Washington Square
Chapitre 2
Quand l’enfant atteignit ses dix ans, le docteur offrit à sa sœur, Mrs. Penniman, de venir vivre chez lui. Il n’avait que deux sœurs, qui s’étaient toutes deux mariées jeunes. La cadette, Mrs. Almond, avait épousé un négociant fort bien dans ses affaires et qui s’enorgueillissait d’une ribambelle de beaux enfants. C’était le type de la mère de famille épanouie, sereine, agréable, sensée, et elle s’entendait fort bien avec son grand homme de frère, qui, en matière de femmes, même quand elles étaient ses proches parentes, manifestait ouvertement ses préférences. Il préférait Mrs. Almond à sa sœur Lavinia, qui avait épousé un clergyman pauvre, maladif, à l’éloquence fleurie, puis était restée veuve à trente-trois ans, sans enfant, sans fortune – sans autre bien que le souvenir des fleurs de rhétorique de Mr. Penniman, et dont quelque secret arôme flottait encore dans ses propres discours. Le docteur Sloper lui avait cependant offert de demeurer sous son toit, et elle avait sauté sur la proposition avec tout l’empressement d’une femme qui a passé dix ans de vie conjugale dans un petit trou de province. Le docteur n’avait pas parlé d’une installation définitive chez lui ; il avait suggéré que sa sœur prît sa maison comme port d’attache pendant qu’elle chercherait un appartement où installer ses meubles. Mrs. Penniman avait-elle vraiment cherché des appartements vides ? Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle n’en trouva jamais. Elle s’installa chez son frère et ne s’en alla plus, si bien que quand Catherine atteignit sa vingtième année, sa tante Lavinia était encore l’un
des personnages les plus marquants de son entourage1. La
1 En français dans le texte.
– 9 – version de Mrs. Penniman était qu’elle était restée chez son frère pour s’occuper de l’éducation de sa nièce. C’est ce qu’elle disait, en tout cas, aux uns et aux autres, sauf au docteur lui-même, qui ne demandait jamais d’explications lorsqu’il lui était facile d’en inventer tout seul tant qu’il voulait. Ajoutons que Mrs. Penniman, qui ne manquait pas d’une certaine assurance superficielle, se gardait, pour certaines raisons, de se poser vis-à-vis de son frère comme un puits de science. Elle n’était pas très fine, mais elle avait cependant assez de flair pour ne pas commettre une erreur pareille ; et son frère, en revanche, avait assez d’esprit pour lui pardonner, dans la situation où elle se trouvait, de vouloir vivre à ses dépens le plus longtemps qu’elle pourrait. Il souscrivit donc tacitement à la proposition informulée de Mrs. Penniman, selon laquelle il était nécessaire que la pauvre petite orpheline eût auprès d’elle une femme supérieure. Son consentement ne pouvait être que tacite, vu la faible impression qu’avaient faite sur lui les capacités intellectuelles de sa sœur. Sauf quand il était tombé amoureux de Catherine Harrington, il n’avait jamais été impressionné par l’esprit des femmes en général ; et bien qu’il fût ce que l’on pourrait appeler un médecin de femmes, il n’avait pour le beau sexe qu’une admiration très mitigée. Il jugeait les complications féminines plus surprenantes qu’édifiantes et trouvait à la
raison 2 trop de charme pour se complaire, dans l’ensemble, à ce qu’il découvrait chez ses belles clientes. Sa femme avait été une femme sensée, mais c’était là une de ces brillantes exceptions qui confirment la règle ; des quelques certitudes qu’il avait acquises au cours de sa vie, celle-là était peut-être la plus ancrée. Cette certitude ne l’aida pas, on s’en doute, à mieux subir son deuil, ni à mettre fin à son veuvage ; et elle eut pour effet de le rendre encore plus sceptique sur les capacités de Catherine ainsi que sur la valeur des méthodes de Mrs.
2 En français clans le texte.
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Penniman. Il accepta néanmoins, au bout de six mois, l’installation définitive de sa sœur chez lui comme un fait accompli, et, s’aperçut, comme Catherine devenait une jeune fille, qu’il était en effet très utile pour elle d’avoir à ses côtés un autre exemplaire de ce sexe très imparfait. Il usait envers Lavinia d’une scrupuleuse et inébranlable politesse ; et elle ne l’avait encore vu en colère qu’une seule fois dans toute sa vie, au cours d’une discussion théologique avec feu son mari le clergyman. Avec elle, il ne discutait jamais de théologie, ni d’aucune autre chose, d’ailleurs. Il se contentait de lui faire connaître, de la façon la plus nette, sous forme d’ultimatum, ce qu’il désirait qu’elle fît pour Catherine.
Un jour, alors que l’enfant avait à peu près douze ans, il lui avait dit : « Essaie d’en faire une femme intelligente, Lavinia ; j’aimerais qu’elle devienne une femme intelligente ».
