Washington Square
Chapitre 30
Ce fut autant dire la dernière fois qu’elle s’abandonna à sa peine ; en tout cas, si elle eut d’autres crises de désespoir, personne n’en sut jamais rien. Celle-là fut longue et déchirante ; elle se jeta de tout son long sur le sofa et sanglota convulsivement. Elle ne comprenait même pas très bien ce qui s’était passé ; à première vue, il semblait qu’elle s’était simplement disputée avec son amoureux, comme cela arrivait à toutes les jeunes filles ; il n’avait pas été question de rupture, et elle n’avait même pas lieu de voir dans cette dispute une menace de rupture. Et pourtant, elle se sentait blessée jusqu’au fond de l’âme, que Morris l’ait voulu ou non ; il semblait à Catherine qu’elle venait de voir pour la première fois le visage de Morris à découvert. Il avait eu envie de s’en aller loin d’elle ; il s’était montré impatient et dur, et lui avait dit des choses étranges, avec des regards plus étranges encore. Elle suffoquait, elle avait le vertige ; elle enfouit sa tête dans les coussins, tout en balbutiant des paroles incohérentes à travers ses sanglots. Puis elle finit par se redresser, à l’idée que son père ou Mrs. Penniman pourraient entrer ; elle resta alors assise au bord du sofa, regardant fixement devant elle, tandis que l’obscurité gagnait peu à peu toute la pièce. Elle se disait que Morris allait peut-être revenir et lui affirmer qu’il n’avait pas pensé le premier mot de ce qu’il avait dit ; et elle guettait un coup de sonnette possible, en essayant de se persuader qu’il allait sûrement revenir. Elle attendait toujours, et Morris ne revenait pas ; il faisait presque tout à fait noir ; la nuit prenait possession de cette grande pièce aux couleurs claires, meublée avec une sobre élégance ; le feu s’éteignit. Quand il fit complètement noir, Catherine alla jusqu’à la fenêtre et regarda au dehors ; elle resta là près d’une demi-heure, espérant toujours qu’elle allait le
– 219 – voir arriver et gravir les marches du perron. Elle ne s’arracha de son poste d’observation qu’en apercevant son père qui rentrait. Il l’avait vue guettant à la fenêtre, et s’arrêta un instant au bas des marches de marbre blanc ; puis, avec un air de courtoisie exagérée, il lui tira un grand coup de chapeau. Ce geste tombait si mal, dans l’état où se trouvait Catherine, geste de courtoisie respectueuse envers une pauvre fille qui vient d’être bafouée, qu’elle en ressentit une espèce d’horreur et qu’elle se sauva dans sa chambre. Elle eut l’impression d’avoir renoncé à Morris.
Il lui fallut descendre à table moins d’une heure plus tard et elle puisa dans son désir immense que son père ne se doutât de rien, la force de supporter cette épreuve. Cette volonté lui fut d’un grand secours par la suite, et dès le premier moment la servit plus qu’elle n’eût pu l’imaginer. Ce soir-là, le docteur se montra d’humeur causante. Il raconta une quantité d’histoires sur un merveilleux caniche noir qu’il avait vu chez une vieille dame de ses clientes. Catherine fit mieux que d’avoir l’air d’écouter l’histoire du caniche, elle s’efforça de s’y intéresser, afin de ne plus penser à ce qui s’était passé l’après-midi. Elle avait peut-être rêvé tout cela, après tout ; Morris n’avait pas bien compris, et elle s’était montrée jalouse ; on ne peut pas changer tellement du jour au lendemain. Puis elle se rappela certains doutes qu’elle avait eus à plusieurs reprises – vagues malaises ou soupçons fulgurants – le changement qu’elle avait remarqué depuis son retour d’Europe ; sur quoi elle se remit à écouter son père, qui savait fort bien raconter. Puis elle remonta aussitôt chez elle ; elle n’aurait jamais eu le courage de passer la soirée en compagnie de sa tante. Pendant toute cette soirée solitaire, elle essaya de voir clair en elle. Elle sentait bien qu’elle avait reçu un choc terrible ; mais était-elle victime de son imagination, de sa sensibilité démesurée, ou y avait-il quelque fondement véritable à son angoisse, et était-elle vraiment en face de l’effondrement de toutes ses espérances ? Mrs. Penniman, montrant pour une fois un tact qui ne lui était guère habituel, ne vint pas la relancer dans sa chambre. À vrai dire, elle se doutait de quelque chose, et n’était pas fâchée de rester à
– 220 – l’abri, comme tous les gens timides, jusqu’à ce que l’explosion fût localisée. Tant qu’elle sentirait l’air trembler encore autour d’elle, elle se tiendrait prudemment à l’écart.
