : « Que le gouvernement anglais élèverait à ses frais vingt jeunes Hovas, dix à Maurice et dix à Londres, et les instruirait aux arts et aux métiers européens. » La traite des esclaves fut de nouveau abolie, et les Anglais reprirent à Mada-gascar une influence, qui, n’étant pas fondée sur la sympathie populaire, mais sur la volonté d’un mortel, ne devait durer que quelques années.
À cette époque, Radama fit, contre les Sakalaves-du-Sud, une expédition gigantesque, et qui peut donner une idée du de-gré de puissance auquel il était parvenu. Il partit avec 70 à 80,000 combattants ; mais l’approvisionnement de cette im-mense réunion d’hommes avait été si mal combiné, que l’issue de la campagne fut désastreuse ; 25 à 30,000 hommes y péri-rent de faim ou de maladie. Cette guerre se renouvela encore l’année suivante, et Radama ayant eu quelques succès, le chef des Sakalaves, Ramitrah’, lui proposa une alliance qui fut accep-tée. Pour mieux cimenter cette paix, il épousa la fille de ce chef, nommée Rasalime.
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