Washington Square

Henry James · Chapitre 8 sur 35

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Washington Square

Chapitre 8

 

 

S’il était vrai qu’elle fût amoureuse, cela ne lui enlevait rien de son calme ; mais le docteur était prêt à admettre que ce calme pouvait cacher un volcan. Elle avait dit à Morris Townsend qu’elle ne parlerait pas de lui à son père, et elle ne voyait pas de raison pour rompre ce vœu de silence. C’était pourtant la moindre des politesses qu’après avoir dîné à Washington Square, Morris y fit une visite de digestion ; et il était encore plus naturel qu’ayant été reçu aimablement à cette occasion il renouvelât ses visites. Il avait du temps à revendre ; et dans le New-York d’il y a trente ans, un jeune homme inoccupé pouvait remercier son étoile de lui procurer des divertissements. Catherine ne parlait pas à son père de ces visites, bien qu’elles fussent devenues la chose la plus importante, la plus absorbante, de sa vie. La jeune fille était très heureuse. Elle ne voyait pas encore où ce roman la mènerait ; mais le moment présent s’était paré soudain de couleurs brillantes et sereines. Si on lui avait dit que c’était cela l’amour, elle aurait été bien étonnée ; car elle imaginait l’amour comme une passion égoïste et tyrannique, alors que son cœur pendant ces jours-là ne battait que d’un désir d’abnégation et de dévouement. Morris Townsend ne l’avait pas plutôt quittée, que son imagination s’élançait, de toute sa puissance, vers l’idée de sa prochaine visite ; mais si on lui avait dit, dans un moment pareil, qu’il allait rester absent pendant une année, où même qu’il ne reviendrait plus, elle ne se serait pas lamentée ni révoltée, mais aurait accepté humblement ce coup du sort, en cherchant à se consoler avec le souvenir de toutes les images qui lui restaient de lui, des paroles qu’il avait dites, du son de sa voix, de son pas, et de l’expression de son visage. L’amour prétend avoir certains droits ; mais Catherine n’avait aucun sens

– 55 – de ses droits ; elle avait tout au plus conscience d’être comblée de faveurs inattendues. Elle s’était même gardée de laisser paraître la joie qu’elle ressentait de tout cela ; car elle aurait eu l’impression de tenter le sort en se réjouissant ouvertement de son secret. Son père avait bien quelque idée des visites de Morris Townsend, et n’était pas sans remarquer la réserve de Catherine. Elle en avait comme un remords ; elle avait une manière de regarder son père en silence, comme pour lui expliquer qu’elle ne disait rien uniquement parce qu’elle avait peur de l’irriter. Mais l’éloquence muette de la pauvre enfant l’irritait bien plus que tout ce qu’elle aurait pu dire, et il se surprenait à grommeler entre ses dents que c’était tout de même malheureux que son unique enfant fût une pauvre niaise. Il gardait cependant ses murmures pour lui et pendant longtemps ne parla de rien à personne. Il aurait voulu savoir combien de visites le jeune Townsend faisait à Catherine ; mais il avait résolu de ne poser aucune question à la jeune fille, autrement dit de ne pas lui dire un seul mot qui lui fît comprendre qu’il la surveillait. Le docteur voulait être tout à fait sûr de se comporter équitablement ; il voulait que sa fille agisse en toute liberté et il était décidé à n’intervenir qu’en cas de danger réel. Ce n’était pas un homme à chercher à se renseigner par des voies indirectes, et il ne lui vint jamais à l’idée, par exemple, d’interroger les domestiques. Quant à Lavinia, il répugnait nettement à lui parler de cela ; elle l’exaspérait avec ses grands airs romanesques. Mais il était maintenant dans une impasse. Car les idées de Mrs. Penniman au sujet des relations de sa nièce avec le charmant jeune homme – qui sauvait les apparences en rendant visite ostensiblement à la tante comme à la nièce – les idées de Mrs. Penniman, dis-je, avaient évolué dans un sens plus profond et subtil. Mrs. Penniman était bien décidée à mener cette affaire avec doigté ; elle s’était enfermée dans une réserve égale à celle de Catherine. Elle goûtait les plaisirs de la dissimulation ; elle avait décidé de s’entourer de mystère. « Elle aimerait bien se prouver à elle-même qu’elle est persécutée », se dit le docteur ; et quand il se décida tout de

– 56 – même à l’interroger, il était sûr qu’elle allait trouver dans ce qu’il dirait un prétexte pour renforcer cette idée fixe.

