Washington Square
Chapitre 6
Mrs. Penniman semblait même croire que les autres avaient autant d’imagination qu’elle-même, car, dès que son frère arriva, une demi-heure plus tard, elle lui parla comme s’il était au courant de tout.
– Il sort d’ici, Austin ; quel dommage que tu l’aies manqué !
– Qui ai-je bien pu manquer de si important ? demanda le docteur.
– Mr. Morris Townsend ; il vient de nous faire une visite des plus charmantes.
– Et qui peut bien être ce Mr. Morris Townsend ?
– Tante Lavinia veut parler du jeune homme – du jeune homme dont je ne savais plus le nom, dit Catherine.
– Le jeune homme de la soirée chez Elizabeth qui avait tant remarqué Catherine, ajouta Mrs. Penniman.
– Oh, il s’appelle Morris Townsend, c’est bien ça ? Et il est venu ici pour te demander en mariage ?
– Oh, père ! murmura pour toute réponse la jeune fille en se détournant vers la fenêtre, où le crépuscule se fondait dans la nuit.
– J’espère qu’il ne ferait rien de tel sans ton assentiment, dit Mrs. Penniman d’une voix suave.
– 39 –
– En tout cas, ma chère, il semble qu’il ait le tien d’assentiment, répondit son frère.
Lavinia fit de vagues protestations indiquant que cela n’était peut-être pas suffisant, tandis que Catherine, son front contre les vitres, écoutait cette petite passe d’armes avec autant de réserve que si chaque pique n’avait pas joué sur sa destinée.
– La prochaine fois qu’il viendra, dit encore le docteur, tu ferais bien de m’avertir ; il aurait peut-être envie de me voir.
Morris Townsend revint quelques jours plus tard ; mais on n’eut pas à en avertir le docteur, qui n’était pas chez lui lors de cette visite. Catherine était avec sa tante quand on leur annonça le jeune homme, et Mrs. Penniman, s’effaçant devant sa nièce, insista vivement pour que celle-ci aille le recevoir seule au salon.
– Cette fois-ci c’est pour toi – pour toi seule, dit-elle. Les autres fois, quand il a parlé avec moi, ce n’étaient que des préliminaires – un moyen de gagner ma confiance. Je te jure, mon enfant, que je n’aurais jamais le courage de me montrer aujourd’hui.
Et ce qu’elle disait là était parfaitement vrai. Mrs. Penniman était au fond assez faible, et elle avait décelé chez Morris Townsend une force de caractère peu commune, et un esprit des plus mordants ; il lui apparaissait comme un garçon subtil, volontaire et brillant, avec qui il fallait surveiller ses moindres paroles. Elle disait de lui en son for intérieur qu’il était « impérieux », et le mot comme la chose n’était pas sans lui plaire. Elle n’éprouvait pas la moindre jalousie à l’endroit de Catherine, et elle avait eu sa large part de bonheur avec Mr. Penniman ; pourtant, au fond de son cœur, elle se laissait aller à penser : « Voilà le genre de mari que j’aurais aimé avoir ! » Il était sans aucun doute plus impérieux – elle allait jusqu’à dire impérial – que n’avait été Mr. Penniman.
– 40 –
Toujours est-il que Catherine vit Mr. Townsend seule, et que sa tante ne se montra pas, même vers la fin de la visite. Cette visite se prolongea ; il resta enfoncé dans un des fauteuils du grand salon pendant plus d’une heure. Il avait l’air de se sentir plus à l’aise, cette fois, comme un habitué de la maison ; assis avec un gracieux abandon, et donnant avec sa canne de petits coups sur un coussin qui se trouvait là, il inspectait le salon en tous sens et regardait les meubles et les bibelots qu’il contenait sans cesser pour cela de regarder Catherine et de la regarder très attentivement. Il y avait une expression d’adoration respectueuse dans ses grands yeux bruns qui semblait à Catherine presque solennelle dans sa beauté ; ce regard évoquait pour elle les romans de chevalerie. Cependant, sa conversation n’avait rien d’un roman de chevalerie ; elle était amicale, simple et gaie ; il lui demandait même des choses très terre à terre, – beaucoup de détails sur ce qu’elle aimait, ce qu’elle faisait, ses habitudes en général. Il lui dit avec son sourire charmant :
– Parlez-moi de vous ; donnez-moi une petite idée de ce que vous êtes.
