Washington Square

Henry James · Chapitre 4 sur 35

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Washington Square

Chapitre 4

 

 

Mrs. Penniman, hérissée de plus de pendeloques et de broches que jamais, vint naturellement à la fête accompagnée de sa nièce ; le docteur avait promis de venir aussi, bien qu’assez tard. On devait danser beaucoup, et dès la quatrième ou cinquième danse, Catherine vit venir à elle sa cousine Marianne escortée d’un grand jeune homme. Et celle-ci présenta le jeune homme comme quelqu’un qui avait le plus vif désir de faire la connaissance de notre héroïne, et comme un cousin d’Arthur Townsend, son propre fiancé.

Marianne était une jolie petite personne de dix-sept ans, toute menue, et parée d’une large ceinture ; on voyait à ses manières élégantes qu’elle n’avait pas attendu le mariage pour prendre de l’assurance. Elle avait déjà des airs de maîtresse de maison, accueillant les invités, s’éventant gracieusement, disant qu’il y avait tellement de monde qu’elle n’aurait pas une minute pour danser. Elle fit tout un petit discours sur le compte du cousin de Mr. Townsend, à qui elle donna une tape de son éventail avant de s’élancer vers d’autres invités. Catherine n’avait pas compris tout ce que Marianne avait dit : elle était trop captivée par l’aisance de manières et la vivacité de la jeune fille et par la beauté du jeune homme. Elle avait pourtant, ce qui ne lui arrivait pas souvent, réussi à attraper le nom du jeune homme, qui se trouvait être le même que celui du petit agent de change de Marianne. Catherine était toujours troublée quand on lui présentait quelqu’un ; cela lui paraissait toujours pénible, et elle se demandait comment certaines gens – ce jeune homme en particulier – pouvaient s’en émouvoir aussi peu. Que devait-elle dire, et qu’arriverait-il si elle ne disait rien ? Jusqu’ici il n’était rien arrivé que de très agréable. Mr. Townsend, sans laisser à

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Catherine le temps de se sentir embarrassée, s’était mis à parler en souriant gaiement, comme s’il la connaissait depuis un an.

« Quelle charmante soirée ! quelle ravissante maison ! quelle famille délicieuse ! et que votre cousine est donc jolie ! »

Mr. Townsend, en faisant ces remarques, n’avait pas l’air d’en exagérer l’importance, et entrait ainsi en matière avec quelqu’un dont il venait de faire connaissance. Il regardait Catherine droit dans les yeux. Elle ne répondait rien ; elle se contentait d’écouter et de le regarder ; et lui, comme s’il ne s’était pas attendu à ce qu’elle répondît quoi que ce soit, continuait à parler de choses et d’autres du même ton amical et naturel. Catherine, pour muette qu’elle se trouvât, n’éprouvait aucune gêne ; elle trouvait tout à fait normal que ce soit lui qui parlât et qu’elle se contentât de le regarder. Ce qui expliquait son admiration, c’est que le jeune homme était très bien de sa personne, ou plutôt, comme elle se le disait à elle-même, très beau. La musique s’était tue un instant, puis soudain elle reprit ; alors il lui demanda, avec un sourire plus appuyé, plus significatif que les autres, si elle voulait lui faire l’honneur de danser avec lui. Même à cette demande, elle ne répondit que par un murmure et le laissa simplement mettre son bras autour de sa taille – et lorsqu’il fit ce geste, elle eut plus que jamais l’impression qu’elle avait déjà eue parfois, qu’il était surprenant que le bras d’un jeune homme eût le droit de se poser sur sa taille – et déjà il l’entraînait dans un doux tournoiement de polka tout autour du salon. Quand ils s’arrêtèrent, elle sentit qu’elle était rouge ; et c’est seulement alors que, pendant quelques instants, elle cessa de le regarder. Elle s’éventa, puis s’absorba dans la contemplation des fleurs de son éventail. Il lui demanda si elle voulait reprendre la danse, et elle ne répondit pas tout de suite, les yeux toujours fixés sur les fleurs de l’éventail.

– Est-ce que cela vous fait tourner la tête ? demanda-t-il avec la plus grande sollicitude.

