Washington Square

Henry James · Chapitre 20 sur 35

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Washington Square

Chapitre 20

 

 

Le lendemain, dans l’après-midi, elle entendit la voix de Morris à la porte d’entrée et son pas dans le vestibule. Elle le reçut dans le grand salon, vaste pièce très lumineuse, et elle avertit le domestique que si quelque autre visite s’annonçait, elle n’y était pour personne. Ce n’était pas son père qui risquait de la déranger, car à cette heure-là, il faisait toujours ses visites. Quand elle vit Morris debout devant elle, elle ne songea d’abord qu’à une chose, c’est qu’il était encore plus beau que l’image qu’elle avait gardée de lui dans son cœur ; puis elle sentit qu’il la prenait dans ses bras. Quand elle se dégagea de son étreinte, il lui sembla qu’elle venait de brûler ses vaisseaux et même, pendant un instant, qu’ils étaient mariés.

Il lui dit qu’elle avait été très cruelle et l’avait rendu très malheureux ; et Catherine sentit avec une terrible acuité le drame de sa destinée, qui l’obligeait à faire souffrir ceux qu’elle aimait, d’un côté comme de l’autre. Mais ce qu’elle attendait de lui, ce n’était pas des reproches, pour tendres qu’ils fussent, mais de l’aide ; intelligent comme il était, avisé comme il était, il ne pouvait manquer de trouver moyen de sortir de cette impasse. Elle lui dit tout cela et Morris l’écouta dire comme s’il trouvait sa foi en lui toute naturelle ; mais il commença par poser des questions, ce qui était aussi tout naturel, plutôt que de s’engager le premier sur un terrain dangereux.

– Vous n’auriez pas dû me laisser attendre si longtemps, dit-il, je ne sais pas comment j’ai pu supporter ce supplice ; les heures étaient longues comme des années. Vous auriez dû prendre une décision beaucoup plus tôt.

– Prendre quelle décision ?

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– Eh bien, savoir si vous me garderiez ou m’abandonneriez.

– Oh, Morris, s’écria-t-elle dans un tendre murmure, je n’ai pas songé une minute à vous abandonner !

– Eh bien, alors, qu’attendiez-vous ? Le jeune homme déployait sa logique avec ardeur.

– J’espérais que mon père finirait par… finirait par… ; elle n’osait continuer.

– Par voir combien vous étiez malheureuse ?

– Oh non ! Mais finirait par voir les choses autrement.

– Et vous m’avez fait venir aujourd’hui pour me dire qu’il voit enfin les choses autrement. Est-ce bien cela ?

Cet optimisme calculé fit mal à la pauvre petite.

– Non, Morris, dit-elle gravement, il voit toujours les choses de la même façon.

– Mais alors, pourquoi m’avez-vous fait venir ?

– Parce que j’avais envie de vous voir ! dit Catherine toute interdite.

– Évidemment, c’est une excellente raison. Mais est-ce que vous vouliez juste me regarder ? N’aviez-vous rien à me dire ?

Son beau regard persuasif était fixé sur le visage de Catherine et elle se demandait quelle réponse assez belle pourrait satisfaire l’attente de tels yeux. Pendant un moment, son regard à elle se perdit dans le sien, puis elle répondit à mi-voix :

– C’est vrai, j’avais très envie de vous regarder. Puis ayant dit ces mots, elle fit juste le contraire, et se cacha le visage dans les mains.

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Morris la regarda attentivement pendant un moment, puis lui demanda à brûle-pourpoint :

– Voulez-vous que nous nous mariions demain ?

– Demain ?

– Ou la semaine prochaine, si vous préférez ; le plus tôt possible, dans un mois au plus.

– Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux attendre ? dit Catherine.

– Attendre quoi ?

Elle ne savait trop quoi en effet, mais l’idée de ce plongeon formidable la terrifiait.

– Attendons d’avoir encore un peu réfléchi.

Il hocha tristement la tête et lui dit d’un ton de reproche :

– Je croyais que vous aviez abondamment réfléchi pendant ces trois semaines. Avez-vous l’intention de réfléchir encore comme cela pendant cinq ans ? Vous m’avez donné à moi plus de temps qu’il n’était nécessaire. Puis il ajouta : Ma pauvre enfant, vous ne m’aimez pas vraiment !

Catherine rougit violemment et ses yeux se remplirent de larmes.

– Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? murmura-t-elle.

