Washington Square

Henry James · Chapitre 23 sur 35

Pages du PDF

Washington Square

Chapitre 23

 

 

Morris Townsend n’était pas le seul à n’être pas du voyage : Mrs. Penniman n’avait pas été invitée non plus, bien qu’elle eût été enchantée de partir ; il faut reconnaître en toute équité qu’elle sut cacher sa déception de la façon la plus distinguée. « J’aurais assez aimé voir les œuvres de Raphaël et les ruines du… Panthéon, expliqua-t-elle à Mrs. Almond ; mais d’un autre côté je ne serai pas fâchée d’être un peu seule à Washington Square pendant quelques mois et de pouvoir me reposer en paix. J’ai besoin de repos. » Mrs. Almond trouva un peu cruel de la part de son frère de ne pas emmener la pauvre Lavinia en Europe ; mais il était facile de comprendre que, cette expédition ayant pour but de faire oublier à Catherine son amoureux, le docteur n’avait pas intérêt à donner comme compagne à sa fille l’amie dévouée du jeune homme en question. « Si Lavinia avait eu un peu plus de tête, elle aurait visité les ruines du Panthéon », songea-t-elle ; et elle persista à regretter que sa sœur se soit mise dans ce mauvais cas, bien que cette dernière lui affirmât qu’elle connaissait fort bien ces antiquités d’après les vivantes descriptions que lui en avait faites Mr. Penniman.

Mrs. Penniman savait parfaitement que son frère n’emmenait Catherine à l’étranger que pour détourner sa pensée de l’homme qu’elle aimait ; elle le dit d’ailleurs à sa nièce sans se gêner.

– Il croit qu’il va te faire oublier Morris, dit-elle (elle désignait toujours le jeune homme par son prénom, maintenant) ; loin des yeux, loin du cœur, comme on dit. Il croit que toutes les choses nouvelles que tu verras le chasseront de tes pensées.

– 167 –

Catherine parut très troublée.

– S’il croit cela, il faudrait que je le prévienne tout de suite qu’il se trompe.

Mrs. Penniman n’était pas du tout de cet avis :

– C’est après, ma petite, qu’il faudra le lui dire ! Après qu’il se sera donné tout ce mal et qu’il aura dépensé tout cet argent ! Voilà tout ce qu’il mérite ! Puis elle ajouta, d’une voix rêveuse, que ce devait être extrêmement agréable de penser à celui qu’on aime en contemplant les ruines du Panthéon.

Le ressentiment de son père avait causé à la jeune fille, nous l’avons vu, une douleur profonde – douleur de l’espèce la plus généreuse, que n’entachait ni égoïsme ni rancœur ; cependant, pour la première fois, après qu’il eût coupé court, avec la plus méprisante froideur, aux efforts de la jeune fille pour s’excuser d’être à sa charge, une étincelle de colère jaillit des profondeurs de son chagrin. Elle avait senti la virulence de son mépris ; elle en restait horrifiée ; cette phrase à propos de son mauvais goût avait retenti à ses oreilles pendant trois jours entiers. Ce fut pour elle une période de demi-délivrance ; elle s’avisa – confusément, il va sans dire, mais c’était quand même un baume pour son cœur ulcéré – qu’à présent elle se sentait libérée de son repentir et qu’elle pouvait faire ce qui lui plaisait. Ce qui lui plaisait, c’était d’écrire à Morris Townsend de venir la retrouver dans le square, puis de l’emmener faire une promenade dans la ville. Si elle acceptait d’aller en Europe pour se conformer au désir de son père, elle avait bien le droit de s’accorder au moins cette satisfaction-là. Elle se sentait maintenant plus libre et plus résolue sous tous les rapports ; une force la poussait à agir. Le moment était enfin venu où elle s’abandonnait à sa passion sans frein et sans réserve. Morris vint en effet la retrouver un après-midi, et ils firent une longue promenade. Elle lui raconta tout de suite ce qui s’était passé et comment son père voulait l’emmener en voyage. Elle serait absente six mois ; elle irait en Europe ; mais elle ferait

– 168 – absolument ce que Morris lui conseillerait. Elle espérait au fond de son cœur que Morris lui dirait de ne pas partir. Il ne répondit pas tout de suite : tout en marchant, il lui posa beaucoup de questions. Une de ces questions la frappa particulièrement et lui sembla des plus bizarres :

– Est-ce que cela ne vous intéresserait pas de voir tous ces monuments célèbres en Europe ?

– Mais non, voyons ! répondit Catherine d’un air dégoûté.

« Seigneur Dieu, qu’elle est bête ! » s’écria Morris dans son for intérieur.