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Catherine alors le regarda ; il était vraiment très beau, et il n’était pas rouge le moins du monde.

– Oui, dit-elle sans trop savoir pourquoi, car la danse ne lui faisait jamais tourner la tête.

– Eh bien, dans ce cas, dit Mr. Townsend, nous allons nous asseoir et bavarder. Je vais nous trouver un bon coin.

Il trouva un bon coin – un endroit charmant ; un petit canapé qui semblait fait juste pour deux personnes. À cette heure, les salons étaient pleins de monde ; les danseurs étaient de plus en plus nombreux, et les invités qui ne dansaient pas se tenaient debout, le dos tourné aux deux jeunes gens, de sorte que Catherine et son cavalier se trouvaient comme en retrait et à l’abri des regards. « Nous allons bavarder » avait dit le jeune homme ; mais c’est toujours lui qui continuait à parler seul. Catherine, mollement adossée contre le canapé, tenait les yeux fixés sur lui et le trouvait plein d’esprit. Ses traits ressemblaient à ceux des jeunes gens que l’on voit sur les tableaux ; Catherine n’en avait jamais vu d’aussi fins, élégants et bien dessinés à aucun des jeunes gens qu’elle rencontrait dans les rues ou dans les salons de New-York. Il était long et mince, et cependant il avait l’air plein de force. Catherine le comparait dans son esprit à une statue. Mais une statue n’aurait pas parlé comme lui, et surtout, une statue n’aurait pas eu des yeux de cette mystérieuse couleur. C’était la première fois qu’il venait chez Mrs. Almond ; il se sentait perdu dans ce milieu nouveau ; et Catherine était bien bonne de venir à son secours. Il était cousin d’Arthur Townsend, pas cousin germain, non ; cousin assez éloigné, même – et Arthur l’avait amené ici pour le présenter à sa future belle-famille. À vrai dire, il ne connaissait pas du tout New-York. Il y était né ; mais il en avait été absent pendant des années. Il avait roulé sa bosse un peu partout et vécu dans des pays lointains ; il n’était à New-York que depuis quelques semaines. C’était une belle ville, mais il s’y sentait seul.

 

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– Vous comprenez, les gens vous oublient, dit-il en enveloppant Catherine de son merveilleux regard, tandis que, penché en avant de biais et les coudes sur les genoux, il se tournait vers elle.

Catherine eut l’impression qu’il n’était pas possible de l’oublier une fois qu’on l’avait vu ; mais cette réflexion elle la garda pour elle, presque comme une chose précieuse que l’on voudrait mettre à l’abri.

Ils restèrent assis un bon moment. Sa conversation était très divertissante. Il lui demanda qui étaient les gens qui étaient assis dans leur voisinage ; il essayait de deviner leurs parentés et commit à leur sujet les erreurs les plus comiques. Il se moquait d’eux très librement, d’une manière objective, détachée. Catherine n’avait jamais entendu personne – surtout parmi les jeunes gens – parler de cette manière-là. Il parlait comme on parle dans les romans ; ou mieux, on aurait dit un acteur sur la scène, tout près de la rampe, les yeux fixés sur la salle et servant de point de mire à tous les spectateurs ; et c’était merveille qu’il pût garder si bien son sang-froid. Et pourtant Mr. Townsend n’avait pas l’air d’un acteur ; il paraissait trop sincère, trop naturel pour un acteur. Tout cela était bien intéressant ; mais tandis qu’elle roulait ces réflexions dans sa tête, Marianne Almond venait vers eux en se frayant un chemin parmi les danseurs et, découvrant les deux jeunes gens encore ensemble, poussait une exclamation ironique ; sur quoi tous les invités se retournèrent et Catherine rougit brusquement. Marianne mit fin à leur conversation et dit à Mr. Townsend – qu’elle traitait comme si elle était déjà mariée, et qu’il fût déjà son cousin – d’aller vite trouver sa mère qui, depuis plus d’une demi-heure, le réclamait pour le présenter à Mr. Almond.

– Nous nous reverrons ! dit-il à Catherine en la quittant, et la jeune fille trouva ces paroles pleines d’originalité.

