Washington Square
Chapitre 33
Peu à peu le docteur Sloper avait cessé de donner des consultations ; il se contentait d’aller voir certains malades dont les symptômes lui paraissaient intéressants. Il retourna en Europe et y passa deux ans ; Catherine l’accompagna, et cette fois-là, Mrs. Penniman fut aussi du voyage. Mais l’Europe n’avait pas de secrets pour Mrs. Penniman, à qui il arrivait fréquemment de proclamer, en face des paysages les plus grandioses : « Je connaissais déjà tout cela, vous savez. » Signalons en passant que ces remarques n’étaient jamais destinées à son frère, ni même à Catherine, mais aux touristes qui se trouvaient dans le voisinage, ou même au guide, ou au petit berger assis au premier plan.
Un jour, après leur retour d’Europe, le docteur dit quelque chose à Catherine qui la fit sursauter… cela éveillait un très lointain souvenir du passé.
– Je voudrais que tu me fasses une promesse avant que je meure.
– Pourquoi parlez-vous de mourir ? demanda-t-elle.
– Parce que j’ai soixante-huit ans.
– J’espère que vous vivrez très vieux, dit Catherine.
– Moi aussi ! Mais un jour ou l’autre, j’attraperai un mauvais rhume, et il ne sera plus question à ce moment-là de ce que j’espère ou n’espère pas. C’est comme ça que je m’en irai, et quand cela se produira, souviens-toi de ce que je te dis. Promets-moi de ne pas épouser Morris Townsend après ma mort.
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C’est cela qui fit sursauter Catherine, mais elle se garda de toute autre manifestation, et ne dit rien sur le moment. Puis elle demanda enfin à son père :
– Pourquoi me parlez-vous de lui ?
– Tu ergotes sur chaque mot que je dis. Je parle de lui parce que c’est un sujet de conversation comme un autre. On le voit de temps en temps, comme n’importe qui, et il cherche toujours à se marier. Il a eu une femme pendant un certain temps, puis il s’en est débarrassé, je ne sais pas comment. Il était à New-York il n’y a pas longtemps et il a été rendre visite à ta cousine Marianne ; ta tante Elizabeth l’a rencontré chez elle.
– Ni l’une ni l’autre ne m’en ont rien dit, dit Catherine.
– Elles ont eu raison, mais tu n’y es pour rien. Il est devenu, paraît-il, chauve et ventru, et il n’a pas fait fortune. Mais je ne peux pas compter sur ces seules imperfections pour protéger ton cœur contre ses entreprises ; et c’est pourquoi je te demande de me promettre ce que je t’ai dit.
« Chauve et ventru » ; cette idée parut étrange à Catherine, qui avait toujours dans la mémoire le souvenir du plus beau jeune homme qu’il y eût jamais.
– Vous croyez des choses qui ne sont pas, dit-elle. Je ne pense presque jamais à Mr. Townsend.
– Ça ne te sera donc pas difficile de continuer. Promets-moi, qu’après ma mort, tu resteras dans les mêmes dispositions.
Catherine se tut à nouveau pendant quelques minutes ; elle se sentait très déroutée par cette demande que lui faisait son père ; une ancienne blessure se rouvrait et se remettait à saigner.
– Non, je ne peux pas vous promettre cela, dit-elle.
– Cela me serait très agréable, dit son père.
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– Vous ne comprenez donc pas que c’est quelque chose que je ne peux pas promettre !
Le docteur ne dit rien sur le moment. Puis il expliqua un peu plus tard :
– Je te demandais cela dans une intention très précise : je suis en train de modifier mon testament.
Catherine n’arrivait pas à s’intéresser à cette nouvelle ; et elle n’en comprenait même pas la portée. Elle ne pensait qu’à une chose, c’est qu’il essayait de nouveau sur elle le même système de pression qu’il avait employé des années auparavant. Cela lui avait paru atroce à ce moment-là ; et à l’heure présente, tout en elle : son expérience, sa tranquillité et son sang-froid si chèrement achetés, protestait contre un procédé aussi injurieux. Elle avait été si humble dans sa jeunesse qu’à présent elle pouvait se permettre de défendre sa fierté, et il y avait quelque chose dans cette demande, dans le fait même que son père avait si aisément songé à la faire, qui lui faisait l’effet d’une injure. La pauvre Catherine ne mettait pas souvent sa dignité en avant ; elle ne la brandissait jamais avec ostentation ; mais si l’on allait par trop loin, on finissait par s’y heurter. Son père venait d’aller beaucoup trop loin.
