Washington Square
Chapitre 31
Bien qu’elle fût parvenue à retrouver son calme, Catherine préférait ne pas risquer de le perdre en se mêlant aux autres, et elle s’abstint en conséquence de descendre pour le thé – repas qui, le dimanche, se prenait à six heures et tenait lieu de dîner. Le docteur et sa sœur se trouvèrent donc seuls en tête à tête, mais Mrs. Penniman s’arrangea pour ne pas rencontrer une seule fois le regard de son frère. Plus tard, elle l’accompagna, toujours sans Catherine, chez leur sœur, Mrs. Almond. Là, les deux femmes parlèrent à cœur ouvert de la triste aventure de Catherine, sans que Mrs. Penniman cessât pour cela de prendre des airs mystérieux.
– Je suis bien contente qu’il ne l’épouse plus, dit Mrs. Almond, mais je trouve tout de même qu’il mériterait une sérieuse raclée.
Mrs. Penniman, choquée de ces propos vulgaires, rétorqua que Morris avait agi sous l’effet du plus noble des scrupules, à savoir le désir de ne pas priver Catherine de son héritage.
– Cela me fait plaisir que Catherine ne soit pas privée de son héritage, mais pour ce qui est de ce garçon, j’espère qu’il n’aura jamais un sou vaillant. Et qu’est-ce que la pauvre Catherine te dit, à toi ? demanda Mrs. Almond.
– Elle dit que je sais admirablement consoler, répondit Mrs. Penniman.
C’est ainsi du moins qu’elle présenta les faits à sa sœur ; et elle devait être encore toute satisfaite d’elle-même puisqu’à
– 233 – peine rentrée à Washington Square, elle alla frapper à la porte de Catherine. Catherine vint ouvrir ; elle semblait très calme.
– Je veux juste te dire deux mots au sujet de ton père ; s’il te pose des questions, je te conseille de dire que rien n’est changé.
Catherine restait debout, la main sur la poignée de la porte, et ne faisait pas entrer sa tante.
– Croyez-vous qu’il me posera des questions ? demanda-t-elle.
– Certainement. Il vient de me demander dans la voiture où en étaient les choses. Je venais de tout expliquer à ta tante Elizabeth. J’ai dit néanmoins à ton père que je n’étais au courant de rien.
– Croyez-vous qu’il me posera des questions quand il s’apercevra que… ? Catherine n’eut pas la force d’en dire davantage.
– Plus il saura de choses, plus il sera désagréable, dit sa tante.
– Je m’arrangerai pour qu’il en sache le moins possible ! déclara Catherine.
– Dis-lui que tu vas te marier.
– C’est la vérité, dit doucement Catherine ; et elle referma sa porte.
Elle n’aurait plus parlé avec autant de certitude deux jours plus tard – le mardi, par exemple, jour où elle reçut une lettre de Morris Townsend. C’était une très longue épître de cinq grandes pages, datée de Philadelphie ; un plaidoyer bourré d’explications, dont la plus importante était celle-ci : il avait profité d’une occasion qui s’offrait d’un voyage d’affaires urgent pour essayer d’oublier pendant cette absence l’image de celle
– 234 – dont il n’avait traversé l’existence que pour semer les ruines sous ses pas. Il avouait qu’il n’avait pu jusque-là réussir à l’oublier, mais il lui garantissait que, guéri ou non, il ne se mettrait plus jamais en travers des intérêts considérables et des devoirs filiaux qui étaient les siens et que dans la générosité de son cœur elle avait un moment négligés. Il terminait en lui laissant comprendre que ses obligations professionnelles le forceraient probablement à voyager pendant plusieurs mois, et il exprimait le vœu que, lorsque tous les deux auraient retrouvé l’état d’esprit qu’imposaient leurs situations respectives – même s’il leur fallait des années – ils puissent se revoir en qualité d’amis, de compagnons de souffrance, de victimes innocentes mais résignées de cette grande machine impitoyable qu’on appelle la société. Il lui souhaitait pour terminer une vie paisible et heureuse et se déclarait, avant de signer, son très humble et très obéissant serviteur. C’était une bien belle lettre, et Catherine, qui la conserva pendant des années, ne put s’empêcher de reconnaître qu’elle était admirablement tournée. Il fallut d’abord, évidemment, que se dissipât un peu l’amertume causée par la cruauté du contenu et l’emphase si creuse de l’expression. Sur le premier moment, et longtemps encore après avoir reçu cette épître, elle ne fut soutenue que par sa détermination, chaque jour plus ancrée, de ne pas chercher de consolation auprès de son père.
