Washington Square
Chapitre 25
La traversée fut en effet assez pénible. Mais Catherine n’eut même pas, en arrivant, la consolation de « filer » – comme avait dit son père – avec Morris Townsend. Elle le vit quand même le lendemain de son retour, et dans l’intervalle, il ne fut question que de lui, comme on peut bien penser, entre notre héroïne et sa tante Lavinia. Le jour du retour, les deux femmes bavardèrent ensemble très avant dans la nuit.
– Je l’ai beaucoup vu, dit Mrs. Penniman. Il n’est pas facile à connaître. Tu t’imagines que tu le connais ; mais tu te trompes, ma petite. Tu finiras par y arriver ; mais quand tu auras vécu avec lui, pas avant. Et je peux dire sans exagérer que moi j’ai quasiment vécu avec lui. Mrs. Penniman continua longtemps sur ce ton, et Catherine l’écoutait, stupéfaite. « Je crois que je le connais vraiment, maintenant, disait sa tante ; les circonstances s’y sont si bien prêtées ! Il en sera de même pour toi, évidemment – et tu auras bien plus de facilités encore ! dit tante Lavinia en souriant. Tu verras alors ce que je veux dire. C’est un être exceptionnel ; plein de passion et de force, et la loyauté même ! »
Catherine écoutait, partagée entre la curiosité et l’inquiétude. Tante Lavinia prenait évidemment la cause de Morris très à cœur, et rien ne pouvait faire plus de bien à Catherine. Pendant toute cette longue année, tandis qu’elle passait d’un pays dans un autre, visitant musée sur musée et cathédrale sur cathédrale, tandis qu’elle roulait sur toutes les grandes routes d’Europe, en proie à ses pensées secrètes, que de fois n’avait-elle pas regretté de ne pouvoir se confier à quelque amie compréhensive ! Si elle avait pu seulement raconter son
– 182 – histoire à une femme intelligente et bonne, quel soulagement, pensait-elle, cela lui aurait apporté ! Et elle avait été plus d’une fois bien près de se confier à sa logeuse ou à quelque vendeuse sympathique d’une maison de mode. Si elle avait eu une femme auprès d’elle, elle se serait offert le luxe d’une bonne crise de larmes ; et elle n’avait craint qu’une chose, c’est de s’effondrer en pleurs au premier baiser de tante Lavinia. En fait, quand les deux femmes se revirent, à Washington Square, ni l’une ni l’autre ne pleura ; et lorsqu’elles se furent retrouvées seule à seule, il y eut même chez la jeune fille une certaine réaction de sécheresse à l’égard de sa tante. Elle ne s’était pas encore rendu compte aussi nettement qu’à ce moment-là que Mrs. Penniman avait eu la chance pendant une année entière de voir Morris constamment, et elle n’était pas autrement enchantée d’entendre tous ces commentaires sur le caractère du jeune homme, ni qu’on lui parlât de lui comme si on le connaissait à fond. Catherine n’était pas jalouse, loin de là ; mais elle se ressouvenait invinciblement de la tendance qu’avait sa tante à colorer innocemment la vérité, et somme toute elle fut bien aise d’être enfin de retour pour pouvoir veiller elle-même sur ses affaires. Ceci dit, elle était encore trop heureuse de pouvoir parler de Morris, de prononcer son nom, et de se trouver auprès de quelqu’un qui n’avait pas de parti pris contre lui.
– Vous avez été extrêmement bonne pour lui, dit Catherine. Il m’a parlé souvent de cela dans ses lettres. Je ne l’oublierai jamais, chère tante.
– J’ai fait de mon mieux ; oh, ce n’était pas grand-chose ! Je l’ai écouté avec sympathie, je lui ai donné de temps en temps une tasse de thé, c’est tout. Ta tante Almond a trouvé que c’était trop encore, et m’a fait plusieurs scènes terribles. Mais elle m’a cependant promis de ne pas me trahir.
– Vous trahir ?
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– De ne rien dire à ton père. Songe qu’il s’est assis souvent dans le cabinet de ton père ! dit Mrs. Penniman, sans pouvoir s’empêcher de rire.
Catherine ne dit rien sur le moment ; mais cette idée ne lui fit pas plaisir. Et elle fut de nouveau assaillie par le souvenir gênant des menues tromperies que sa tante aimait tant. Disons tout de suite que Morris avait eu le tact de ne pas écrire qu’il s’était prélassé dans le cabinet du docteur. Il ne la connaissait que depuis quelques mois, alors que sa tante la connaissait depuis plus de quinze ans ; et pourtant il n’aurait jamais commis la sottise de croire que Catherine trouverait cela drôle.
– Je regrette que vous l’ayez fait entrer chez mon père, finit-elle par dire.
– Ce n’est pas moi qui l’ai fait entrer : il y est bien entré tout seul. Il avait envie de regarder les livres et toutes ces collections sous verre. Il se connaît très bien à tout cela ; il connaît tout d’ailleurs. Catherine resta silencieuse pendant un moment. Puis elle dit :
– J’espérais qu’il aurait trouvé une situation.
