Washington Square
Chapitre 19
Ayant pris cette résolution, le docteur s’arrangea, le lendemain, pour avoir une conversation privée avec Mrs. Penniman. Il lui fit demander de descendre dans la bibliothèque et là lui conseilla très fermement de surveiller ses points et virgules pour tout ce qui avait trait aux affaires de cœur de Catherine.
– J’ignore ce que tu entends par là, dit sa sœur, prétendrais-tu me donner des leçons de style ?
– Le style du bon sens est une chose que tu n’apprendras jamais, répondit le docteur sans se gêner.
– M’as-tu fait venir ici pour m’insulter ?
– Nullement. Je voulais simplement te donner un conseil. Tu as adopté le jeune Townsend : c’est ton affaire. Je n’ai pas à m’occuper de tes sentiments, de tes rêveries, de tes engouements, de tes folies ; mais ce que je te demande, c’est de garder tout cela pour toi. J’ai dit à Catherine ce que je pensais de toute cette histoire ; elle a parfaitement compris, et tout ce qu’elle pourra faire maintenant qui ressemblerait à un encouragement pour ce jeune homme, elle le fera contre mes avis les plus formels. Tout ce que tu pourrais faire de ton côté pour l’aider et la soutenir serait – j’emploie ce mot à dessein – un acte de haute trahison. Tu sais que la haute trahison est un crime passible de la peine capitale ; prends garde de ne pas exposer ta tête.
Mrs. Penniman le regarda fièrement avec un mouvement des paupières très étudié :
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– Ma parole, s’écria-t-elle, tu parles comme le Grand Turc !
– Je parle comme le père de Catherine.
– Mais pas comme le frère de ta sœur ! s’écria Lavinia.
– Ma chère Lavinia, dit le docteur, je me demande parfois si je suis bien ton frère, tellement nous différons en tout. En dépit de ces différences, nous sommes pourtant capables, quand l’occasion s’en fait sentir, de nous comprendre ; et c’est la seule chose qui compte dans le cas présent. Fais attention pour tout ce qui concerne Mr. Townsend ; je ne t’en demande pas plus. Il y a toutes les chances du monde pour que tu aies correspondu avec lui pendant ces trois dernières semaines – tu l’as peut-être même vu. Inutile de répondre, cela n’a aucune importance.
Il était tellement sûr qu’elle inventerait un mensonge pour se disculper qu’il était dégoûté à l’avance de ce qu’elle allait lui répondre. « Quoi que tu aies fait jusqu’à présent, cesse de le faire. C’est tout ce que j’exige ».
– N’envisagerais-tu pas aussi, par hasard, de faire mourir ta fille ? demanda Mrs. Penniman.
– Tout au contraire, je désire qu’elle vive et qu’elle soit heureuse.
– Tu vas la tuer : elle a passé une nuit affreuse.
– Une nuit affreuse ne la tuera pas, ni même une douzaine de mauvaises nuits. N’oublie pas que je suis un médecin réputé !
Mrs. Penniman eut un instant d’hésitation. Puis elle risqua son trait le plus venimeux :
– Tu es peut-être un médecin réputé, mais cela ne t’a pas empêché de perdre déjà deux membres de ta famille !
Le coup était parti, mais son frère lui lança un tel regard – on eût dit un bistouri en action – qu’elle eut peur de ce qu’elle
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– Cela ne m’empêchera pas non plus de supprimer la présence d’un troisième.
Mrs. Penniman se retira, avec toute la dignité offensée qu’elle était capable de montrer, et se dirigea vers la chambre de Catherine, où la pauvre petite s’était enfermée. Mrs. Penniman n’ignorait rien de la nuit affreuse, car les deux femmes s’étaient revues la veille au soir, après que Catherine eût quitté son père. Mrs. Penniman se trouvait sur le palier du second étage au moment où sa nièce montait. Rien d’étonnant à ce qu’une personne aussi perspicace ait découvert que Catherine avait eu une conversation décisive avec son père. Rien d’étonnant non plus qu’elle ait été impatiente de connaître le résultat de l’entretien, ni que cette curiosité, jointe à sa bonté et à sa générosité bien connues, l’aient poussée à regretter les mots vifs qu’elles avaient échangés peu de temps auparavant, sa nièce et elle. Dès qu’elle aperçut la malheureuse jeune fille dans la pénombre du corridor, elle s’élança au-devant d’elle dans un grand mouvement de sympathie. Catherine avait bien trop de chagrin pour garder rigueur à sa tante. Tout ce qu’elle comprit, c’était que Mrs. Penniman la prenait dans ses bras, l’emmenait dans sa chambre et s’asseyait auprès d’elle. Elles restèrent ainsi jusqu’au petit jour, la plus jeune des deux femmes ayant posé sa tête sur les genoux de l’autre, d’abord secouée de sanglots silencieux, puis à la fin complètement immobile. Mrs. Penniman eut quelque plaisir à penser que cette scène la dégageait de toute promesse vis-à-vis de Morris Townsend et de la défense que Catherine lui avait faite de communiquer avec lui. Elle fut plutôt déçue, en revanche, de voir, lorsqu’elle retourna chez sa nièce avant le petit déjeuner, que Catherine s’était levée et était en train de s’habiller.
– Tu ne devrais pas descendre pour le petit déjeuner, dit-elle, tu dois être épuisée après cette nuit atroce.
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– Mais non, je vais très bien, et j’ai seulement peur de me mettre en retard.
– Je n’arrive pas à te comprendre ? s’écria Mrs. Penniman. Tu devrais garder le lit pendant au moins trois jours.
– Mais je ne le pourrais jamais ! dit Catherine à qui cette perspective ne disait franchement rien.
Mrs. Penniman se désespérait de voir que toute trace de larmes et d’insomnie avait disparu des yeux de Catherine. Cette
enfant avait un physique7 qui ne donnait aucune prise au drame.
– Comment veux-tu impressionner ton père, demanda la tante, s’il te voit arriver ainsi toute pimpante, sans la moindre marque de chagrin, comme si rien ne s’était passé ?
– Cela lui déplairait que je reste couchée, répondit Catherine avec simplicité.
– Raison de plus pour que tu le fasses. Comment veux-tu qu’il comprenne combien tu souffres ?
Catherine réfléchit un moment.
– Je ne sais pas, mais pas de cette manière-là.
Et elle acheva sa toilette, puis, selon l’expression de sa tante, s’en alla toute pimpante retrouver son père à la table du petit déjeuner. En fait, elle se jugeait trop insignifiante pour afficher une grande douleur. Et c’était vrai cependant qu’elle avait passé une nuit affreuse. Elle n’avait pu dormir, même après le départ de Mrs. Penniman. Elle restait les yeux grands ouverts dans l’obscurité menaçante, ne pouvant arracher de sa pensée le souvenir du ton et du geste de son père lorsqu’il l’avait
7 En français dans le texte.
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