Sa cousine la prit par le bras et l’obligea à se promener avec elle un moment.

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– Je n’ai pas besoin de te demander ce que tu penses de Morris ! dit la jeune fille en riant.

– Il s’appelle Morris ?

– Je ne te demande pas ce que tu penses de son nom, mais ce que tu penses de lui, dit Marianne.

– Oh, rien de spécial ! répondit Catherine, qui pour la première fois de sa vie, déguisait sa pensée.

– J’ai bien envie de lui répéter cela ! s’écria Marianne. Ça lui fera du bien. Il est tellement content de lui !

– Content de lui ? demanda Catherine stupéfaite.

– C’est Arthur qui le dit, et Arthur le connaît bien.

– Oh, ne va pas lui répéter cela ! implora Catherine à mi-voix.

– Que je ne lui dise pas qu’il est content de lui ? Je le lui ai dit une bonne douzaine de fois !

Devant tant d’audace, Catherine considéra sa menue cousine avec stupéfaction. C’était sans doute parce que Marianne allait se marier qu’elle avait tant de confiance en elle ; mais elle se demanda si jamais, lorsqu’elle serait fiancée elle-même, elle oserait dire les choses aussi carrément.

Un peu plus tard elle découvrit sa tante Penniman, assise dans l’embrasure d’une fenêtre, la tête penchée de côté et son face-à-main doré en fonction, en train d’inspecter la foule. Devant elle se tenait un monsieur, légèrement incliné et dont Catherine ne voyait que le dos. Elle reconnut immédiatement ce dos, bien qu’elle ne l’eût jamais vu ; car, lorsqu’il avait pris congé d’elle à la demande de Marianne, il s’était retiré comme il sied, à reculons et sans se retourner. Morris Townsend – ce nom lui était déjà des plus familiers, comme si quelque voix l’eût répété sans cesse à son oreille depuis une demi-heure –

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Morris Townsend était en train d’éplucher les invités pour le bénéfice de sa tante, comme il l’avait fait pour elle ; il avait des trouvailles spirituelles, qui faisaient sourire Mrs. Penniman, visiblement amusée. Dès qu’elle les eut aperçus, Catherine s’éloigna ; elle n’aurait voulu pour rien au monde qu’il se retourne et l’aperçoive. Mais elle se sentit contente de tout cela, très contente. Il lui semblait qu’il se rapprochait d’elle en parlant ainsi avec Mrs. Penniman, si étroitement mêlée à sa vie de tous les jours ; elle pouvait ainsi mieux le contempler que si elle eût été elle-même l’objet de ses civilités ; et c’était bon signe aussi qu’il ait plu à sa tante Lavinia et qu’elle n’ait pas été surprise ni choquée par ce qu’il disait ; car tante Lavinia se montrait toujours très difficile, fidèle en cela au souvenir de feu son mari, qui, elle en avait convaincu le monde entier, avait été l’esprit de conversation fait homme. Un des petits Almond, comme les appelait Catherine, invita notre héroïne pour un quadrille, et, pendant un bon quart d’heure, ses pieds, faute de mieux, se trouvèrent occupés. Il n’était pas question cette fois d’étourdissements ; sa tête ne tournait pas le moins du monde. Le quadrille venait juste de finir quand elle se trouva brusquement face à face avec son père. Le docteur avait une façon de sourire bien à lui : un léger plissement des yeux – ces yeux d’un gris clair si transparent ! – et un petit mouvement de ses lèvres minces et rasées. C’est avec un de ces sourires qu’il examina sa fille dans sa robe écarlate.

– Se peut-il que cette splendide créature soit ma propre enfant ? dit-il.

On l’aurait bien surpris si on lui avait dit qu’il ne parlait jamais à Catherine que sur le mode ironique ; et c’était cependant un fait. Catherine était toujours contente lorsque son père lui adressait la parole ; mais il lui fallait, pour ainsi dire, qu’elle s’arrange pour en tirer du plaisir. Il y avait toujours dans le tissu des propos de son père quantité de fausses coupes, de chutes et de petits bouts d’ironie, dont Catherine ne savait quoi faire et qui lui semblaient trop difficiles à utiliser ; et pourtant

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Catherine, n’accusant que son manque d’imagination, sentait confusément que ces pointes étaient trop précieuses pour être gaspillées et que, toutes perdues qu’elles fussent pour elle, elles enrichissaient le fond commun de la sagesse humaine.