Sur quoi Mrs. Penniman, après avoir réfléchi un moment, avait demandé : « Crois-tu, mon cher Austin, qu’il vaut mieux être intelligent que bon ?
« Bon à quoi ? demanda le docteur. On n’est bon à rien si l’on n’est pas intelligent ».
Mrs. Penniman ne vit aucune raison pour contredire son frère sur ce point ; peut-être songeait-elle que son rôle ici-bas avait d’autant plus d’importance qu’elle avait des aptitudes plus variées.
« Bien entendu, je désire que Catherine soit bonne, dit le docteur le lendemain ; mais elle n’en sera pas moins vertueuse pour n’être pas une imbécile. Je ne crains pas qu’elle soit mauvaise ; il n’y aura jamais un grain de malice dans sa nature. Elle est bonne comme le bon pain, comme disent les Français ; dans six ans d’ici, je ne tiendrai pas à ce qu’on la compare à une bonne miche ».
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« Crains-tu donc qu’elle reste par trop sèche ? Mon cher, moi je fournis le beurre ; ainsi tu n’as pas besoin de t’inquiéter ! » déclara Mrs. Penniman, qui s’était chargée elle-même des arts d’agrément et accompagnait sa nièce chez son professeur de piano ainsi qu’au cours de danse. Or, si Catherine était assez douée pour le piano, il faut bien dire que c’était une piètre danseuse.
Mrs. Penniman était grande, mince, blonde, plutôt fanée ; d’une amabilité à toute épreuve et d’une distinction à nulle autre pareille ; elle lisait surtout des romans ; elle ne savait jamais dire les choses sans biais ni détours. Elle était romanesque, sentimentale, et folle de petits secrets et de mystères – passion bien innocente, car jusque-là ses secrets lui avaient servi à peu près autant que des bulles de savon. Elle ne disait pas non plus toujours la vérité ; mais cela non plus n’avait pas grande importance, car elle n’avait jamais eu rien à cacher. Elle aurait rêvé d’avoir un amoureux et de correspondre avec lui sous un faux nom par le canal d’une poste privée ; je m’empresse de dire que son imagination ne s’aventurait jamais vers des réalités plus précises. Mrs. Penniman n’avait jamais eu d’amoureux, mais son frère, qui était très perspicace, devinait ce qui se passait dans sa tête. « Quand ma fille aura dix-sept ans, se disait-il, Lavinia essaiera de lui faire croire qu’un beau jeune homme à moustache est amoureux d’elle. Ce sera entièrement faux : aucun jeune homme, avec ou sans moustache, ne s’éprendra jamais de Catherine. Mais Lavinia foncera sur cette idée et en parlera à la petite ; peut-être même, si son goût pour les manœuvres clandestines ne demeure le plus fort, m’en parlera-t-elle à moi-même. Catherine ne verra rien, ne croira pas ce que sa tante lui dira, heureusement pour la paix de son cœur ; elle n’est pas romanesque ma pauvre Catherine ».
C’était une enfant bien portante et robuste, sans la moindre trace de la beauté de sa mère. On ne peut pas dire qu’elle était laide ; elle était simplement quelconque, terne et douce. L’éloge le plus poussé qu’on ait jamais fait d’elle était qu’elle avait une
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« gentille » figure ; et, toute héritière qu’elle fût, personne ne s’était jamais avisé de la mettre sur la liste des jeunes filles à courtiser. Son père avait mille fois raison de parler de sa pureté ; elle était pure, excellemment, imperturbablement ; affectueuse avec cela, docile, obéissante, et toujours prête à dire la vérité. Elle avait beaucoup aimé jouer étant enfant, et bien que ce ne soit pas un trait poétique pour une héroïne, je dois ajouter qu’elle était très gourmande. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle allait voler des raisins secs dans le placard de la cuisine ; mais elle s’achetait des choux à la crème avec son argent de poche. À ce compte-là, quel biographe parlant sincèrement de ses jeunes années oserait être sévère sur ce sujet ? Non, Catherine n’était pas intelligente ; elle ne comprenait pas vite ce qu’elle lisait, ni aucune autre chose, d’ailleurs. Elle n’était cependant pas totalement stupide et avait tout de même fait assez d’études pour tenir convenablement sa place dans une conversation avec des jeunes gens et des jeunes filles de son âge, au milieu desquels il est juste de dire qu’elle n’occupait qu’un rang effacé. Et l’on sait pourtant combien il est facile à New-York pour une jeune fille d’occuper les premiers rangs. Catherine, qui était extrêmement modeste, n’avait pas le moindre désir de briller, et dans la plupart des réunions mondaines où elle était invitée, elle s’arrangeait pour rester à l’arrière-plan. Elle aimait tendrement son père et avait très peur de lui ; elle pensait que c’était