– Il croit que je vais vous oublier, dit Catherine, que toutes ces vieilles pierres vous chasseront de ma pensée.

– Mais, mon amie, c’est peut-être ce qui arrivera !

– Je vous en prie, ne dites pas cela, répondit Catherine doucement.

La promenade continuait.

– Mon pauvre père sera bien déçu, ajouta-t-elle. Morris ne put s’empêcher de rire.

– Oui, en effet, je gage que votre pauvre père sera rudement déçu ! Mais au moins, vous aurez vu l’Europe, ajouta-t-il malicieusement. Quel enrichissement pour votre esprit !

– Je me moque bien de l’Europe, dit Catherine.

– Cela devrait vous intéresser, ma chère petite. Et si vous semblez vous intéresser à ce voyage, votre père sera peut-être mieux disposé à votre égard.

Catherine savait bien qu’elle était butée ; elle n’attendait pas grand-chose de l’attitude recommandée par Morris, et ne pouvait s’enlever de la tête l’idée qu’en faisant ce voyage, sans

– 169 – pour cela changer de sentiments, elle agirait malhonnêtement vis-à-vis de son père.

– Est-ce qu’il ne vous semble pas que ce serait une espèce de tromperie ? demanda-t-elle.

– Et lui, est-ce qu’il ne cherche pas à vous tromper ? s’écria Morris. Ce sera bien fait pour lui ! Je crois vraiment que vous feriez bien d’accepter.

– Et d’attendre tout ce temps pour nous marier ?

– Marions-nous dès votre retour. Vous pourrez acheter votre trousseau à Paris.

Alors Morris, très doucement et gentiment, exposa son propre point de vue. Ce serait une très bonne chose pour elle de partir ; ils auraient mis ainsi le bon droit de leur côté. Cela prouverait qu’ils étaient raisonnables et capables d’attendre. Sûrs l’un de l’autre comme ils l’étaient, ils se sentaient la force de se séparer – car, que pouvaient-ils craindre ? S’il y avait la plus infime possibilité que son père fût bien impressionné par cette décision, il ne fallait pas risquer de la laisser passer ; car, tout bien réfléchi, il n’aimait pas du tout l’idée qu’elle serait déshéritée à cause de lui. Ce n’était pas à lui qu’il pensait, mais à elle et à leurs enfants. Il était résolu à l’attendre ; ce serait dur, mais il se sentait la force de le faire. Et, une fois là-bas, au milieu de tous ces paysages fameux et de ces monuments splendides, peut-être que le docteur mollirait, que ce vieux cœur se sentirait attendri ; il paraît que la contemplation des œuvres d’art porte les gens à l’indulgence. Il finirait peut-être aussi par être touché par sa douceur, sa patience, sa bonne volonté à faire tous les sacrifices, excepté un ; et si elle savait choisir le moment où elle pourrait faire appel à sa tendresse, dans quelque site célèbre – en Italie, par exemple, à l’approche du soir ; à Venise, en gondole, au clair de lune – si elle savait se montrer un peu adroite et toucher la corde sensible, il arriverait peut-être un jour qu’il la prenne dans ses bras et qu’il lui dise qu’il lui

– 170 – pardonnait. Catherine fut extrêmement impressionnée par cette façon d’envisager le voyage, qui était digne en tous points de la brillante intelligence de son bien-aimé ; elle n’y croyait cependant pas trop, car le succès dépendait entièrement de ses talents de persuasion. L’idée de se montrer « adroite » dans une gondole au clair de lune lui semblait comporter des éléments qu’elle serait incapable de maîtriser. Ils décidèrent toutefois que Catherine dirait à son père qu’elle était prête à le suivre docilement où il voudrait l’emmener, en passant sous silence le fait qu’elle aimait Morris Townsend plus que jamais.

Elle fit savoir à son père qu’elle était prête à partir, et il hâta les préparatifs du voyage. Catherine avait de nombreux adieux à faire, mais il n’y en a que deux ou trois qui nous intéressent directement. Mrs. Penniman trouva au voyage de sa nièce un prétexte fort ingénieux ; il était tout à fait normal que la future femme de Mr. Townsend désirât orner son esprit en faisant un voyage à l’étranger.

– Tu le laisses en bonnes mains, dit-elle en posant ses lèvres sur le front de Catherine. (Elle aimait beaucoup embrasser les gens sur le front : cela marquait son penchant naturel pour les choses de l’esprit.) Je compte le voir souvent ; je me sentirai comme une vestale de l’ancien temps, chargée d’entretenir le feu sacré.

