Washington Square
Chapitre 21
Peu de temps après, le docteur fit part à Mrs. Almond de ses idées au sujet de Catherine, à peu près dans les termes où il se les était exprimées à lui-même :
– Elle va tenir bon, sapristi ! Elle va tenir bon !
– Veux-tu dire qu’elle est décidée à l’épouser ? demanda Mrs. Almond.
– Cela je n’en sais rien ; mais ce que je sais, c’est qu’elle ne faiblira pas. Elle va faire traîner les fiançailles en longueur, dans l’espoir de m’amener un jour à composition.
– Et tu ne céderas jamais ?
– Est-ce qu’un théorème de géométrie peut céder ? Je ne suis pas superficiel à ce point.
– Est-ce que la géométrie ne s’occupe pas justement des surfaces ? demanda en souriant Mrs. Almond, qui, nous le savons, avait beaucoup d’esprit.
– En effet ; mais elle s’en occupe profondément. Catherine et son bien-aimé sont mes surfaces ; je les ai toutes mesurées.
– On dirait que tu as eu des surprises.
– D’immenses surprises ; on verra des choses auxquelles on ne s’attend pas.
– Tu parles de cela avec un détachement qui fait froid dans le dos.
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– J’ai besoin de tout mon sang-froid avec ces ardeurs qui m’environnent. Le jeune Townsend, lui, est froid : je lui reconnais au moins ce mérite.
– Je ne suis pas bon juge en ce qui le concerne, répondit Mrs. Almond, mais je ne suis pas du tout surprise de ce que tu me dis de Catherine.
– Eh bien, j’avoue que moi, je le suis ; elle a dû souffrir de telles affres entre le devoir et l’amour !
– Dis tout de suite que la petite comédie t’amuse énormément ! Je ne comprends pas que tu trouves si comique cette adoration que ta fille a pour toi.
– Ce qui m’intéresse, c’est de découvrir l’extrême limite où cesse l’adoration.
– L’adoration cesse là où l’autre sentiment commence.
– Mais pas du tout – ce serait trop simple. Les deux sentiments s’entremêlent très étroitement et il en résulte un mélange des plus curieux. Ce mélange va produire un troisième élément, et c’est cela que j’ai hâte de voir. J’attends avec la plus vive curiosité, avec une espèce d’exaltation ; et je dois dire que je n’aurais jamais cru m’exalter pour quelque chose qui me viendrait de Catherine. Je lui en suis vraiment bien reconnaissant.
– Elle lui restera fidèle, dit Mrs. Almond ; elle lui restera certainement fidèle.
– C’est bien ce que je dis : elle tiendra bon.
– Fidèle est plus joli. C’est la fidélité que ces natures très simples choisissent toujours, et il n’y a pas d’être plus simple que Catherine. Elle ne peut éprouver d’impressions très variées ; mais quand une impression s’impose à elle, elle ne peut plus y échapper. Elle est comme une bouilloire de cuivre qui a
– 154 – reçu un choc. On peut toujours faire briller la bouilloire, mais on ne peut plus effacer la trace du coup.
– Essayons au moins de faire briller Catherine, dit le docteur. Je vais l’emmener en Europe.
– Ce n’est pas l’Europe qui fera qu’elle l’oubliera.
– C’est donc lui qui l’oubliera.
Mrs. Almond le regarda attentivement :
– Trouves-tu vraiment cela désirable ?
– Au plus haut point ! répondit le docteur.
Mrs. Penniman, de son côté, ne perdit pas de temps à se mettre à nouveau en communication avec Morris Townsend. Elle lui écrivit pour le prier de la rencontrer une seconde fois, mais elle ne choisit pas pour cette occasion un restaurant de coquillages, comme pour leur première rencontre. Elle lui proposa de venir l’attendre un dimanche à la porte d’une certaine église, après l’office du soir, et elle eut soin, bien entendu, de choisir une église qui n’était pas celle qu’elle fréquentait habituellement, et où, disait-elle, tous les fidèles auraient eu les yeux fixés sur eux. Elle avait choisi un quartier élégant, et lorsqu’elle franchit le seuil de l’église à l’heure convenue, elle aperçut le jeune homme qui se tenait un peu à l’écart. Elle ne fit pas semblant de le connaître jusqu’à ce qu’elle eût traversé la rue et qu’il l’eût rejointe à quelque distance de là. Elle se retourna alors avec un sourire et lui dit :
– Excusez mon manque apparent de cordialité. Mais vous savez ce qu’il en est. Prudence avant tout. Et comme il lui demandait dans quelle direction elle désirait aller : « Là où on risquera le moins de nous remarquer », murmura-t-elle.
Morris ne se sentait pas de très bonne humeur, et il lui répondit, pas trop aimablement :
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– Je ne pense vraiment pas qu’on puisse nous remarquer, où que nous allions. Puis il se dirigea délibérément vers le centre de la ville. J’espère que vous êtes venue me dire qu’il a enfin mis les pouces, dit-il.