Catherine avait bien peu de choses à dire, et ne savait comment le dire ; mais avant qu’il ne parte, elle avait pourtant réussi à lui avouer qu’elle adorait le théâtre, et n’y allait malheureusement pas souvent, et qu’elle aimait aussi beaucoup les airs d’opéras – ceux de Donizetti et de Bellini en particulier (n’accablons pas cette jeune fille, et souvenons-nous que les opinions qu’elle émettait sur la musique étaient celles d’une ère de sombre mauvais goût) – qu’elle entendait rarement autrement que joués à l’harmonium. Elle devait avouer que la littérature ne l’intéressait pas beaucoup. Morris Townsend fut d’accord avec elle pour trouver que les livres étaient bien ennuyeux ; seulement, ajouta-t-il, il fallait en avoir lu un bon nombre avant d’arriver à cette conclusion. Il avait été dans des pays décrits dans des livres, et ces pays ne ressemblaient pas le moins du monde à ces descriptions. Il faut voir les choses par
– 41 – soi-même – il n’y a rien de tel ; c’est ce qu’il essayait toujours de faire. Il avait vu tous les acteurs connus ; – il avait été dans tous les meilleurs théâtres de Londres et de Paris. Mais les acteurs faisaient tous la même chose que les auteurs, – ils exagéraient toujours. Il aimait tout ce qui n’était pas affecté. À cet instant précis, il s’arrêta et regarda Catherine avec son fameux sourire, puis il enchaîna :
– Voilà pourquoi vous me plaisez tant ; vous êtes si naturelle ! Puis il ajouta aussitôt : « pardonnez-moi de vous parler ainsi : mais moi aussi je suis naturel, vous comprenez ! »
Et avant de lui avoir laissé le temps de décider si elle lui pardonnait ou non cette déclaration, – plus tard, à loisir, elle devait s’avouer qu’elle ne lui en voulait pas, – il se mit à parler de musique, la chose qui était son plus grand plaisir dans la vie. Il avait entendu tous les grands chanteurs de Paris et de Londres – Pasta, et Rubini, et Lablache – et quand on avait entendu de pareils artistes, on pouvait dire qu’on savait ce que c’était que le chant.
– Je chante un peu aussi, dit-il ; je chanterai pour vous un de ces jours. Pas aujourd’hui, mais une autre fois.
Puis il se leva et partit ; il avait omis, malencontreusement, de dire qu’il chanterait pour elle si elle voulait bien l’accompagner. Il eut conscience de cet impair aussitôt qu’il se retrouva dans la rue ; mais il avait bien tort de se reprocher cet oubli, car la jeune fille ne s’en était même pas aperçu. Elle pensait simplement à la douce résonnance des mots « une autre fois » qui semblaient envelopper tous les jours à venir.
Elle n’en jugea que plus indispensable, bien qu’elle se sentît pleine de gêne et de confusion, d’aller dire à son père que Mr. Townsend lui avait fait une nouvelle visite. Elle le lui annonça à brûle-pourpoint, presque violemment, aussitôt qu’il fut rentré ; puis ceci fait – son devoir accompli, en somme – elle se dirigea
– 42 – en hâte vers la porte. Mais elle ne se hâta pas tant que son père ne lui eut lancé, juste comme elle tournait la poignée :
– Eh bien, mon petit, t’a-t-il demandé ta main, aujourd’hui ?
C’est justement ce qu’elle avait peur qu’il lui dise ; et cependant, elle n’avait pas de réponse prête. Évidemment, elle aurait voulu traiter la question comme une plaisanterie, – comme son père lui-même l’entendait sûrement ; mais à côté de cela, elle aurait aimé aussi, en disant qu’il n’en était rien, prendre la chose d’un peu plus haut, avec quelque impatience ; cela l’empêcherait peut-être de lui poser encore la même question une autre fois. Ces questions lui déplaisaient, la rendaient malheureuse. Mais Catherine ne savait pas parler sèchement ; elle resta là, un moment, la main sur la poignée de la porte, ne répondant que par un petit rire à la question ironique de son père.
« Décidément, se dit le docteur en lui-même, cette pauvre enfant est complètement idiote. »
Mais il n’avait pas plutôt pensé cela que Catherine eut une idée ; elle venait de décider, résolument, de traiter la question comme une plaisanterie.
– Ce sera sans doute pour la prochaine fois ! dit-elle en riant de nouveau. Et elle sortit rapidement de la pièce.