Elle passa plusieurs fois devant la chambre de Catherine ce soir-là, comme si elle s’attendait à en entendre sortir des gémissements. Mais il n’y avait pas le moindre bruit dans la chambre ; forte de quoi, juste avant d’aller se coucher, elle frappa à la porte. Catherine était assise dans un fauteuil et faisait semblant de lire. Elle n’avait pas envie de se coucher, parce qu’elle savait bien qu’elle ne dormirait pas. Elle allait passer ainsi presque toute la nuit et ne se sentait nulle envie de retenir Mrs. Penniman auprès d’elle. Celle-ci était entrée sur la pointe des pieds et s’était approchée de Catherine avec un air de circonstance.
– J’ai peur que tu n’aies du chagrin, mon enfant. Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi ?
– Je n’ai aucun chagrin, et je n’ai besoin de rien, répondit Catherine en mentant résolument, ce qui prouve que non seulement nos erreurs, mais nos malheurs eux-mêmes concourent à corrompre nos âmes.
– Tu es sûre qu’il ne t’est rien arrivé ?
– Absolument rien.
– Tu dis vraiment la vérité, Catherine ?
– La stricte vérité.
– Et tu n’as vraiment pas besoin de mon aide ?
– Je vous remercie beaucoup, ma tante ; je voudrais simplement que vous me laissiez seule, dit Catherine.
Mrs. Penniman, après avoir craint de trouver chez Catherine un débordement de confidences, fut déçue par tant de froideur ; et lorsqu’elle racontait plus tard – comme elle ne se
– 221 – priva pas de le faire – à mainte personne et avec mainte variante l’histoire des fiançailles rompues de Catherine, elle ne manquait jamais de préciser que la jeune fille, dans une certaine circonstance, l’avait littéralement « jetée » hors de sa chambre. On jugera par là de la tendance qu’avait Mrs. Penniman à dramatiser tout ce qui lui arrivait, car en arrangeant ainsi la scène elle ne cherchait nullement à faire du tort à Catherine, qu’elle plaignait très sincèrement ; elle voulait simplement se donner de l’importance.
Catherine, nous l’avons dit, passa la moitié de la nuit sans se coucher, comme si elle avait espéré encore entendre le coup de sonnette de Morris. Le lendemain, elle avait plus de chances de voir cet espoir se réaliser ; mais le jeune homme n’en reparut pas davantage pour cela. Et le courrier n’apporta non plus aucune lettre de lui ; pas le moindre mot d’explication ou de réconfort. Heureusement pour Catherine, son agitation, qui était devenue intense, se trouvait atténuée par les efforts mêmes qu’elle faisait pour que son père ne s’aperçût de rien. Nous verrons plus tard jusqu’à quel point elle avait réussi à lui donner le change ; en ce qui concerne Mrs. Penniman, les ruses innocentes de Catherine avaient peu de chance de tromper quelqu’un d’aussi étrangement perspicace. Il était évident que Catherine était troublée, et du moment qu’il y avait du trouble dans l’air, Mrs. Penniman était bien décidée à en prendre sa part. Elle revint à la charge le lendemain soir, et supplia sa nièce de se confier à elle, d’épancher son cœur dans le sien. Elle pourrait peut-être l’aider à comprendre certaines choses qui lui semblaient sur le moment obscures ; elle en savait peut-être plus long sur tout cela que Catherine ne l’imaginait. Mais Catherine, après s’être défendue la veille par la froideur, employa cette fois le dédain.
– Vous faites complètement erreur, et je ne sais même pas de quoi vous parlez. Je n’ai aucune idée de ce que vous essayez de me faire dire, et je n’ai jamais eu moins besoin d’explications qu’aujourd’hui.