– Vous n’avez pas l’air du tout fâchée de ne pas venir avec nous, répondit Catherine, qui n’osait pas trop approfondir la comparaison avec les vestales.

– C’est ma fierté qui me soutient, dit Mrs. Penniman, en donnant une tape aux volants de sa robe, qui rendait toujours un curieux son métallique.

Les adieux de Catherine et de son amoureux furent brefs et ils n’échangèrent que peu de mots.

 

– 171 –

– Vous retrouverai-je à mon retour tel que vous êtes à présent ? demanda-t-elle, bien qu’il n’y eût pas le moindre doute dans sa pensée.

– Tel que je suis et mieux encore, dit Morris en souriant.

Il ne nous appartient pas de narrer ici en détail les pérégrinations du docteur Sloper à travers l’ancien continent. Il fit le grand tour d’Europe, fort luxueusement, et (comme il fallait s’y attendre chez un homme aussi cultivé que lui) trouva tant à admirer en matière d’art et d’antiquités, qu’il resta absent non pas six mois, mais douze. Mrs. Penniman, à Washington Square, s’accommodait fort bien de son absence. Elle exerçait sans contrôle son autorité sur la maison vide, et se flattait de la rendre plus accueillante à leurs amis que quand son frère y était présent. En ce qui concerne Morris Townsend, en tout cas, il semble qu’elle lui eût rendu la maison extraordinairement accueillante. Il était ce qu’on pourrait appeler l’habitué le plus fidèle, et Mrs. Penniman aimait beaucoup l’inviter à prendre le thé. Il avait son fauteuil attitré – un excellent fauteuil près du feu dans le petit salon (lorsque les grandes portes coulissantes, avec leurs charnières et leurs poignées d’argent qui séparaient cette pièce du grand salon contigu étaient fermées), et il allait fumer ses cigares dans le cabinet du docteur, où il passait des heures à examiner les collections pleines d’intérêt rassemblées par le maître du logis. Il trouvait, nous l’avons vu, Mrs. Penniman extrêmement sotte ; mais pour lui, qui était le contraire d’un sot, et qui, tout pauvre qu’il était, n’en avait pas moins des goûts très raffinés, cette maison était un véritable palais de l’indolence. Elle devint pour lui une sorte de club qui n’aurait eu qu’un seul membre. Mrs. Penniman voyait bien moins souvent sa sœur que lorsque le docteur était là ; car Mrs. Almond n’avait pu s’empêcher de lui dire qu’elle ne trouvait pas très indiquées ces relations qu’elle avait avec le jeune Townsend. Il ne convenait pas qu’elle eût une telle intimité avec un jeune homme dont son frère pensait si peu de bien, et Mrs.

– 172 –

Almond avait été surprise de la légèreté avec laquelle elle avait lancé Catherine dans ce déplorable mariage.

– Pourquoi déplorable ? s’écria Mrs. Penniman. Elle aura en lui le plus charmant des maris !

– Je me méfie des maris charmants, dit Mrs. Almond ; je ne crois qu’aux bons maris. Si Townsend l’épouse et qu’elle hérite la fortune d’Austin, cela marchera peut-être. Il sera paresseux, aimable, égoïste, et, dans l’ensemble, d’assez bonne composition. Mais si elle n’hérite pas de son père et qu’il se trouve lié à elle sans dédommagement, que Dieu ait pitié d’elle ! Car il n’aura aucune pitié, lui. Il lui en voudra mortellement de cette déception et se vengera sur elle de ses espérances frustrées ; il sera dur et cruel. Malheureuse Catherine ! Tu devrais bien avoir une petite conversation avec la sœur du jeune homme ; c’est bien dommage que Catherine ne puisse pas l’épouser, elle !

Mrs. Penniman n’avait pas la moindre envie de causer avec Mrs. Montgomery, dont elle ne s’était même pas donné la peine de faire la connaissance ; et ces paroles prémonitoires prononcées par Mrs. Almond quant à l’avenir de Catherine n’eurent sur elle que l’effet suivant : elle se convainquit plus que jamais qu’il serait désolant que la nature généreuse de Mr. Townsend vînt à tourner à l’aigre. Lui qui était fait pour une vie brillante et joyeuse, comment eût-il pu se contenter d’une existence où il ne pourrait jouir de rien ? Mrs. Penniman décida qu’il fallait à tout prix que Morris vienne en possession de la fortune de son frère, sur laquelle elle n’était pas assez sotte pour se croire beaucoup de droits.

« S’il ne la lègue pas à Catherine, ce n’est certainement pas à moi qu’il la léguera » se dit-elle.

 

– 173 –