– Je regrette de dire que je n’apporte pas de très bonnes nouvelles ; et cependant, je peux dire que je suis en quelque manière une messagère de paix. J’ai beaucoup réfléchi, cher monsieur, dit Mrs. Penniman.
– Vous réfléchissez beaucoup trop.
– Peut-être bien ; mais je ne peux pas m’en empêcher, mon esprit travaille tout seul. Quand je me donne à quelque chose, je m’y donne tout entière. J’en paie la rançon en maux de tête. Vous ne saviez pas que j’étais la proie d’affreux maux de tête ? C’est comme si j’avais un cercle de fer autour du front. Mais je la porte, cette couronne, comme une vraie reine. Vous seriez-vous douté que j’ai un de mes maux de tête en ce moment ? Je n’aurais cependant voulu, pour rien au monde, manquer notre rendez-vous. J’ai quelque chose de très important à vous dire.
– Voyons cela, dit Morris.
– Je m’étais peut-être un peu aventurée, l’autre jour, en vous conseillant de vous marier immédiatement. J’ai repensé à tout cela, et maintenant je vois les choses un peu autrement.
– Il semble que vous ayez la faculté d’envisager un même objet d’une quantité de manières différentes.
– En quantité infinie ! dit Mrs. Penniman, d’un ton qui donnait à penser qu’elle voyait là un de ses dons les plus brillants.
– À mon avis, il vaudrait mieux que vous choisissiez une seule interprétation et que vous vous y teniez, répliqua Morris.
– Bien sûr. Mais ce n’est pas facile de choisir. Mon imagination n’arrête jamais de travailler, de retourner les
– 156 – problèmes en tous sens. Cela ne fait peut-être pas de moi une excellente conseillère ; mais pour ce qui est de l’amitié, je ne crains personne !
– En somme, une bonne amie qui donne de mauvais conseils ! dit Morris.
– Sans le vouloir, sans le vouloir. Mais qui se hâte ensuite de s’excuser le plus sincèrement du monde, quoi qu’il puisse lui en coûter !
– Eh bien, que me conseillez-vous à présent ?
– D’être très patient ; de ne rien brusquer.
– Est-ce là un de vos bons ou de vos mauvais conseils ?
– Ce n’est pas à moi d’en décider, répliqua Mrs. Penniman avec un air digne. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il est sincère.
– Et n’allez-vous pas me convoquer encore la semaine prochaine et me conseiller avec la même sincérité une ligne de conduite exactement à l’opposé de celle-ci ?
– Il se peut fort bien que je vienne vous dire la semaine prochaine que je suis à la rue.
– À la rue ?
– J’ai eu une scène terrible avec mon frère, et il m’a menacée, au cas où quelque chose arriverait, de me chasser de la maison. Et je suis pauvre, vous savez.
Morris avait une petite idée qu’elle avait un peu de bien à elle ; mais il se garda, naturellement, de la questionner là-dessus.
– Je serais navré que vous fussiez victime de votre dévouement pour moi, dit-il. Mais d’après vous, votre frère serait une fameuse brute. Mrs. Penniman eut un instant d’hésitation.
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– Je ne pourrais certainement pas dire qu’Austin a des sentiments très chrétiens.
– Et moi, suis-je censé attendre qu’il se soit converti ?
– Attendez, en tout cas, que sa colère soit un peu apaisée. Ne précipitez rien, cher monsieur ; souvenez-vous que l’enjeu en vaut la peine.
Morris continua de marcher à ses côtés en silence, donnant des coups de canne rageurs contre les grilles et les bornes.
– Vous ne savez vraiment pas ce que vous voulez ! s’écria-t-il au comble de l’agacement. J’ai déjà obtenu de Catherine qu’elle consente à m’épouser secrètement.
Mrs. Penniman ne savait évidemment pas ce qu’elle voulait, car en entendant cela, elle eut un petit sursaut ravi.
– Vraiment ? Où cela ? Quand ? s’écria-t-elle. Puis elle s’arrêta brusquement.
Morris ne donna pas trop de précisions.
– Rien n’est tout à fait fixé encore ; mais elle est décidée. Ce serait joliment difficile maintenant, de revenir là-dessus.
Mrs. Penniman, nous l’avons dit, s’était arrêtée brusquement ; et elle regardait Morris avec un intérêt passionné.
– Mon cher ami, dit-elle enfin, voulez-vous que je vous dise une chose ? Eh bien, Catherine vous aime tellement que vous pouvez faire n’importe quoi.
Cette déclaration donnait lieu à des interprétations si diverses que Morris ne put s’empêcher de montrer sa stupéfaction.
– Vous me remplissez d’aise ! Mais qu’entendez-vous au juste par « n’importe quoi » ?
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– Retardez le mariage, renoncez-y, faites comme vous voudrez ; elle continuera à vous adorer.
Morris se tenait toujours là immobile, les sourcils levés ; puis il dit simplement « Ah » assez sèchement. Après quoi il fit remarquer à Mrs. Penniman que si elle continuait à marcher aussi lentement, les gens la remarqueraient, et il réussit enfin, non sans peine, à la ramener d’un bon pas jusqu’à cette demeure qui était devenue pour elle fort incertaine.
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