Le docteur n’en croyait pas ses oreilles ; il se demanda si Catherine avait parlé sérieusement. Quant à elle, elle se précipita aussitôt vers sa chambre, et n’y était pas plutôt entrée qu’elle s’avisa d’une chose bien plus piquante qu’elle aurait pu répondre à son père. Elle souhaitait presque, maintenant, que son père lui posât encore une fois sa fameuse question, afin de pouvoir lui répondre : « Certainement, Mr. Morris Townsend m’a demandé de l’épouser, et j’ai même dit non ! »
– 43 –
Le docteur, cependant, chercha à se renseigner d’un autre côté, car il s’était naturellement rendu compte qu’il lui fallait faire une petite enquête au sujet de ce charmant jeune homme qui connaissait si bien le chemin de sa maison. Il s’adressa d’abord à sa plus jeune sœur, Mrs. Almond. Il n’alla pas la voir exprès pour lui parler de cela ; non, il n’y avait pas péril en la demeure ; mais il résolut de lui en parler la première fois qu’il aurait l’occasion de la voir. Le docteur n’était jamais pressé, jamais impatient ni nerveux ; mais il notait tous les faits importants, et ne manquait jamais de consulter son calepin. C’est ainsi qu’il finit par inscrire en bonne et due place les renseignements que lui fournit Mrs. Almond sur Morris Townsend.
– Lavinia est déjà venue me parler de lui, dit-elle. Lavinia est dans une grande agitation ; je ne comprends pas pourquoi elle s’intéresse tellement à ce jeune homme ; ce n’est pas à elle, après tout, qu’il en a ! Quelle drôle de fille !
– Hélas, ma chère, répondit le docteur, tu penses bien que je n’ai pas vécu à côté d’elle toutes ces dernières années sans m’apercevoir de ses bizarreries !
– Elle est tellement chimérique, dit Mrs. Almond, qui ne résistait jamais au plaisir de dire du mal de Lavinia avec son frère. Elle ne voulait pas que je te dise qu’elle m’avait posé des questions au sujet de Mr. Townsend ; mais je l’ai prévenue que je t’en parlerais. Elle adore faire des mystères.
– Ce qui ne l’empêche pas par moments de dire certaines choses avec la plus grande brutalité. C’est un vrai phare à éclipses ; l’obscurité totale alternant avec un pinceau de lumière aveuglant ! Finalement, qu’est-ce que tu as répondu à ses questions ? demanda le docteur.
– La même chose qu’à toi ; que je le connais à peine.
– 44 –
– Lavinia a dû être bien déçue de ne pas en apprendre davantage, dit le docteur ; elle aurait préféré le savoir impliqué dans quelque crime romanesque. Mais il faut prendre les gens comme ils sont. Il paraît que notre homme est le cousin du jouvenceau à qui tu vas confier l’avenir de ta petite fille.
– Arthur n’est pas un jouvenceau ; c’est un très vieux monsieur, vieux comme nous ne le serons jamais, toi ou moi.
C’est un cousin éloigné du protégé3 de Lavinia. Ils portent le même nom, mais je crois comprendre qu’il y a Townsend et Townsend. C’est du moins ce que m’a dit la mère d’Arthur ; elle m’a parlé de « branches », – branches cadettes, branches aînées, branches bâtardes, – tout comme s’il s’agissait d’une maison royale ; Arthur serait de la dynastie régnante, alors que le pauvre jeune ami de Lavinia n’en serait pas. En dehors de cela, la mère d’Arthur ne sait presque rien de lui ; elle a entendu vaguement parler de « folies » qu’aurait faites le jeune homme. Mais je connais un peu sa sœur, qui est une femme très bien. Elle s’appelle Mrs. Montgomery ; elle est veuve ; elle a de petites rentes et cinq enfants. Elle habite dans la Seconde Avenue.
– Et que dit Mrs. Montgomery de son frère ?
– Elle dit qu’il pourrait très bien réussir s’il voulait.
– Mais il est trop paresseux ? C’est ça, hein ?
– Elle ne dit pas ça.
– Elle défend l’honneur de la famille, dit le docteur. Et à part ça, que fait-il ?
– Il ne fait rien ; il cherche une occupation. Il me semble qu’il a été autrefois dans la marine.
3 En français dans le texte.
– 45 –
– Autrefois ? Quel âge a-t-il donc ?
