Washington Square

Henry James · Chapitre 29 sur 35

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Washington Square

Chapitre 29

 

 

Morris retourna à Washington Square sans parvenir à régler la scène du dernier adieu ; il revint mainte et mainte fois, pour constater toujours que Mrs. Penniman n’avait rien fait pour lui préparer une retraite commode. Tout cela devenait d’un ridicule intolérable et il en voulait affreusement à la tante de Catherine. C’était elle, ne cessait-il de se répéter, qui l’avait embarqué dans cette histoire stupide : il était juste qu’elle l’aidât à en sortir. À la vérité, Mrs. Penniman, dans le silence de ses appartements, avait mesuré ses responsabilités et s’était épouvantée de leur étendue. La chambre de Catherine, elle aussi, où tout évoquait la jeune fiancée en train de préparer son trousseau, ne faisait que redoubler ses angoisses. La tâche d’avertir Catherine et de faciliter les choses à Morris présentait des difficultés qui semblaient s’accroître à chaque pas ; au point que l’impulsive Lavinia en venait à se demander si l’on avait été bien inspiré en modifiant comme on l’avait fait le plan initial du jeune homme. Un brillant avenir, une carrière captivante, une conscience délivrée du remords d’avoir privé une jeune fille des biens auxquels elle avait droit : le prix à payer pour tout cela semblait vraiment trop lourd. Du côté de Catherine, Mrs. Penniman ne recevait pas le moindre encouragement ; la pauvre enfant ne se doutait évidemment pas du danger qui la menaçait. Elle contemplait toujours son amoureux avec les mêmes yeux pleins de foi, et bien qu’elle n’eût pas autant confiance en sa tante qu’en un jeune homme avec qui elle avait échangé tant de tendres serments, elle ne tendait pas à la pauvre dame la moindre perche qui lui permît d’expliquer la situation. Mrs. Penniman, balbutiante, confuse, déclarait que Catherine était d’une bêtise incroyable, remettait de jour en jour ce qu’elle appelait la grande scène et promenait partout son inquiétude,

– 210 – saturée jusqu’à l’écœurement des discours qu’elle retournait dans sa tête et qu’elle ne parvenait pas à exprimer. Morris, de son côté, en restait aux intermèdes ; mais c’était encore plus qu’il n’en pouvait supporter. Il s’arrangeait pour que ses visites fussent le moins longues possible, et pendant tout le temps qu’il passait auprès de sa belle, trouvait étonnamment peu de choses à lui dire. Pour elle, elle attendait tout simplement qu’il fixât une date ; et du moment qu’il n’avait pas l’air de vouloir s’expliquer sur ce point, toute conversation sur des questions moins importantes eût semblé superflue. Elle était sans ruses et sans détours ; elle n’essayait même pas de lui cacher qu’elle n’attendait qu’un mot de lui pour se déclarer prête. Elle attendait son bon plaisir, et cela avec une humble patience. Qu’il temporisât maintenant, au point où ils en étaient arrivés, pouvait sembler étrange, mais il avait certainement de très bonnes raisons pour cela. Catherine aurait fait une de ces charmantes épouses à la mode d’autrefois, bénissant comme autant de faveurs et d’aubaines les explications qu’on aurait daigné lui donner, mais sans compter davantage en recevoir chaque jour qu’elle n’aurait compté sur un bouquet de camélias. Pourtant, pendant la période des fiançailles, une jeune fille, même la moins exigeante, s’attend à recevoir plus de bouquets qu’en aucun autre temps ; et l’atmosphère autour de Catherine était si peu parfumée qu’à la fin elle s’en inquiéta.

– Êtes-vous souffrant ? demanda-t-elle à Morris. Vous semblez nerveux, et vous êtes tout pâle.

– Je ne suis pas bien du tout, répondit Morris ; et il se mit à penser que s’il réussissait à éveiller suffisamment sa pitié, il finirait peut-être par se tirer d’affaire.

– J’ai peur que vous ne travailliez trop ; vous ne devriez pas tant travailler.

– Il le faut bien. Puis il ajouta, avec une sorte de méchanceté calculée : je ne tiens pas à tout vous devoir.

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– Oh, comment pouvez-vous parler de cette façon ?

– Je suis trop fier, dit Morris.

– C’est vrai… vous êtes trop fier.

– Eh bien, il faut pourtant me prendre tel que je suis, poursuivit-il, ce n’est pas vous qui pourrez me changer.

– Je ne songe pas à vous changer, dit-elle avec douceur. Je vous prendrai tel que vous êtes ! Et elle le regardait de tous ses yeux.

– Savez-vous que les gens disent beaucoup de choses sur un garçon qui épouse une jeune fille riche, dit Morris. C’est extrêmement désagréable.

– Mais je ne suis pas riche, dit Catherine.

– Vous êtes pourtant assez riche pour qu’on parle de moi !

– Naturellement, on parle de vous. Ne trouvez-vous pas cela flatteur ?