– Je ne suis pas splendide, dit-elle doucement, en regrettant de n’avoir pas mis une autre robe.

– Tu es somptueuse, opulente, coûteuse, rétorqua son père, tu as l’air d’avoir quatre-vingt mille livres de rente.

– Oh, bien, puisque je ne les ai pas !… dit Catherine étourdiment.

Elle n’avait encore qu’une idée très vague de la fortune qui l’attendait.

– Et ne les ayant pas, tu ne devrais pas avoir l’air de les avoir. T’es-tu bien amusée ?

Catherine hésita un instant ; puis, détournant la tête :

– Je suis assez fatiguée, murmura-t-elle.

On se souvient que cette soirée était le commencement d’une ère importante dans la vie de Catherine. Pour la seconde fois de sa vie, elle avait répondu par une échappatoire ; et le commencement d’une ère de dissimulation est une date très importante en soi. Catherine n’était pas aussi fatiguée qu’elle le disait.

Pourtant, dans la voiture qui les ramenait à Washington Square, elle fut aussi silencieuse que si elle avait été vraiment fatiguée. Le docteur Sloper avait pour parler à sa sœur Lavinia un ton qui ressemblait beaucoup à celui qu’il avait adopté envers Catherine.

– Quel était ce jeune homme qui te faisait la cour ? demanda-t-il à Mrs. Penniman.

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– Vraiment, mon cher ! murmura Mrs. Penniman en haussant les épaules.

– Il semblait très pressant. Toutes les fois que j’ai regardé de votre côté, pendant une bonne demi-heure, il avait un air d’adoration.

– L’adoration ne m’était pas destinée, dit Mrs. Penniman, c’est de Catherine qu’il me parlait.

Catherine avait écouté de toutes ses oreilles.

– Oh, ma tante ! protesta Catherine d’une voix étouffée.

– Il est très bel homme ; très intelligent ; et il s’exprime avec le plus grand – le plus grand bonheur, continua la tante.

– Il est donc amoureux de cette créature royale ? demanda le docteur en riant.

– Oh, père ! souffla Catherine d’une voix encore plus étouffée, en remerciant le ciel de ce qu’il fasse noir dans la voiture.

– Je ne sais pas ; mais il a beaucoup admiré sa robe.

Catherine ne se dit pas à elle-même dans l’obscurité : « Quoi, rien que ma robe ? » Les paroles de Mrs. Penniman la frappaient plutôt par leur plénitude que par leur pauvreté.

– Tu vois, dit son père, il croit que tu as quatre-vingt mille livres de rentes.

– Je ne crois pas qu’il pense à cela, dit Mrs. Penniman, c’est un esprit trop distingué.

– Il faut qu’il soit formidablement distingué pour ne pas penser à cela !

– C’est pourtant vrai ! lança Catherine sans savoir ce qui lui arrivait.

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– Tiens, je te croyais endormie, répondit le docteur. « L’heure a sonné ! » ajouta-t-il pour lui-même. Lavinia est en train de fabriquer un roman pour Catherine. Ce n’est pas bien de jouer des tours pareils à la pauvre petite. Comment s’appelle ce monsieur ? reprit-il à haute voix.

– Je n’ai pas compris son nom, et cela m’aurait gênée de le lui demander. Il s’est fait présenter à moi, dit Mrs. Penniman avec une certaine emphase ; mais tu sais comme on comprend mal ce que dit Jefferson. (Jefferson était Mr. Almond.) Tu sais, toi, Catherine comment ce monsieur s’appelle ?

Pendant une seconde, sauf le bruit des roues de la voiture, on n’entendit pas un souffle. Puis, Catherine répondit très doucement :

– Je ne sais pas, ma tante.

Et, en dépit de son cynisme, son père crut ce qu’elle disait.

 

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