– Je dirais qu’il a dans les trente ans. Il a dû s’engager très jeune. Arthur m’a parlé, je crois, d’un petit héritage qu’il aurait fait – c’est peut-être ce qui lui a permis de quitter la marine – et qu’il aurait dilapidé en quelques années. Il a voyagé dans le monde entier, vécu à l’étranger, profité de la vie. Il paraît que c’était une espèce de système, une théorie qu’il voulait mettre en pratique. Il est revenu depuis peu en Amérique, décidé cette fois, a-t-il dit à Arthur, à prendre la vie au sérieux.
– Il penserait donc sérieusement à Catherine, d’après ces dires ?
– Pourquoi trouves-tu cela si invraisemblable ? dit Mrs. Almond. Tu ne t’es jamais rendu compte que Catherine pouvait plaire. N’oublie pas qu’elle aura trente mille livres de rente.
Le docteur regarda sa sœur un instant en silence, puis répondit, non sans une nuance d’amertume :
– Toi au moins, tu l’apprécies à sa juste valeur ! Mrs. Almond rougit.
– Je n’ai pas voulu dire que son argent était tout son mérite ; je prétends simplement que c’est un grand avantage. Et presque tous les jeunes gens tiennent compte de cela ; et j’ai l’impression que tu ne t’es jamais bien mis cela dans la tête. Tu as toujours traité un peu Catherine comme une fille qui allait sûrement te rester sur les bras.
– Ce que j’ai pu laisser paraître à ce propos n’était pas plus dur que ce que tu viens de dire toi-même, Elizabeth, dit le docteur carrément. Combien de soupirants Catherine a-t-elle eus jusqu’ici ? Quel genre de succès a-t-elle jamais eu ? Catherine n’est pas impossible à marier, mais elle n’a pas la moindre séduction. Si ce n’était cela, comment expliquer que Lavinia soit dans un tel ravissement à l’idée qu’il vient un amoureux dans la maison ? Il n’en était jamais venu encore, et
– 46 –
Lavinia, sensible et affectueuse comme elle l’est, n’arrive pas à s’habituer à cette idée. Cela lui trouble la cervelle. J’avoue que je dois rendre cette justice aux jeunes New-Yorkais : ils sont bien désintéressés. Ils préfèrent épouser de jolies jeunes filles – jolies et vives – comme les tiennes. Catherine n’est ni vive ni jolie.
– Catherine n’est pas si mal que ça ; elle a un genre à elle – et on ne peut en dire autant de ma pauvre Marianne, qui n’a aucun genre, dit Mrs. Almond. Si les jeunes gens se sont si peu intéressés à Catherine, c’est qu’elle leur paraît plus âgée qu’eux. Elle est très développée, et elle s’habille trop – trop richement. Elle les intimide un peu, je crois ; elle a l’air d’avoir été déjà mariée, et tu sais bien que les jeunes gens n’aiment pas les femmes mariées. Et si nos jeunes gens semblent si « désintéressés » continua la sœur du docteur, c’est parce qu’ils se marient très jeunes, avant vingt-cinq ans, à l’âge de l’innocence et de la sincérité, avant d’avoir commencé à faire des calculs. S’ils ne se pressaient pas tant, Catherine en trouverait beaucoup qui s’intéresseraient à elle.
– Elle rentrerait dans leurs calculs ? Merci bien, dit le docteur.
– Attends un peu qu’un homme de quarante ans, intelligent et raisonnable se présente, et tu verras quel cas il fera de Catherine, dit encore Mrs. Almond.
– Dois-je comprendre que Mr. Townsend n’ayant pas l’âge requis, ses motifs doivent être purs ?
– Il est très possible que ses motifs soient purs ; je ne voudrais pour rien au monde voir en lui un vulgaire coureur de dot. Lavinia est convaincue de sa sincérité, et, il est vraiment trop bien pour que tu ne lui accordes pas le bénéfice du doute.
Le docteur réfléchit un moment, puis demanda :
– De quoi vit-il ?
– 47 –
– Je n’en ai pas la moindre idée. Il vit, comme je te l’ai dit, avec sa sœur.
– Une veuve, avec cinq enfants ? Tu ne veux pas dire qu’il vit à ses dépens ?
Mrs. Almond se leva, assez impatientée, et lui demanda pour clore le débat :
– Pourquoi ne vas-tu pas la voir et lui poser toutes ces questions toi-même ?
– Je ne dis pas que je n’irai pas un de ces jours, répondit le docteur. Tu as bien dit dans la Seconde Avenue ? Et il nota la Seconde Avenue sur son calepin.
– 48 –