– Alors, il faut m’épouser ou ne pas m’épouser, dit Morris d’un ton très mesuré ; vous ne pouvez pas contenter à la fois votre père et moi ; il vous faut choisir entre nous deux.

– C’est vous que j’ai choisi, dit-elle dans un élan passionné.

 

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– Alors, marions-nous la semaine prochaine. Elle le regarda fixement :

– N’y a-t-il vraiment pas moyen de faire autrement ?

– Aucun moyen que je connaisse pour arriver au même résultat. S’il existait, je serais heureux de le connaître.

Catherine ne connaissait naturellement aucun autre moyen, et Morris lui semblait quasiment impitoyable avec ses raisonnements. La seule chose qui lui vint à l’esprit, c’est que son père finirait peut-être, après tout, par céder ; mais c’est avec une gêne et un manque de foi évidents qu’elle exprimait le souhait qu’un tel miracle pût se produire.

– Croyez-vous qu’il y ait vraiment la moindre chance que cela arrive ? demanda Morris.

– Cela arriverait, s’il pouvait seulement vous connaître tel que vous êtes !

– Il peut me connaître, s’il le veut. Qu’est-ce qui peut l’en empêcher ?

– Ses idées, ses raisons, dit Catherine. Elles sont d’une telle… force. Elle trembla encore au souvenir de l’exposé de ces raisons.

– D’une telle force ? s’écria Morris ; permettez-moi plutôt de m’étonner de leur faiblesse.

– Il ne peut rien y avoir de faible chez mon père, dit Catherine.

Morris se détourna et s’en alla regarder par la fenêtre. Puis il dit au bout d’un moment :

– Vous avez terriblement peur de lui !

Elle n’essaya même pas de se disculper, car elle n’en éprouvait aucune honte ; si c’était peu glorieux pour elle, c’était

– 147 – au moins tout à l’honneur de son père. Aussi répondit-elle simplement :

– Vous devez avoir raison.

– Alors, c’est que vous ne m’aimez pas… pas comme moi je vous aime. Si vous craignez votre père plus que vous ne m’aimez, c’est que votre amour n’est pas tel que je l’espérais.

– Ah, mon ami, dit-elle en s’élançant vers lui.

– Est-ce que moi j’ai peur de quelque chose ? demanda-t-il en lui faisant brusquement face. Que ne suis-je prêt à endurer pour l’amour de vous ?

– Vous êtes noble, vous êtes courageux, répondit-elle en s’arrêtant dans son élan, comme tenue à distance par un sentiment de respect.

– Me voilà bien avancé, si, de votre côté, vous êtes si craintive !

– Je ne suis pas tellement craintive… au fond, dit Catherine.

– Je me demande ce que vous voulez dire par « au fond ». Ce fond me paraît suffisant pour nous rendre très malheureux.

– J’aurais toute la force nécessaire pour attendre… attendre même très longtemps.

– Et supposez qu’après tout ce temps votre père me haïsse plus que jamais ?

– C’est impossible ! Il ne pourrait pas !

– Il serait touché de ma fidélité, peut-être ? C’est bien ce que vous voulez dire ? S’il était si facile à toucher, pourquoi auriez-vous peur de lui ?

 

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C’était un argument de premier ordre, et Catherine en fut très frappée.

– J’essayerai de ne plus avoir peur, dit-elle. Et elle prenait déjà, dans sa docilité attentive, des airs d’épouse obéissante et raisonnable. Morris ne pouvait manquer de trouver cette image très à son goût, et il lui donna aussitôt de nouvelles preuves de la haute estime dans laquelle il la tenait. On devine que c’est l’intensité même de cette estime qui l’amena à parler à Catherine des conseils de Mrs. Penniman relativement à un mariage immédiat, quelles qu’en pussent être les conséquences.

– C’est bien une idée de tante Penniman, dit Catherine avec simplicité, mais non sans quelque malice. En revanche, c’est sans aucune malice, et en toute simplicité, qu’elle ajouta presque aussitôt que son père l’avait chargée d’un message pour lui. Elle se sentait engagée d’honneur à transmettre ce message, et lui eût-il paru cent fois plus pénible encore à formuler, elle l’aurait transmis quand même aussi scrupuleusement.

– Il m’a dit de vous dire – de vous dire en propres termes et de sa part – que si je me marie sans son consentement, je n’hériterai pas un sou de lui. Il a beaucoup insisté là-dessus. Il avait l’air de croire… il avait l’air de penser…

Morris sentit le rouge lui monter au visage, comme c’eût été le cas pour n’importe quel jeune homme fier accusé de bassesse.