– C’est un succès dont je me dispenserais volontiers.

Elle ouvrait la bouche pour lui demander si la tendresse immense qu’elle avait pour lui et la foi absolue qu’elle lui témoignait n’étaient pas des compensations suffisantes pour les ennuis qu’elle lui attirait involontairement ; puis elle s’avisa que cela aurait presque l’air d’une récrimination, et, tandis qu’elle hésitait à parler, il la quitta brusquement.

Lorsqu’il revint, cependant, elle amorça le même sujet et lui redit qu’il était trop fier. Il répéta qu’il ne pouvait pas se changer, et cette fois elle eut presque envie de lui dire qu’en se donnant un peu de peine, il pourrait y arriver.

Morris se disait aussi que s’il réussissait à avoir une dispute avec elle, cela pourrait l’aider ; mais comment entamer une dispute avec une jeune personne d’un caractère aussi

– 212 – conciliant ? « Vous avez l’air de croire que c’est vous qui faites tous les sacrifices ! finit-il par s’écrier. Est-ce que vous ne croyez pas que j’en ai ma bonne part, moi aussi ? »

– C’est à vous seul de faire des sacrifices maintenant, dit Catherine. Le mien est fait depuis longtemps !

– Eh bien, pas le mien.

– Mettons toutes nos forces en commun, dit Catherine. Voilà ce qu’il faut faire.

Morris essaya de sourire gentiment.

– Il y a des choses que l’on peut difficilement supporter à deux, la séparation par exemple.

– Pourquoi parlez-vous de séparation ?

– Ah ! cette idée vous déplaît ; j’en étais sûr !

– Où voulez-vous aller, Morris ? demanda-t-elle tout d’un coup.

Il la regarda fixement pendant un instant, et elle sentit peu à peu la peur l’envahir.

– Me promettez-vous de ne pas faire de scène ?

– De ne pas faire de scène ? Est-ce que j’en ai jamais fait ?

– Toutes les femmes en font ! dit Morris, avec un air d’en avoir souvent fait l’expérience.

– Eh bien, pas moi. Où voulez-vous aller ?

– Si je vous disais que je dois m’absenter pour affaires, trouveriez-vous cela très surprenant ?

Elle hésita un moment, puis le regardant bien en face :

 

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– Oui… non. C’est-à-dire non, si vous m’emmenez avec vous.

– Que je vous emmène avec moi… pour un voyage d’affaires ?

– De quel genre d’affaires s’agit-il ? Votre affaire, c’est d’être à moi.

– Ce n’est pas vous qui êtes mon gagne-pain, dit Morris. C’est-à-dire, poursuivit-il pris d’une inspiration soudaine, que c’est justement ce que vous êtes pour moi, à en croire ce que disent les gens.

Il croyait avoir frappé un grand coup. Mais il s’était trompé. Catherine se contenta de répéter :

– Où voulez-vous aller ?

– À la Nouvelle-Orléans, faire des achats de coton.

– Je ne demande pas mieux que d’aller à la Nouvelle-Orléans, dit Catherine.

– Vous imaginez-vous que je voudrais vous emmener dans un pays où règne la fièvre jaune ? s’écria Morris. Croyez-vous que je voudrais risquer de vous exposer à attraper cette maladie juste à présent ?

– S’il y a la fièvre jaune, pourquoi iriez-vous vous-même ? Je vous en prie, Morris, n’y allez pas !

– Cela va me permettre de gagner six mille dollars, dit Morris. Vous ne voudriez tout de même pas me priver de cette satisfaction ?

– Nous n’avons aucun besoin de six mille dollars. Vous pensez trop à l’argent !

– C’est bien à vous de parler ainsi ! Cette affaire est une aubaine inespérée ; nous en avons eu connaissance hier soir. Il

– 214 – se mit alors à lui expliquer en quoi l’aubaine consistait ; il lui raconta une longue histoire, en insistant plusieurs fois sur certains détails pour lui faire comprendre quelle affaire mirobolante son associé et lui allaient entreprendre.

Mais l’imagination de Catherine, pour des raisons qu’on ignore, refusait obstinément de s’enflammer.

– Si vous pouvez aller à la Nouvelle-Orléans, je peux y aller aussi, dit-elle. Pourquoi est-ce que vous seriez moins exposé que moi à attraper la fièvre jaune ? Je suis aussi résistante que vous, et la fièvre ne me fait pas peur du tout. Lorsque nous étions en Europe, nous sommes passés dans des endroits très malsains ; mon père me faisait prendre certains médicaments. Je n’ai rien attrapé, et je n’ai jamais eu la moindre peur. À quoi bon gagner six mille dollars si vous mourez de la fièvre jaune ? Quand on est sur le point de se marier, on ne devrait pas tant penser aux affaires. Ce n’est pas au coton que vous devriez penser, mais à moi. Vous pourrez aller à la Nouvelle-Orléans une autre fois… il y aura toujours du coton là-bas. Le moment n’est pas bien choisi pour un voyage comme celui-là… nous n’avons déjà que trop attendu. Elle parlait avec plus de force et de facilité qu’il ne lui en avait jamais connu, et pendant tout le temps qu’elle parlait, elle lui tenait le bras de ses deux mains.