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Ainsi s’exprimait Catherine, refusant obstinément de répondre aux ouvertures de sa tante. Et la curiosité de Mrs. Penniman augmentait d’heure en heure. Elle aurait donné deux doigts de sa main pour savoir ce que Morris avait bien pu dire et faire, de quel ton il avait parlé, quel prétexte il avait invoqué. Elle lui écrivit, pour lui demander un rendez-vous ; mais elle ne reçut, comme bien on pense, aucune réponse à sa lettre. Morris ne se sentait pas en humeur d’écrire ; car deux petits billets que Catherine lui avait envoyés restèrent également sans réponse. Ces billets étaient si courts qu’ils peuvent être cités entièrement. L’un disait : « Ne me direz-vous pas un mot qui me prouve que vous n’êtes pas aussi impitoyable que vous avez semblé l’être mardi dernier ? » L’autre était un peu plus long : « Si j’ai été exigeante ou méfiante mardi dernier, si je vous ai déplu en quelque façon, je vous supplie de me pardonner, et je vous jure que je ne me conduirai plus jamais de façon aussi sotte. Je suis assez punie, je vous assure, et je ne sais que penser. Morris, mon ami, cette anxiété me tue ! »
Elle expédia ces messages le vendredi et le samedi ; mais le samedi et le dimanche passèrent sans que la pauvre fille eût reçu le réconfort qu’elle attendait. Sa punition n’en finissait pas ; elle continuait à la subir, cependant, avec un grand sang-froid apparent. Le samedi matin, le docteur, qui avait observé tout cela sans rien dire, apostropha Lavinia en ces termes :
– Ça y est… le chenapan s’est défilé !
– C’est faux ! cria Mrs. Penniman, qui avait longuement songé à ce qu’elle dirait à Catherine, mais qui, ayant omis de préparer ses batteries contre son frère, se trouvait réduite pour toute riposte à une bruyante indignation.
– Disons qu’il a obtenu son sursis, alors, si tu préfères !
– Tu as l’air joliment content que l’on ait fait tant de mal à Catherine !
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– Mais certainement, dit le docteur ; car je l’avais prédit ! Cela fait toujours rudement plaisir d’avoir vu juste.
– Tu as des plaisirs qui donnent la chair de poule ! s’écria sa sœur.
Catherine continuait à mener sa vie habituelle comme un automate ; elle alla même jusqu’à suivre sa tante à l’église le dimanche matin. D’habitude, elle allait aussi au service de l’après-midi ; mais ce dimanche-là, son courage l’abandonna, et elle trouva une excuse pour laisser Mrs. Penniman y aller sans elle.
– Je sais que tu me caches quelque chose, dit Mrs. Penniman d’un ton significatif, et d’un air assez sombre.
– Si j’ai un secret, je le garderai ! répondit Catherine en tournant les talons.
Mrs. Penniman partit pour l’église ; mais elle était encore à mi-chemin quand elle fit brusquement demi-tour et revint sur ses pas ; vingt minutes ne s’étaient pas écoulées qu’elle rentrait dans la maison et en faisait le tour ; personne dans les deux salons ; elle monta au second et frappa à la porte de Catherine : pas de réponse ; Catherine n’était pas dans sa chambre, et Mrs. Penniman eut vite fait de s’assurer qu’elle n’était nulle part dans la maison. « Elle est allée le retrouver, elle s’est enfuie ! » s’écria Lavinia, en joignant les mains dans l’excès de son enthousiasme et de son envie. Mais elle s’aperçut bien vite que Catherine n’avait rien emporté – toutes ses affaires étaient là, à leur place ; et elle en conclut aussitôt que sa nièce était partie, non pour suivre son amour, mais pour exécuter une vengeance. « Elle l’a suivi jusqu’à sa porte… elle est entrée chez lui de force ! » Ainsi se représentait-elle les faits et gestes de Catherine, et, sous cet aspect romanesque, la scène lui plaisait presque autant que lorsqu’il s’était agi d’un mariage secret. Aller relancer chez lui un amant, avec force pleurs et reproches, éveillait dans l’esprit de Mrs. Penniman des images si attrayantes, qu’elle regretta
– 224 – qu’il n’y eût pas cette fois, pour donner à la scène toute sa tragique beauté, un accompagnement de tonnerre et d’éclairs. Un tranquille après-midi de dimanche ne convenait pas à un événement aussi dramatique ; et Mrs. Penniman elle-même ne se sentait pas du tout en harmonie avec les circonstances, assise comme cela dans le grand salon, avec son châle et sa capote, attendant interminablement le retour de Catherine.