– Il avait l’air de penser quoi ?

– Que cela ferait une grande différence.

– Naturellement, cela fait une grande différence – pour bien des choses. Nous y perdrons des milliers de dollars ; et c’est une grande différence, cela. Mais il n’y aura rien de changé dans mes sentiments.

 

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– Nous n’aurons pas besoin de cet argent, dit Catherine, car j’ai une assez jolie fortune personnelle, vous savez.

– Oui, ma chère enfant, je sais que vous avez quelque chose à vous. Et il ne peut pas y toucher !

– Il n’y songerait pas, dit Catherine, cela me vient de ma mère.

Morris réfléchit un moment.

– Il vous a dit cela de façon très catégorique ? demanda-t-il enfin. Il était sûr que cela m’ennuierait horriblement et que je jetterais aussitôt le masque, non ?

– Je ne sais pas ce qu’il avait dans l’idée, dit Catherine avec lassitude.

– Eh bien, dites-lui de ma part que je me soucie de son message autant que de ça ! Et il eut un claquement de doigts très réussi.

– Je ne pourrais jamais lui dire cela.

– Savez-vous que je vous trouve parfois très décevante ? dit Morris.

– C’était inévitable. Je déçois tout le monde… mon père, tante Penniman.

– Avec moi cela n’a pas d’importance, parce que je vous aime plus qu’aucun d’eux ne vous aime.

– C’est vrai, Morris, dit la jeune fille, laissant enfin son imagination – ou ce qui en tenait lieu – se repaître de cette douce affirmation ; il n’y avait là rien, après tout, qui fît de tort à personne.

– Croyez-vous vraiment qu’il se cantonnera… se cantonnera pour de bon dans son idée de vous déshériter ?…

– 150 – que vos qualités, votre patience, n’auront aucun effet sur son cœur de pierre ?

– Le malheur est que si je vous épouse, il ne me reconnaîtra plus aucune qualité. Ce sera pour lui la preuve que je suis vraiment mauvaise.

– Ainsi, il ne vous pardonnera jamais ! Tandis que Morris laissait tomber de ses lèvres charmantes cette sentence catégorique, l’idée de la malédiction paternelle se réveilla brusquement dans le cœur de la pauvre Catherine ; elle avait presque oublié cette affreuse éventualité.

– Morris, s’écria-t-elle, il faudra m’aimer très fort !

– Comptez sur moi, chère enfant ! répondit le jeune homme. Puis il ajouta au bout d’un instant : Cela vous déplait, ce mot « déshéritée » ?

– Ce n’est pas l’argent ; c’est l’idée qu’il… qu’il prend la chose comme cela.

– Vous vous sentez un peu maudite, hein ? dit Morris. Je reconnais que ce doit être assez affreux. Mais ne croyez-vous pas, reprit-il aussitôt, ne croyez-vous pas que si vous essayiez de conduire cette affaire très adroitement, et de vous y prendre comme il faut, vous réussiriez à la fin à écarter cette malédiction ? Ne croyez-vous pas, demanda-t-il encore du ton de quelqu’un qui cherche sincèrement à vous tirer de peine, qu’une fille vraiment adroite saurait, à votre place, comment le faire céder ? Ne croyez-vous pas… ?

Mais Morris n’alla pas plus loin ; il s’aperçut que ces suggestions ingénieuses avaient été complètement perdues pour Catherine. Elle avait toujours dans la tête ce mot affreux de « déshéritée » avec tout ce qu’il comportait de réprobation et de châtiment ; et ce mot semblait de minute en minute envahir toute sa conscience. À la pensée d’être une fille déshéritée, un froid mortel s’emparait de son cœur et elle se sentait écrasée par

– 151 – un sentiment de solitude et de danger. Mais son refuge était là, tout près d’elle, et elle tendit les mains pour s’en saisir.

– Oh, Morris, dit-elle en frissonnant, je vous épouserai dès que vous voudrez. Et elle appuya sa tête sur l’épaule du jeune homme dans un abandon de toute sa volonté.

– Ma bonne chérie ! s’écria-t-il, en contemplant sa conquête appuyée contre lui. Puis, relevant la tête, il eut une expression de la bouche et des sourcils qui en disait long sur sa perplexité.

 

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