– Mais il en a trouvé une ! C’est la grande nouvelle, et il m’a chargée de te l’apprendre dès ton arrivée. Il s’est associé avec un courtier en marchandises. Cela s’est fait tout d’un coup, il y a juste huit jours.
Catherine jugea en effet que c’était une grande nouvelle ; et ce genre d’affaire vous avait un bel air cossu.
– Je suis bien contente ! dit-elle ; et elle se sentit prête, pendant un instant, à se jeter au cou de tante Lavinia.
– Cela vaut beaucoup mieux que de travailler sous les ordres de quelqu’un ; il n’y est pas habitué, dit encore Mrs. Penniman. Et là, c’est juste comme s’il était son associé… ils sont sur un pied de parfaite égalité ! Tu vois comme il a bien fait
– 184 – d’attendre ! J’aimerais savoir ce que ton père pourra répondre à cela ! Ils ont leurs bureaux dans Duane Street, et des cartes imprimées avec leur raison sociale ; il m’en a montré une aujourd’hui. Je l’ai rangée quelque part dans ma chambre ; je te la montrerai demain. C’est cela qu’il était venu m’annoncer lors de sa dernière visite. Tu vois comme il a bien fait de prendre son temps ! C’est lui maintenant qui a des employés, au lieu d’être le courantin de quelque patron. Il n’est pas fait pour être sous les ordres d’un autre ; je lui ai souvent dit que je ne le voyais pas du tout dans cet emploi.
Catherine était parfaitement de l’avis de sa tante, et fut enchantée de savoir que Morris était son propre maître ; mais elle n’eut pas la joie de penser qu’elle allait annoncer triomphalement cette nouvelle à son père. Son père se soucierait à peu près autant d’apprendre que Morris venait d’entrer dans les affaires que de savoir qu’on l’envoyait aux galères. On venait d’apporter les malles, et pendant quelque temps il ne fut plus question du soupirant. Toute l’attention des deux femmes se concentra sur les trésors que Catherine avait rapportés d’au-delà des mers. Il y avait profusion de jolies choses ! Catherine avait rapporté un cadeau à tout le monde ; tout le monde, sauf Morris, à qui elle n’avait rapporté que son cœur inchangé. Pour ce qui est de Mrs. Penniman, elle avait été particulièrement généreuse, et tante Lavinia passa près d’une demi-heure à déplier et replier ses cadeaux avec de petits cris de joie et d’admiration. Elle se pavana pendant un bon moment avec un superbe châle des Indes que Catherine l’avait forcée à accepter ; elle le drapait sur ses épaules et se tordait le cou en arrière pour voir jusqu’où la pointe descendait.
– J’accepte que tu me le prêtes, pas davantage, dit-elle. Je te le léguerai quand je mourrai ; ou, mieux encore, dit-elle en embrassant Catherine à nouveau, je le léguerai à ta première fille ! Et elle serrait le châle contre elle avec un sourire ravi.
– Attendez au moins qu’elle soit née, dit Catherine.
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– Je n’aime pas le ton sur lequel tu as dit cela, reprit Mrs. Penniman après un instant de réflexion. Est-ce que ton cœur serait changé, Catherine ?
– Non, je suis toujours la même.
– Tu n’as pas fléchi un petit peu ?
– Mais non, je suis exactement comme avant, répéta Catherine, que l’insistance de sa tante commençait à énerver.
– Ah, je suis bien contente ! dit Mrs. Penniman en admirant son châle devant la glace. Puis elle ajouta en regardant fixement Catherine : « Et ton père ? Tes lettres étaient si évasives à son sujet, que je n’ai jamais su que penser ! »
– Père va très bien.
– Tu sais parfaitement ce que je veux dire, reprit Mrs. Penniman avec un air digne qu’accentuait encore le châle magnifique, est-il toujours implacable ?
– Oui !
– Il n’a pas changé du tout ?
– Il serait plutôt plus intraitable qu’avant. Mrs. Penniman ôta le grand châle de ses épaules et se mit à le plier soigneusement.
– Voilà une très mauvaise nouvelle. Tu n’as pas pu mettre ton petit projet à exécution ?
– Quel petit projet ?
– Morris m’en avait touché un mot. Il t’avait conseillé, paraît-il, d’essayer de tenter ta chance lorsque vous seriez en Europe ; de guetter par exemple, le moment où la vue de quelque fameux chef-d’œuvre l’aurait disposé à l’indulgence – on est artiste ou on ne l’est pas – pour plaider ta cause et l’amener à composition.