Tout a une fin cependant : Catherine rentra. Elle l’aperçut, – de la fenêtre où elle guettait, – qui montait les marches, et elle alla à sa rencontre dans le vestibule. Dès que la jeune fille entra, sa tante se précipita sur elle, l’entraîna dans le salon, dont elle referma la porte avec un air grave. Catherine était rouge et il y avait de l’animation dans son regard. Mrs. Penniman ne savait que penser.
– Puis-je te demander d’où tu viens ? demandât-elle.
– Je me suis promenée, dit Catherine. Je vous croyais à l’église.
– J’y suis allée ; mais le service a été plus court que d’habitude. Et peut-on te demander de quel côté tu t’es promenée ?
– Je n’en sais rien ! dit Catherine.
– Voilà qui est surprenant ! Ma chère enfant, il faut que tu aies confiance en moi.
– À propos de quoi est-ce qu’il faut que je vous fasse confiance ?
– Ton secret… ta peine.
– Je n’ai pas de peine ! dit Catherine avec fureur.
– Ma pauvre petite, dit Mrs. Penniman sans se décourager, ce n’est pas à moi qu’il faut dire cela. Je sais tout. On m’a demandé de… d’avoir une… une conversation avec toi.
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– Je ne veux pas de conversation !
– Cela te ferait du bien, cependant. As-tu oublié les vers de Shakespeare ?… « le chagrin qui ne parle pas ! » Écoute, mon enfant, il vaut mieux que les choses aient tourné de cette façon.
– De quelle façon ont donc tourné les choses ? demanda Catherine.
Elle refusait vraiment de comprendre. On peut admettre un certain degré d’obstination chez une jeune fille que son amoureux vient de jeter par-dessus bord ; mais trop d’obstination finit par mettre de mauvaise humeur les gens mêmes qui voudraient montrer leur sympathie.
– Je veux dire que tu devrais te rendre à la raison, dit Mrs. Penniman d’un ton assez sévère, que tu devrais penser davantage au qu’en-dira-t-on et penser aux difficultés matérielles. Que tu devrais consentir à… à… rompre.
Catherine était restée impassible pendant tout ce discours ; mais à ce mot de rompre, elle bondit :
– Rompre ? Vous ne savez pas ce que vous dites !
Mrs. Penniman secoua la tête avec une tristesse qui n’excluait pas une certaine indignation.
– Je suis aussi fière que toi, et je ressens comme toi l’injure qui t’a été faite. Je comprends parfaitement ce que tu éprouves. Cependant, je dois dire – et son sourire mélancolique était plein de signification – que je ne peux m’empêcher de considérer la situation dans son ensemble.
Catherine ne chercha pas à percer cette énigme ; elle alla droit au but, et demanda avec violence :
– Pourquoi parlez-vous de rupture ? Qu’est-ce qui vous fait penser à cela ?
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– Il faut savoir se résigner, dit Mrs. Penniman, un peu au hasard, mais sentencieuse à toutes fins utiles.
– Se résigner à quoi ?
– Eh bien, à… changer ses projets.
– Mes projets sont toujours les mêmes ! s’écria Catherine en riant presque.
– Peut-être, mais ceux de Mr. Townsend ont changé, répondit sa tante en baissant la voix.
– Qu’est-ce que vous dites ?
Il y avait quelque chose de si impérieux dans cette brève interrogation que Mrs. Penniman voulut marquer sa réprobation ; elle était bien bonne, après tout, d’avoir essayé d’ouvrir les yeux de sa nièce ! Finesse, rudesse, rien n’avait pris. Elle en avait assez de l’entêtement de la jeune fille.
– Bien, bien, dit-elle, du moment qu’il ne t’a encore rien dit !… et elle fit mine de s’en aller.