– Vous aviez pourtant dit que vous ne feriez pas de scène ! s’écria Morris. Qu’est-ce que vous faites alors en ce moment ?

– C’est vous qui faites une scène ! Je ne vous ai jamais rien demandé. Et même nous n’avons déjà que trop attendu pour nous marier. Et cela lui faisait du bien de penser qu’elle s’était jusque-là montrée si peu exigeante ; il lui semblait que cela lui donnait le droit d’insister à présent de toutes ses forces.

Morris réfléchit rapidement.

 

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– Bon, bon, n’en parlons plus. Je vais régler cette affaire par correspondance. Et il commença à lisser son chapeau, comme s’il allait prendre congé.

– Vous n’allez pas partir ? Et elle le regardait intensément.

Il ne pouvait renoncer à déclencher une querelle ; cela simplifierait tellement les choses ! Il abaissa les yeux vers le visage tendu vers lui, en prenant l’air le plus sévère qu’il pût, et dit :

– Vous manquez vraiment de mesure. Vous me harcelez odieusement !

Mais, comme il fallait s’y attendre, elle céda sur toute la ligne.

– C’est vrai que je manque de mesure ; c’est vrai que j’insiste trop vivement. Est-ce que ce n’est pas naturel ? Mais c’est un moment, ça ne va pas durer !

– On peut faire beaucoup de mal en un moment. Essayez d’être un peu plus calme quand je reviendrai.

– Quand reviendrez-vous ?

– Allez-vous me poser des conditions maintenant ? demanda Morris. Je viendrai samedi prochain.

– Venez demain, implora Catherine ; je vous supplie de venir demain. Je serai très calme, ajoutât-elle ; et elle était si terriblement agitée tandis qu’elle disait cela qu’il était difficile de la croire. Elle s’était sentie soudain envahie par la peur ; il lui semblait que des centaines de petits indices épars venaient de se réunir pour former un bloc compact, et son imagination venait, d’un seul bond, de franchir des espaces immenses. Elle concentra sur le moment toutes ses forces pour réussir à garder Morris auprès d’elle.

Il se pencha vers elle et la baisa au front en lui disant :

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– Quand vous êtes calme, vous êtes parfaite ; mais quand vous vous déchaînez, vous n’êtes plus ma Catherine.

Catherine souhaitait que rien ne se déchaînât en elle, sans pouvoir cependant empêcher son cœur de battre violemment ; elle dit ensuite, le plus doucement qu’elle pût :

– Promettez-moi de revenir demain.

– J’ai dit samedi ! répondit Morris en souriant. Tantôt c’était un air fâché, tantôt c’était un sourire ; il ne savait plus quoi inventer.

– Oui, vous viendrez samedi aussi, dit-elle en essayant elle-même de sourire. Mais vous viendrez demain d’abord. Il était presque arrivé à la porte, mais elle le gagna de vitesse. Elle s’adossa contre le battant ; elle semblait prête à faire n’importe quoi pour l’empêcher de sortir.

– Si je ne peux pas venir demain, vous direz que je vous ai menti, dit-il.

– Qu’est-ce qui pourrait vous en empêcher ? Vous pouvez venir si vous le voulez.

– Mais je suis un homme occupé… je ne suis pas un donneur de sérénades, s’écria Morris d’un ton sévère.

Sa voix était si dure et si peu naturelle, que Catherine, après lui avoir jeté un regard découragé, s’écarta de lui ; il saisit aussitôt le bouton de la porte. Il avait exactement l’impression de s’évader. Mais Catherine revenant à la charge, se serrait contre lui en murmurant d’un ton pénétrant :

– Morris, vous allez me quitter !

– Oui, pour quelque temps.

– Pour combien de temps ?

– Jusqu’à ce que vous soyez redevenue raisonnable.

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– Je ne deviendrai jamais raisonnable de cette façon-là ! Et elle essayait de le retenir encore ; ils se débattaient presque devant la porte. Songez à ce que j’ai fait ! s’écria-t-elle dans un sanglot. Morris, j’ai tout perdu !

– Vous allez tout retrouver.

– Vous ne diriez pas cela si vous n’aviez pas une idée de derrière la tête. Qu’est-ce que c’est ?… Que s’est-il passé ?… Qu’est-ce que j’ai fait ?… Qu’est-ce qui vous a changé ?

– Je vous écrirai… cela vaudra mieux, bégaya Morris.

– Ah, vous ne reviendrez plus ? s’écria-t-elle en pleurant.

– Ma chère Catherine, dit-il, ne croyez pas cela ! Je vous promets que vous me reverrez. Et il réussit enfin à sortir de la pièce et à refermer la porte derrière lui.

 

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