Washington Square

Henry James · Chapitre 12 sur 35

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Washington Square

Chapitre 12

 

 

Le lendemain, il resta chez lui l’après-midi et attendit la visite de Mr. Townsend. Il lui sembla, assez justement il est vrai, que ce sacrifice d’un temps très précieux était un grand honneur qu’il faisait au soupirant de Catherine, et que les deux jeunes gens ne pourraient pas dire qu’il ne s’était pas conduit très courtoisement dans cette circonstance. Morris se présenta l’air assez sûr de lui. Il semblait avoir oublié l’« insulte » dont il s’était plaint à Catherine l’avant-veille, et le docteur lui fit comprendre dès qu’il entra qu’il s’attendait à sa visite.

– Catherine m’a appris hier ce qui s’est passé entre vous, dit-il. Permettez-moi de vous dire que la moindre délicatesse de votre part aurait voulu que vous m’informiez de vos intentions avant d’aller si loin.

– J’aurais agi de la sorte, répondit Morris, si vous ne m’aviez pas fait l’impression d’un père qui laisse à sa fille toute sa liberté. Pour moi, Catherine est quelqu’un de tout à fait maître de son sort.

– Littéralement, c’est exact. Mais elle ne s’est pas émancipée moralement au point, j’en suis sûr, de décider de se marier sans me consulter sur son choix. Je l’ai laissée libre, mais je ne me suis pas désintéressé le moins du monde de ce qu’elle faisait. Pour tout dire, votre petit roman s’est développé avec une rapidité qui me surprend. Il y a à peine quelques semaines que Catherine a fait votre connaissance.

– Il n’y a pas longtemps, je le reconnais, dit Morris, très gravement. Il est vrai que nous n’avons pas été longs… à nous mettre d’accord. Mais cela est venu tout naturellement, dès la

– 84 – minute où nous nous sommes sentis sûrs de nous-mêmes – et sûrs l’un de l’autre. J’aime Miss Sloper depuis le premier jour où je l’ai vue.

– N’auriez-vous pas par hasard commencé à l’aimer avant même de l’avoir rencontrée ? demanda le docteur.

Morris le regarda un instant, puis répondit :

– Il est exact que l’on m’avait déjà dit que c’était une jeune fille charmante.

– Une jeune fille charmante – c’est bien comme cela que vous la jugez ?

– Évidemment. S’il n’en était pas ainsi, que ferais-je ici en ce moment ?

Le docteur réfléchit.

– Mon cher monsieur, dit-il enfin, il faut que vous soyez d’une pénétration peu commune. Car, en tant que père de Catherine, je suis plus enclin que personne à reconnaître ses nombreuses qualités, mais je préfère vous dire tout de suite que je n’ai jamais trouvé que c’était une jeune fille charmante, et que je n’ai jamais pensé que personne la trouverait charmante non plus.

Morris Townsend écouta cette déclaration avec un léger sourire qui ne manquait cependant pas de déférence.

– Je ne sais pas ce que je penserais d’elle si j’étais son père. Il m’est difficile de me mettre à sa place. Je ne peux parler que de ce que j’éprouve.

– Vous parlez très bien, dit le docteur ; mais épargnez votre peine. J’ai dit à Catherine que je n’approuvais pas ce projet de mariage.

 

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– Elle m’en a informé, et j’ai été désolé de l’apprendre. C’est une affreuse déception. Et Morris resta silencieux, les yeux fixés à terre.

– Vous ne croyiez tout de même pas que j’allais vous dire que j’étais enchanté et vous jeter ma fille dans les bras ?

– Oh non ; je sentais bien que vous ne m’aimiez pas.

– Comment vous est venue cette idée ?

– Du fait que je suis sans fortune.

– C’est assez déplaisant à entendre, dit le docteur, mais il y a beaucoup de vrai là-dedans – en me plaçant strictement au point de vue du beau-père. Votre manque de fortune, le fait que vous n’avez ni profession, ni ressources visibles, ni espérances, vous placent dans une catégorie où il y aurait une grande imprudence de ma part à choisir un mari pour ma fille, qui est une enfant faible et très riche. Dès l’instant que vous cessez d’être un gendre éventuel, je suis prêt à vous trouver adorable. Mais dans votre rôle actuel, vous m’êtes odieux !

Morris Townsend écouta respectueusement ces paroles. Puis il dit à son tour :

– Je ne crois pas que Miss Sloper soit faible.