– Je ne peux pas promettre cela, se contenta-t-elle de répéter.
– Tu es d’un entêtement sans bornes, dit le docteur.
– Je crois que vous ne comprenez pas ma position.
– Eh bien, explique-la.
– Je ne peux rien expliquer, dit Catherine, et je ne peux rien promettre.
– Bon Dieu, s’écria son père, je n’aurais jamais cru que tu fusses têtue à ce point !
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Elle savait bien qu’elle était têtue, et cela n’était pas pour lui déplaire. Ce n’était plus une enfant.
Environ un an après cette scène, l’accident dont avait parlé le docteur se produisit : il attrapa froid. Un jour d’avril où il se rendait en voiture à Bloomingdale pour une consultation auprès d’un malade atteint de troubles mentaux qui était soigné dans une clinique et dont la famille désirait vivement avoir l’avis d’un médecin éminent, il fut pris sous une violente averse, et comme son tilbury n’avait pas de capote, il fut trempé jusqu’aux os. Il rentra chez lui tout frissonnant et, dès le lendemain, il se trouva gravement malade. « C’est une congestion pulmonaire, dit-il à Catherine. Il va me falloir de très grands soins. Ce n’est pas que je compte guérir, car je sais que ce n’est pas possible ; mais je veux qu’on fasse tout ce qu’il faut, jusqu’aux plus petits détails, exactement comme si je devais guérir. Je n’aime pas qu’une maladie ne soit pas traitée dans les règles ; et je te demanderai de me soigner avec l’idée bien arrêtée que je vais guérir. » Il lui donna le nom du confrère à qui il désirait avoir recours, et lui indiqua une quantité de choses à faire ; elle le soigna en effet avec la conviction qu’il allait guérir. Mais il ne s’était jamais trompé de sa vie, et il ne se trompa pas cette fois-là. Il avait presque soixante-dix ans, et bien qu’il eût une constitution solide, il n’avait plus la même défense qu’un organisme plus jeune.
Il mourut au bout de trois semaines, pendant lesquelles Mrs. Penniman, aussi bien que Catherine, n’avaient guère quitté son chevet.
Lorsque l’on ouvrit son testament, quelque temps après sa mort, on vit qu’il contenait deux parties distinctes. La première remontait à une dizaine d’années et comprenait des dispositions selon lesquelles il léguait la plus grande partie de sa fortune à sa fille et des sommes importantes à ses deux sœurs. La seconde partie était un codicile très récent, qui réaffirmait les legs faits à Mrs. Penniman et Mrs. Almond, mais réduisait la part de
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Catherine à un cinquième de ce qu’il lui avait laissé auparavant. « Elle a tout ce qu’il lui faut avec ce qui lui vient de sa mère, pouvait-on lire dans le codicile, puisqu’elle n’a jamais dépensé qu’une faible part de ce qui provenait de cet avoir-là ; de sorte que sa fortune est encore bien assez grande pour servir d’appât à ces aventuriers sans scrupules qu’elle continue autant que j’ai pu m’en apercevoir à trouver très intéressants. » Tout le reste de la fortune était divisé en sept parties d’importance inégale, qu’il léguait à des hôpitaux et à des écoles médicales dans diverses villes de l’Union.
Mrs. Penniman jugea tout simplement insensé que l’on pût jouer ainsi avec l’argent des autres ; car, après sa mort, son argent n’était plus à lui, disait-elle.
– Je pense bien que tu vas attaquer ce testament, dit-elle à Catherine d’un air important.
– Oh, certainement pas, dit Catherine, il est très bien comme il est. Mais j’aurais aimé qu’il fût rédigé un peu autrement.
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