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– Je n’ai jamais essayé. Morris m’avait bien conseillé de le faire. Mais s’il avait été avec nous en Europe il aurait vu que les chefs-d’œuvre n’ont jamais eu cet effet-là sur mon père. C’est vrai qu’il est très artiste – il a un merveilleux sens artistique – mais plus les lieux que nous visitions étaient célèbres, et plus il les admirait, plus j’aurais perdu mon temps à plaider ma cause auprès de lui. Les belles choses ne semblaient le rendre que plus décidé encore, plus intraitable, expliqua la pauvre Catherine. Je ne réussirai jamais à le faire changer d’idée, et je n’attends plus rien de lui maintenant.
– Eh bien, ma petite, répondit Mrs. Penniman, je n’aurais pas cru que tu lâcherais pied.
– J’ai renoncé à toute cette lutte. Et maintenant ça m’est égal.
– Te voilà devenue bien vaillante, dit Mrs. Penniman avec un rire bref. Je ne t’avais pas conseillé de renoncer à ta fortune.
– Oui, je suis plus vaillante que je n’étais. Vous me demandiez si j’avais changé sur ce point. C’est vrai, poursuivit la jeune fille, que j’ai beaucoup changé. D’ailleurs, cette fortune n’est pas à moi. Et si Morris ne s’en soucie pas, lui, pourquoi est-ce que je m’en soucierais ?
Mrs. Penniman eut un instant d’hésitation :
– Il s’en soucie peut-être, après tout.
– Il s’en soucie pour moi, parce qu’il ne voudrait pas que je sois déshéritée à cause de lui. Mais il verra – il le sait déjà d’ailleurs – combien il aurait tort de croire que cela me fait quelque chose. Au surplus, dit Catherine, j’ai beaucoup d’argent à moi. Nous serons très à l’aise ; et puis, n’a-t-il pas son affaire maintenant ? Cette idée d’affaire m’enchante. Elle continua sur ce ton, se montant gaiement la tête à mesure qu’elle parlait. Sa tante ne l’avait jamais vue si animée, et, cherchant à comprendre ce qu’il y avait de nouveau en Catherine, elle mit le
– 187 – changement sur le compte du voyage à l’étranger ; la jeune fille était devenue plus ferme, plus positive. Mrs. Penniman trouvait aussi que Catherine avait meilleure allure qu’avant son départ et qu’elle avait embelli. Morris Townsend s’en apercevrait-il lui aussi ? Tandis qu’elle songeait à tout cela, Mrs. Penniman fut interrompue par Catherine qui lui disait d’un ton de reproche :
– Vous ne savez pas ce que vous voulez, tante Lavinia ! Vous semblez tantôt d’un avis, tantôt d’un autre. Il y a un an, avant que je parte, vous auriez voulu que je fasse bon marché de l’opposition de mon père ; et aujourd’hui vous semblez me conseiller une tout autre méthode. Vous changez tout le temps d’avis.
Cette attaque prit Mrs. Penniman au dépourvu ; elle n’était pas habituée, dans une discussion, à voir porter la guerre sur son propre terrain – sans doute parce que l’ennemi savait d’avance qu’il en reviendrait bredouille. Elle n’avait pas souvenir que l’on eût jamais cherché à forcer les frontières de son monde intérieur. Aussi le défendait-elle avec plus de dignité que d’habileté.
– Je ne vois pas de quoi tu m’accuses, si ce n’est de prendre tes intérêts trop à cœur. C’est bien la première fois que je m’entends accuser d’inconséquence. Ce n’est généralement pas cela que l’on me reproche !
– Vous m’en vouliez l’année dernière parce que je n’avais pas consenti à me marier tout de suite, et maintenant vous me conseillez d’essayer d’abord d’amadouer mon père. Vous disiez que ce serait bien fait pour lui qu’il ait fait ce voyage en pure perte. Eh bien, il a fait ce voyage en pure perte, et vous devriez être contente. Rien n’est changé, rien, si ce n’est mes sentiments à l’égard de mon père. Je ne me fais plus un tel scrupule de lui déplaire, maintenant. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour qu’il soit content de moi ; mais il ne s’en est même pas aperçu. Maintenant tout m’est égal. Je suis revenue pour me marier, c’est la seule chose qui compte. Cela devrait vous faire plaisir, à
– 188 – moins que vous n’ayez encore une idée de derrière la tête ; on ne sait jamais avec vous ! Mais faites donc comme vous voudrez ; en tout cas ne me conseillez plus jamais de plaider ma cause auprès de mon père. Je ne lui demanderai plus jamais rien de ma vie ; c’est bien fini. Il m’a repoussée. Je suis revenue ici pour me marier.
Jamais Mrs. Penniman n’avait entendu sa nièce parler avec une telle véhémence et elle fut tout alarmée ; et Catherine exprimait ses sentiments et ses résolutions avec une telle force que Mrs. Penniman ne trouvait rien à répondre. Il ne fallait pas grand-chose pour l’effrayer, et chaque fois elle se tirait d’affaire en baissant pavillon, manœuvre qu’elle ponctuait, comme ce fut encore le cas ce jour-là, d’un petit rire gêné.
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