– Naturellement, vous allez la défendre – c’est bien le moins. Mais il y a vingt ans que je connais cette enfant, et vous ne la connaissez que depuis six semaines. Pourtant, même si elle n’était pas faible, vous n’en seriez pas moins un homme sans le sou.

– Je sais, je sais ; c’est en cela que moi je suis faible ! Et par conséquent, je suis intéressé ; je ne peux vouloir que l’argent de votre fille !

– Je ne dis pas cela. Rien ne m’oblige à le dire ; et le dire sans y être absolument forcé serait du plus parfait mauvais

– 86 – goût. Je dis simplement que vous n’êtes pas du genre qui me convient.

– Mais votre fille n’épouse pas un genre, insista Townsend avec son plus beau sourire. C’est un individu qu’elle épouse, un individu qu’elle a la bonté de bien vouloir aimer.

– Un individu qui a si peu de choses à offrir !

– Peut-on offrir mieux que l’amour le plus tendre et une fidélité sans bornes ? demanda le jeune homme.

– Cela dépend comment on l’entend. Il n’est pas défendu d’offrir quelques petites choses en sus ; et non seulement ce n’est pas défendu, mais c’est généralement ce qui se passe. La fidélité sans bornes ne se mesure qu’après coup ; et dans l’intervalle, il est d’usage de donner quelques garanties quant à la qualité du mari. Quelles garanties pouvez-vous donner ? Un beau visage, un corps élégant, et des manières très distinguées. Tout cela est très bien en soi, mais il faudrait davantage.

– Vous oubliez une chose que vous pouvez mettre à mon actif, dit Morris, la parole d’un homme d’honneur !

– Votre parole d’honneur que vous aimerez toujours Catherine ? Il faut que vous soyez un homme exceptionnel pour être sûr de cela.

– Ma parole d’honneur que je ne suis pas intéressé ; que mon sentiment pour Miss Sloper est aussi pur et dénué de calculs que jamais sentiment venu du fond du cœur ! Je me soucie autant de son argent que des cendres de ce foyer.

– J’entends bien, j’entends bien, dit le docteur. Mais maintenant étudions, si vous le voulez bien, le genre auquel vous appartenez. Même après ce vœu solennel que vous venez de prononcer, vous rentrez dans une certaine catégorie. Disons si vous voulez que c’est le hasard seul qui vous y a placé ; mais,

– 87 – depuis trente ans que je pratique la médecine, j’ai pu constater que le hasard peut avoir des conséquences incalculables.

Morris lissa de la main son haut-de-forme – qui brillait déjà comme un miroir – et continua à montrer un sang-froid qui, le docteur dut le reconnaître, lui faisait vraiment honneur. Mais il n’en était pas moins cruellement déçu.

– N’est-il rien que je puisse faire pour vous inspirer confiance ?

– Si je connaissais un moyen, je me garderais bien de vous le dire, car – vous ne comprenez donc pas ? – je ne veux pas avoir confiance en vous ! dit le docteur avec un sourire.

– J’irais labourer la terre si vous vouliez.

– Ne dites pas de bêtises.

– Je prendrais la première situation que je pourrais trouver, dès demain.

– Faites-le, je vous en conjure ; mais pour vous, pas pour moi.

– Je vois ; vous me prenez pour un paresseux ! s’écria Morris, un peu trop sur le ton de quelqu’un qui vient de faire une découverte. Mais il s’aperçut aussitôt de sa bévue et rougit.

– Qu’importe ce que je pense de vous, puisque, je vous le répète, je ne songe pas à faire de vous mon gendre.

Mais Morris ne se tenait pas pour battu.

– Vous croyez que je jetterais l’argent de Catherine par les fenêtres ?

Nouveau sourire du docteur :

– Ce que je pense n’a pas d’importance, je vous l’ai déjà dit, mais j’avoue avoir pensé à cela.