l’homme le plus intelligent, le plus beau et le plus célèbre du monde. La pauvre enfant éprouvait tant de plénitude dans le don même de son cœur que le petit frémissement de crainte qui se mêlait à son amour pour son père aiguisait cet amour plus qu’il ne le tempérait. Elle n’avait d’autre désir que de lui plaire, et le bonheur, pour elle, c’était d’avoir réussi à lui plaire. Elle n’y était jamais parvenue au-delà d’un certain point. Bien que, dans l’ensemble, il la traitât avec une grande bonté, elle sentait très bien cette limite, et l’espoir de réussir à la franchir un jour suffisait à remplir et à inspirer toute sa vie. Elle ne pouvait naturellement pas savoir qu’elle n’était rien de ce qu’il eût voulu qu’elle fût, bien que, à
– 13 – trois ou quatre reprises, le docteur le lui eût presque fait comprendre. Elle devint une jeune fille calme et bien portante, mais quand elle atteignit ses dix-huit ans, Mrs. Penniman n’avait pas réussi à faire d’elle une femme intelligente. Le docteur Sloper aurait bien voulu être fier de sa fille ; mais il n’y avait rien en Catherine dont il pût être fier. Rien non plus, évidemment, dont il pût avoir honte ; mais cela n’était pas suffisant pour le docteur, qui avait de l’orgueil et qui aurait aimé pouvoir se dire que sa fille était un être exceptionnel. Il aurait été normal qu’elle fût belle et gracieuse, intelligente et distinguée ; car sa mère avait été la femme la plus exquise de son temps – temps si bref – et pour ce qui est de son père, il savait évidemment ce qu’il valait. Il avait des moments de rage à l’idée d’avoir donné le jour à une enfant sans intérêt, et il lui arrivait même parfois de penser avec un certain plaisir qu’il valait mieux que sa femme n’ait pas vécu pour voir cela. Bien entendu, il lui fallut assez longtemps pour découvrir cette disgrâce, et ce n’est que lorsque Catherine eut complètement achevé sa croissance qu’il considéra la chose comme sans remède. Il donna à sa fille le bénéfice d’un nombre incroyable de doutes ; il se garda de toute conclusion hâtive. Mrs. Penniman lui répétait à tout moment que la petite avait une nature en or ; mais il savait ce qu’il fallait penser de ces mots-là. Cela voulait dire, selon lui, que sa fille n’avait pas assez de bon sens pour s’apercevoir que sa tante était une dinde – manque de bon sens qu’aurait certainement apprécié Mrs. Penniman. Cette dernière, d’ailleurs, aussi bien que son frère, se trompait sur la naïveté de Catherine ; car la jeune fille, bien qu’ayant pour sa tante une sincère affection et une profonde gratitude pour ce qu’elle lui devait, lui refusait jusqu’à la moindre trace de cette tendre crainte qui était la marque de son admiration pour son père. À ses yeux, Mrs. Penniman n’avait rien qui participât de l’infini ; Catherine la voyait en plein relief, si l’on peut dire, et n’était nullement éblouie par cette apparition ; tandis que les merveilleuses facultés de son père s’étendaient si loin qu’elles semblaient se perdre dans une sorte de vague lumineux, qui
– 14 – n’en marquait pas cependant la limite, mais seulement le point où l’esprit de Catherine cessait de pouvoir les suivre.
Il ne faudrait pas croire que le docteur Sloper faisait sentir à la pauvre enfant combien peu elle ressemblait à la fille qu’il eût souhaité et quelle déception elle était pour lui. Au contraire, par crainte de se montrer injuste envers elle, il faisait son devoir de père avec un zèle exemplaire, et se montrait heureux de son affection sans bornes. De plus, il était philosophe ; il avait fumé bien des cigares avant de digérer sa déception, et, à la longue, il s’était fait une raison. Il trouva une sorte de satisfaction à se dire qu’il n’attendait rien de cette enfant-là, mais son raisonnement était assez paradoxal : « Je n’attends rien, insistait-il, donc, si elle me surprend agréablement, ce sera tout bénéfice pour moi. Dans le cas contraire, je n’aurai rien perdu ». Ces réflexions se situaient à l’époque des dix-huit ans de Catherine, ce qui montre bien que le docteur n’avait pas porté sur sa fille de jugement hâtif. Et cette jeune fille de dix-huit ans lui semblait non seulement incapable de lui réserver des surprises, mais d’en éprouver jamais elle-même, tant elle était calme et inerte. Il y avait même des gens sans aménité qui la traitaient de bûche. Mais la raison de cette attitude était sa timidité : elle était douloureusement, irrémédiablement timide. On ne s’en rendait pas bien compte, et on la croyait surtout indifférente. En fait, c’était l’être le plus sensible qu’il y eût jamais.
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