– Je voudrais bien que tu me dises un peu ce qui se passe dans la maison, lui dit-il d’une manière qui, étant donné les circonstances, lui semblait très aimable !

– Ce qui se passe, mon cher ? répondit-elle, surprise. Ma foi je n’en sais rien ! Je crois que la vieille chatte grise a eu des petits hier au soir !

– À son âge ? dit le docteur. C’est à peine croyable ; je dirais même que c’est un peu choquant. Tu seras bien aimable de t’assurer qu’on les a tous noyés. Mais que s’est-il passé d’autre ?

– Les pauvres chatons ! s’écria-t-elle alors. Je ne voudrais pour rien au monde les laisser noyer !

Le docteur continua à tirer sur son cigare et ne répondit pas tout de suite. Puis il reprit :

– Ta sympathie pour les petits chats, ma chère, vient de cet élément félin qu’il y a dans ton caractère.

– Les chats sont des animaux très gracieux et très propres, dit Mrs. Penniman.

– Et très rusés. Tu es la grâce et la délicatesse même ; mais tu n’es pas un modèle de franchise.

– On ne pourrait en dire autant de toi, cher Austin.

– Je reconnais que je manque de grâce, tout en m’efforçant d’être propre. Pourquoi ne m’as-tu pas dit que Morris Townsend vient ici quatre fois par semaine ?

Mrs. Penniman fit l’étonnée.

– Quatre fois par semaine ?

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– Cinq fois si tu veux. Je suis absent de la maison la plupart du temps, et je ne vois pas ce qui se passe. Mais quand il se passe des choses de ce genre-là, tu devrais me prévenir.

Mrs. Penniman, l’air toujours étonné, réfléchit profondément.

– Cher Austin, dit-elle enfin, ne compte pas sur moi pour trahir la confiance de qui que ce soit. Je souffrirais plutôt mille morts.

– Sois sans crainte ; tu ne souffriras rien du tout. La confiance de qui refuses-tu de trahir ? Catherine t’a-t-elle fait jurer solennellement de ne pas répéter ses secrets ?

– En aucune façon. Catherine ne m’a pas dit grand-chose de ce qui la concernait. Elle n’a même pas été très confiante.

– C’est donc le jeune homme qui a fait de toi sa confidente ? Permets-moi de te dire qu’il y a beaucoup de légèreté de ta part à comploter avec les jeunes messieurs. Tu ne peux pas savoir où cela risque de te mener.

– Je ne sais pas ce que tu veux dire avec tes complots, dit Mrs Penniman. Je m’intéresse beaucoup à Mr. Townsend, je ne m’en cache pas. Mais cela ne va pas plus loin.

– Dans les circonstances actuelles, je trouve cela très suffisant. Et d’où peut venir ton intérêt pour Mr. Townsend ?

– Eh bien… hésita-t-elle un instant, puis, ne pouvant s’empêcher de sourire : c’est qu’il est très intéressant !

Le docteur fit appel à toute sa patience.

– Et qu’est-ce qui le rend si intéressant ?… Sa jolie figure ?

– Ses malheurs, mon frère.

 

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– Ah ! il a aussi des malheurs ? Ça, je le reconnais, c’est toujours intéressant. Et te crois-tu autorisée à répéter quelques-uns des malheurs qui lui furent réservés ?

– Je ne sais pas si cela lui plairait, dit Mrs. Penniman. Il m’a dit beaucoup de choses – en fait, il m’a raconté toute sa vie. Mais je n’ai vraiment pas le droit de répéter cela. Je suis sûre qu’il se confierait aussi bien à toi, s’il était sûr que tu l’écoutes avec bonté. On peut faire tout ce que l’on veut de lui avec de la gentillesse.