Celui-ci laissa passer une semaine : puis, un beau matin, à une heure où il était rarement à la maison, Catherine le vit entrer dans le petit salon. Il avait bien calculé son heure et la trouva seule. Elle travaillait à quelque ouvrage de couture, et elle l’aperçut devant elle en levant les yeux. Prêt à sortir, il avait déjà son chapeau sur la tête et était en train d’enfiler ses gants.
– Je n’ai pas l’impression, dit-il, que tu te conduises envers moi avec beaucoup d’égards.
– Je ne vois pas ce que vous voulez dire, répondit Catherine sans quitter son ouvrage des yeux.
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– Tu sembles avoir complètement oublié la prière que je t’avais faite à Liverpool, avant que nous nous embarquions ; je t’avais demandé de me prévenir quelques jours d’avance lorsque tu devrais t’en aller de chez moi.
– Je ne suis pas partie de chez vous ! dit Catherine.
– Mais tu es prête à en partir, et d’après ce que tu m’as laissé comprendre, ton départ serait imminent. En fait, bien que ta personne soit encore en ces lieux, ton esprit en est déjà absent. Tu t’es installée mentalement chez ton futur mari et tu ferais mieux de vivre complètement sous le toit conjugal ; pour tout le plaisir que nous tirons de ta présence ici !
– Je m’efforcerai d’être plus gaie, dit Catherine.
– Tu as en effet toutes les raisons d’être gaie, ou alors tu es bien difficile. Non seulement tu vas avoir le plaisir d’épouser un beau jeune homme, mais tu auras fait ce que tu voulais ; il me semble qu’on ne peut demander davantage !
Catherine se leva de sa chaise ; elle n’avait pas la force d’en entendre plus long. Puis elle se mit à plier son ouvrage, lentement et soigneusement, en s’en servant comme d’un écran pour masquer sa rougeur. Son père n’avait pas bougé d’un pas depuis qu’il était entré ; elle espérait qu’il allait s’en aller, mais il s’attardait à enfiler ses gants et à les boutonner, et finalement il mit ses deux mains sur ses hanches.
– J’aimerais bien savoir quand je puis compter que la maison sera vide, poursuivit-il, car à la minute même où tu partiras, ta tante filera également.
Elle le regarda enfin, d’un long regard silencieux, qui, en dépit de toutes ses résolutions, était chargé d’un peu de cet appel au secours qu’elle avait essayé de ne pas lancer. Le regard gris et froid de son père scrutait le sien, et la question qui suivit était toujours la même :
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– Alors, c’est pour demain, pour la semaine prochaine ou pour la semaine suivante ?
– Je ne partirai pas ! dit Catherine.
Le docteur prit l’air étonné :
– Aurait-il changé d’avis ?
– J’ai rompu nos fiançailles.
– Rompu ?
– Je l’ai prié de quitter New-York, et il est parti pour longtemps.
Le docteur était surpris et déçu, puis il se consola en songeant que Catherine arrangeait certainement les choses à sa manière – c’était bien naturel, mais le fait n’en était pas moins certain – et il se consola de n’avoir pu obtenir le petit triomphe qu’il escomptait avec tant de plaisir en demandant finalement à Catherine :
– Et comment prend-il son congé ?
– Je n’en sais rien ! dit Catherine qui se sentait perdre pied.
– Tu veux dire que cela t’est bien égal ? Quelle fille sans cœur tu es, après l’avoir encouragé comme tu l’as fait et joué tout ce temps avec son amour !
Le docteur tenait sa vengeance, après tout.
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