Catherine la regarda un instant sans rien dire ; puis elle la rejoignit rapidement au moment où elle allait sortir :
– Qu’est-ce qu’il devait me dire ? De quoi parlez-vous ? À quoi faites-vous allusion, à quel danger ?
– Est-ce qu’il n’y a pas eu de rupture ? demanda Mrs. Penniman.
– De mes fiançailles ? Jamais de la vie !
– Je te demande pardon. Je m’aperçois que j’ai parlé trop tôt.
– Trop tôt ! En tous les cas, explosa Catherine, vous dites les choses les plus bêtes et les plus méchantes !
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– Que s’est-il passé entre vous, alors ? demanda sa tante, émue par ce cri désespéré. Car il s’est certainement passé quelque chose ?
– Il ne s’est rien passé, si ce n’est que je l’aime plus que jamais.
Mrs. Penniman réfléchit un moment.
– C’est donc pour cela que tu es allée chez lui cet après-midi !
Catherine s’empourpra comme si on venait de la gifler.
– Eh bien oui, j’ai été chez lui ! Mais cela ne regarde que moi.
– Eh bien, c’est parfait ; n’en parlons plus. Et Mrs. Penniman se dirigea encore une fois vers la porte. Mais elle fut arrêtée dans son élan par un appel poignant de la jeune fille.
– Tante Lavinia, dites-moi où il est !
– Ainsi, tu reconnais qu’il n’est plus à New-York ! Est-ce qu’on ne t’a rien dit chez lui ?
– On m’a dit qu’il était parti. Je n’ai pas insisté ; j’avais trop honte, dit Catherine simplement.
– Tu n’aurais pas eu besoin de faire une démarche aussi incorrecte, si tu avais eu un peu plus confiance en moi, fit observer Mrs. Penniman en prenant de grands airs.
– Est-il allé à la Nouvelle-Orléans ? demanda encore Catherine assez hors de propos.
C’était la première fois que Mrs. Penniman entendait parler de la Nouvelle-Orléans dans l’ordre des projets de Morris ; mais elle préférait que Catherine ne sût pas qu’elle ignorait tout de cela. Elle essaya de frapper un grand coup en se souvenant des conseils que lui avait donnés Morris.
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– Ma chère petite, une fois qu’on a décidé de se séparer, plus loin on va mieux cela vaut.
– Mais nous n’avons jamais convenu de nous séparer ! Est-ce qu’il a parlé de cela avec vous ? Elle s’était remise à penser tout d’un coup au penchant invincible de sa tante pour les complications sentimentales, et elle eut froid dans le dos à l’idée que cette vieille toquée avait mis son nez, si l’on peut dire, dans ses affaires de cœur.
– Je ne te cacherai pas qu’il m’a parfois consultée, dit Mrs. Penniman.
– C’est donc vous qui l’avez changé à ce point et qui l’avez rendu si impitoyable, s’écria Catherine. C’est vous qui avez pris de l’influence sur lui et qui me l’avez enlevé ? Il ne vous est rien, et je me demande ce que vous êtes venue faire entre lui et moi ! C’est vous qui avez manigancé cette histoire de départ et qui lui avez conseillé de me quitter ! Comment osez-vous faire des choses aussi odieuses, aussi cruelles ? Qu’est-ce que je vous ai donc fait ; pourquoi vous mêlez-vous de mes affaires ? Je savais bien que vous finiriez par tout gâcher ; parce que vous gâchez tout ; j’ai pensé à cela avec terreur pendant tout le temps de mon absence ; je n’étais jamais tranquille à l’idée que vous étiez tout le temps fourrée avec lui.
Catherine continua sur ce ton, se montant de plus en plus, et déversant en un seul coup toute l’anxiété qui avait pesé sur son cœur depuis tant de mois. Sa rancune et la clairvoyance nouvelle que lui donnait son amour venait de lui révéler soudain le vrai caractère de sa tante.
Mrs. Penniman, épouvantée, ne savait plus à quel saint se vouer : elle ne voyait pas du tout comment elle pourrait placer son petit couplet sur la pureté des motifs qui avaient décidé Morris.