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– Parce que j’avais dissipé l’argent que j’avais, n’est-ce pas ? dit Morris. C’est vrai, je l’avoue. J’ai agi follement. Je vous raconterai toutes les folies que j’ai faites, si vous voulez. Il y a eu de petites folies et de très grandes folies, je ne m’en cache pas. Mais j’ai jeté ma gourme, comme on dit. Est-ce qu’il n’y a pas un proverbe qui dit que quand le diable devient vieux, il se fait ermite ? Je n’ai pas été un démon, mais je vous jure que je suis devenu presque un ange. Il vaut mieux s’être amusé une bonne fois, et ne plus y penser. Votre fille ne voudrait pas d’un bon petit jeune homme ; et je me permets d’ajouter que vous n’aimeriez pas cela davantage. De plus, il y a une différence énorme entre ma fortune et la sienne. J’ai dépensé ma fortune, bon : c’est parce qu’elle était à moi que je l’ai dépensée. Et je n’ai pas fait de dettes ; quand il n’est plus rien resté, je me suis arrêté. Je ne dois pas un sou à âme qui vive.

– Permettez-moi de vous demander de quoi vous vivez maintenant – bien que je reconnaisse, ajouta le docteur, que je me contredis en vous posant cette question.

– Je vis sur les restes de mon bien, dit Morris Townsend.

– C’est parfait, répondit le docteur avec un grand sérieux.

Il fallait avouer que le sang-froid de Morris était impressionnant.

– En admettant même que j’attache une importance excessive à la fortune de Miss Sloper, continua-t-il, est-ce que ce ne serait pas justement une garantie que j’en prendrais le plus grand soin ?

– Trop d’attention donnée à la fortune pourrait être tout aussi dangereux que si vous n’en donniez pas assez. Catherine risquerait de souffrir de votre avarice tout autant que de votre prodigalité.

– Je vous trouve très injuste ! dit le jeune homme posément, poliment, sans violence.

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– C’est votre droit de penser cela, et ma réputation est à votre merci. Je ne me flatte certainement pas de vous contenter.

– Et votre fille, cela ne vous fait donc rien de la contenter ? Cela vous fait-il plaisir de la rendre malheureuse ?

– Je suis prêt à accepter qu’elle pense que je suis un tyran pendant une année entière.

– Une année entière ! s’esclaffa Morris.

– Mettons pendant sa vie entière, alors ! Autant être malheureuse de cette façon-là que de l’autre.

Là Morris se sentit brusquement envahi par la colère :

– Vraiment, vous vous oubliez, monsieur, cria-t-il.

– C’est votre faute : vous voulez avoir le dernier mot.

– La cause que je défends est pour moi d’une importance suprême.

– Eh bien, importante ou pas, vous l’avez perdue ! répliqua le docteur.

– En êtes-vous bien sûr ? demanda Morris ; êtes-vous sûr que votre fille voudra renoncer à moi ?

– Je voulais dire, bien entendu, que vous avez perdu votre cause en ce qui me concerne. Pour ce qui est de Catherine, non, je ne suis pas très sûr qu’elle veuille renoncer à vous. Mais comme je le lui conseillerai de tout mon pouvoir, et comme j’ai un très grand crédit de respect et d’affection dans son cœur, comme elle a au surplus un très vif sentiment du devoir, je crois que c’est tout de même possible.

Morris Townsend recommença à lisser son haut-de-forme.

– Moi aussi j’ai un très grand crédit d’affection dans son cœur ! fit-il remarquer au docteur.

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Ce dernier donna à son tour son premier signe d’irritation :

– Est-ce un défi que vous me lancez ?

– Appelez cela comme vous voudrez, monsieur ! Je suis décidé à essayer de gagner votre fille.

Le docteur secoua la tête.

– Je ne vous vois pas traînant jusqu’à la fin de vos jours le regret d’un amour perdu. Vous êtes fait pour la jouissance.

Morris se mit à rire.

– Votre opposition à mon mariage n’en est donc que plus cruelle. Avez-vous l’intention d’interdire à votre fille de me revoir ?

– Elle a passé l’âge où l’on interdit aux êtres de faire ceci ou cela. De plus, je ne suis pas un père à l’ancienne mode. Mais je lui demanderai de la manière la plus pressante de rompre avec vous.

– Je ne crois pas qu’elle voudra, dit Morris Townsend.

– Peut-être que non. Mais au moins j’aurai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour la convaincre.

– Elle est trop engagée maintenant, continua Morris.

– Pour retourner en arrière ? Eh bien, laissez-la s’arrêter juste où elle en est.

– Je veux dire qu’elle est trop engagée pour s’arrêter.

Le docteur le regarda de la tête aux pieds ; Morris avait la main sur la poignée de la porte.

– C’est beaucoup d’audace de votre part d’oser parler de la sorte.

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– Je ne dirai plus rien, monsieur ! répliqua Morris, et avec un salut, il sortit de la pièce.

 

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