Le docteur se mit à rire. « Eh bien, je vais lui demander très gentiment de ne plus s’occuper de Catherine. »

– Attention ! dit Mrs. Penniman en menaçant son frère du doigt, Catherine lui a probablement dit quelque chose de plus gentil que ça.

– Qu’elle l’aimait, par exemple ? C’est cela que tu veux dire ?

Mrs. Penniman regarda fixement le tapis.

– Je t’ai déjà dit, Austin, qu’elle ne m’a pas fait de confidences.

– Tu as bien tout de même une idée sur la question. C’est ça que je te demande ; mais je te préviens quand même que je n’y attacherai pas une importance excessive.

Mrs. Penniman regardait toujours le tapis avec insistance ; elle finit par lever les yeux, et son frère trouva son regard singulièrement expressif.

– Je crois Catherine très heureuse ; c’est tout ce que je puis dire.

– Townsend est en train d’essayer de l’épouser. C’est bien ça que tu veux dire ?

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– Il s’intéresse vivement à elle.

– Il la trouve vraiment très séduisante ?

– Catherine a une nature très attachante, Austin, dit Mrs. Penniman, et Mr. Townsend a été assez intelligent pour s’en apercevoir.

– Avoue que tu l’as bien aidé ? s’écria le docteur. Quelle tante admirable tu fais !

– C’est bien l’avis de Mr. Townsend, fit observer Lavinia en souriant.

– Le crois-tu vraiment sincère ?

– Quand il dit que je suis une tante admirable ?

– Mais non, voyons ! Je parle de ses sentiments pour Catherine.

– Il est profondément sincère. Il m’a dit les choses les plus vraies, les plus touchantes sur elle. Il te les répéterait, s’il était sûr que tu veuilles bien l’écouter – avec bienveillance.

– J’hésite à me lancer dans cette entreprise s’il lui faut une telle dose de bienveillance.

– C’est un être fin et sensible, dit Mrs. Penniman.

Son frère tira encore quelques bouffées de son cigare, puis :

– Ainsi toute cette douceur de caractère a résisté aux épreuves qu’il a subies ? En attendant, tu ne m’as toujours pas dit ce qu’avaient été ces épreuves.

– Ce serait trop long à raconter. D’ailleurs, ses confidences ne m’appartiennent pas. Mais je ne crois pas trahir la confiance qu’il m’a montrée en disant qu’il a fait des folies : il l’avoue honnêtement. Mais il les a payées bien cher.

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– C’est comme cela qu’il a perdu sa fortune, alors ?

– Je ne parle pas que de ses pertes d’argent. Il est très seul dans la vie.

– Tu veux dire qu’il s’est si mal conduit que ses amis l’ont abandonné ?

– Il a eu de faux amis, qui l’ont trompé et trahi.

– Il a l’air d’avoir quelques bons appuis tout de même. Il a une sœur qui l’aime beaucoup et une demi-douzaine de neveux et de nièces.

Mrs. Penniman ne répondit pas tout de suite.

– Les neveux et nièces ne sont que des enfants, et la sœur n’est pas tout ce qu’elle pourrait être.

– J’espère bien qu’il ne s’est pas plaint d’elle à toi, dit le docteur ; car on m’a dit qu’il vivait à ses crochets.

– À ses crochets ?

– Oui. Il habite chez elle et ne travaille pas ; c’est bien ce que cela veut dire.

– Il cherche une situation – avec beaucoup de persévérance, dit Mrs. Penniman. Il espère en trouver une d’un jour à l’autre.

– C’est bien ce que je disais. Il cherche une situation chez nous – ici même, dans le grand salon. La situation de mari d’une pauvre fille sans cervelle et bien rentée lui conviendrait admirablement.

Mrs. Penniman était toujours très aimable, mais elle finit par trahir son impatience. Elle se leva brusquement, et resta un moment debout devant son frère.

 

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– Mon cher Austin, dit-elle en le regardant bien en face, si tu crois que Catherine n’a pas de cervelle, tu te trompes joliment !

Et, sur ces mots, elle se retira avec majesté.

 

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