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– Tu n’es qu’une ingrate ! lança-t-elle à la jeune fille. Est-ce que c’était un crime de parler avec lui ? Tu peux me croire si je te dis que nous n’avons jamais parlé que de toi !
– Justement ; et c’est comme cela que vous l’avez détaché de moi ; vous l’avez assommé en lui répétant sans cesse mon nom ! Oh comme je voudrais que vous ne lui ayez jamais parlé de moi ! Je ne vous avais pourtant rien demandé !
– Je suis convaincue que sans moi il ne serait jamais venu chez nous et que tu n’aurais même jamais su ce qu’il pensait de toi, répliqua Mrs. Penniman, assez justement.
– J’aimerais mieux qu’il ne fût jamais venu à la maison et que je ne l’aie jamais connu ! Ce serait moins cruel que ce qui se passe, dit la pauvre Catherine.
– Tu n’es vraiment qu’une ingrate, dit une seconde fois Mrs. Penniman.
L’explosion de colère de Catherine et le sentiment du tort qu’on lui avait fait lui donnèrent passagèrement cette impression de bien-être qui accompagne toute violence ; elle se sentait soulevée au-dessus d’elle-même et goûtait cet étrange plaisir que l’on a à fendre l’air. Mais au fond d’elle-même elle avait horreur de la violence, et elle se savait bien incapable de persévérer dans une rancune. Elle fit un grand effort pour se calmer, et parcourut plusieurs fois la pièce à grands pas en essayant de se persuader que sa tante, après tout, avait cru agir pour son bien. Elle n’arriva pas à prendre un ton bien convaincu pour le dire, mais elle finit quand même par pouvoir parler assez calmement.
– Non, je ne suis pas une ingrate, mais je suis très malheureuse. Et ce n’est pas facile d’être juste dans ces conditions-là, dit-elle. Je vous en prie, dites-moi où il est ?
– Je n’en sais absolument rien ; je ne corresponds pas secrètement avec lui ! Et Mrs. Penniman, en disant cela,
– 230 – regrettait que ce fût vrai, et qu’elle n’eût pas le loisir de raconter à Morris de quelle manière Catherine l’avait traitée, après tout son dévouement pour elle.
– Il avait donc décidé depuis longtemps de rompre… ? Catherine avait déjà repris pleine possession d’elle-même lorsqu’elle posa cette question.
Mrs. Penniman vit enfin poindre le moment où elle pourrait amener ses explications.
– Cela le gênait… le gênait, commença-t-elle, enfin il manquait de courage, mais du courage qu’il aurait fallu pour te faire du tort ! Il ne pouvait supporter l’idée qu’il attirerait sur toi la malédiction de ton père.
Catherine ne quittait pas sa tante des yeux, et continua à la regarder fixement pendant quelque temps :
– Est-ce lui qui vous a chargée de me dire cela ?
– Il m’a chargée d’une quantité de choses… plus nobles et justes les unes que les autres. Et il m’a aussi chargée de te dire qu’il espérait que tu ne le mépriserais pas.
– Je ne le méprise pas, dit Catherine. Puis elle ajouta : Et, est-ce qu’il est parti pour toujours ?
– Oh, toujours est un bien grand mot ! Ton père, par exemple, ne vivra peut-être pas toujours.
– Peut-être pas.
– Je suis sûre que tu te rends compte… que tu comprends… même si ton cœur saigne, dit Mrs. Penniman. Tu penses peut-être que Morris a eu trop de scrupules. C’est ce que je pense, moi, mais je trouve cela respectable. Il ne te demande pas autre chose que de penser comme lui.
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Catherine regardait toujours sa tante, puis elle ajouta, comme si elle ne l’avait pas écoutée ni entendue :
– Ainsi, tout cela a été combiné d’avance. Il a amené délibérément cette rupture ; il m’a abandonnée !
– Pour un temps, ma chère petite. Il a simplement reculé les choses.
– Il me laisse seule, continua Catherine.
– Est-ce que je ne suis pas là, moi ? demanda Mrs. Penniman, en chargeant ses paroles d’intentions.
Catherine hocha la tête lentement :
– Je n’arrive pas à y croire ! Et elle sortit.
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