Outer Banks
Chapitre 8 - JOHN B
JE CONDUIS LE POGUE À TRAVERS LES MARAIS DERRIÈRE
le Château. C’est un vieux bateau – je l’ai depuis toujours – mais je le connais par cœur, et je suis (quasiment) convaincu qu’il va tenir le coup. JJ
a souvent des idées saugrenues, mais j’avoue que celle-ci est excellente. Il a beau faire frais, le soleil brille et se reflète dans l’eau. Une journée parfaite pour la pêche.
— Kiara et Pope ne savent pas ce qu’ils ratent, se vante JJ en posant ses jambes sur la glacière. Imagine la tête qu’ils feront quand on reviendra avec le bateau chargé de mérous !
Je lève les yeux au ciel. Ki déteste la pêche. Je me doutais que JJ aurait du mal à la convaincre de nous suivre, et qu’il serait quasiment impossible de détourner Pope de ses devoirs. Malgré tout, je ne me rappelle pas la dernière fois où JJ et moi avons fait quelque chose sans eux.
Je n’ai jamais navigué jusqu’aux Frying Pan Shoals, mais grâce à mon père, je sais comment y aller. C’est un long banc de sable au large du Cape Fear. Les bancs de sable sont dangereux parce qu’on ne les voit pas à tous les coups. On pense se trouver en eau profonde, et quand on en percute un, il est déjà trop tard.
Les Frying Pan Shoals posent des problèmes aux navires et aux marins depuis les débuts de l’exploration européenne, quand les États-Unis ne comptaient qu’une poignée de colonies. D’après mon père, de 1994 à 2008, plus de cent trente épaves ont été découvertes dans cette zone. Bref, c’est risqué, même pour les marins les plus expérimentés, mais les poissons se rassemblent autour de ce banc de sable, ce qui en fait une excellente destination de pêche. Quand il fait chaud, on peut même marcher sur le sable avec de l’eau jusqu’aux genoux.
Un hors-bord flambant neuf occupé par des Kooks nous double à toute vitesse en nous éclaboussant. JJ secoue la tête d’un air dégoûté.
— Ils louent vraiment des bateaux à n’importe qui, se plaint-il.
On n’est pas censé aller aussi vite dans le marais, mais ces Tourons n’en ont clairement rien à faire.
Je suis le hors-bord avec le Pogue et je le laisse rebondir sur les vagues que les Kooks ont laissées derrière eux. On a presque l’impression de surfer. Le Pogue est peut-être vieux, mais je veux montrer à ces touristes que je me débrouille mieux avec lui qu’ils ne le feront jamais avec leur bateau hors de prix.
— Excellent ! se réjouit JJ.
Mon père m’a appris à conduire un bateau avant une voiture. Il m’emmenait pêcher tous les dimanches pendant que les autres pères emmenaient leurs fils à l’église. Il m’a appris à lire les cartes nautiques avec autant de patience et de détermination que les parents qui enseignent la lecture et les tables de multiplication à leurs enfants. Je ne me souviens même pas de la première fois où je suis parti en mer avec lui tellement j’étais jeune.
Le Pogue tangue sur le courant provoqué par le hors-bord. Je donne un coup de volant et j’éclabousse les Tourons à leur tour. Ils nous insultent aussitôt.
— Vous l’avez bien cherché ! lance JJ.
On sort du marais et on met le cap sur l’océan.
Je me souviens encore du premier dimanche où JJ a débarqué au Château. On devait avoir six ou sept ans. Le père de JJ avait la gueule de bois après un samedi soir trop arrosé. JJ a frappé à notre porte à l’aube, un paquet de céréales rassises à moitié vide à la main. Finalement, peu de choses ont changé depuis.
Mon père nous a préparé des œufs brouillés et on est partis à la pêche tous ensemble. JJ et moi avons partagé une canne à pêche. Ce jour-là, mon père nous a raconté que les mérous grandissent jusqu’à leur mort. JJ et moi avons passé la journée à imaginer que des mérous géants nageaient sous le bateau.
On n’a jamais vu de mérous géants, mais on en a pêché deux de taille normale, et on a regardé les dauphins jouer dans les vagues en rentrant à la maison. Mon père nous a appris à nettoyer les poissons et les a fait griller lui-même. C’est à ce jour un des meilleurs repas de ma vie.
Suite à cette sortie, JJ a pris l’habitude de passer chez nous tous les dimanches, à condition qu’il fasse beau et que mon père soit là. J’étais content que JJ nous accompagne, mais maintenant que mon père n’est plus là, je regrette de ne pas avoir passé plus de temps seul avec lui. J’aurais pu lui poser plus de questions. Je saurais même peut-être où il est parti, ou il m’aurait emmené avec lui.
Quelques années plus tard, nos sorties dominicales ont pris fin. Au fil du temps, j’ai eu envie de passer mes week-ends avec mes amis plutôt qu’avec mon père. Avec du recul, je regrette aussi ce choix.
Je me rattraperai à son retour. On passera à nouveau nos dimanches ensemble. Il me racontera ses aventures, comme il me racontait ses histoires de mérous géants à l’époque.
— Mec ? lance JJ, interrompant mes divagations. Tu as la tête ailleurs.
— Je repensais aux poissons qu’on pêchait avec mon père.
— C’était la belle époque. Il nous a tout appris.
— Tu te rappelles la première fois qu’il nous a laissés pêcher au harpon ?
On avait douze ans. Mon père avait abandonné les cannes à pêche à la maison et nous avait emmenés dans le marais avec un seul fusil harpon. JJ
et moi avons appris à l’utiliser chacun notre tour. Mon père a insisté sur les dangers de la pêche au harpon, et nous a fait promettre de ne jamais la pratiquer en son absence.
Je ne crois pas qu’il nous en voudrait de partir à la pêche au harpon sans lui aujourd’hui. Il penserait sûrement qu’on est assez grands pour pêcher sans lui. Après tout, il considérait que j’étais assez grand pour supporter son départ et son absence. Ou alors, il croyait qu’oncle Teddy serait un meilleur tuteur.
— J’ai harponné mon premier poisson avant toi, se pavane JJ.
— N’importe quoi ! J’en ai pêché au moins trois avant que tu y arrives !
J’ai même réussi du deuxième coup. Mon père m’a tapé dans le dos pour me féliciter, visiblement impressionné.
— Pas dans mes souvenirs, me taquine JJ.
Je m’apprête à faire une blague sur la pertinence de ses souvenirs, mais je prends conscience que si mon père était là, il se rappellerait qui a pêché le premier poisson ce jour-là. Tout à coup, il me manque tellement que j’en ai mal au cœur. Il me manque tout le temps, mais il y a des moments plus difficiles que d’autres.
— Tu sais, c’est grâce à ton père que je me suis intéressé aux moteurs, me confie JJ.
— Ah bon ?
— Ouais. Tu ne te souviens pas ? Un jour, le moteur du Pogue n’arrêtait pas de tomber en panne. On a quasiment dû démonter tout le bateau pour rentrer à la maison.
— Ça ne me dit rien, avoué-je.
JJ exagère sûrement. Le moteur est accroché à l’arrière du bateau. Pas la peine de le démonter pour le réparer.
JJ penche la tête sur le côté. Ses cheveux blonds lui fouettent le visage.
Contrairement à moi, il ne porte pas de casquette. J’aime avoir la vue dégagée pour discerner tout ce qui se passe devant moi, même quand le soleil scintille à la surface de l’eau.
— Tu sais quoi ? songe JJ. Je pense que tu n’étais pas là ce jour-là.
— Je n’étais pas là ?
— Non. C’était en semaine. J’avais séché les cours. Toi, tu étais trop sage pour me suivre. Je suis allé voir ton père et il m’a emmené pêcher.
— Trop sage ? m’étonné-je, perplexe.
— Pas autant que Pope, mais bien plus que moi, s’amuse JJ.
Je ne lui souris pas en retour. En vérité, je suis jaloux que JJ ait passé du temps en tête à tête avec mon père. Même quand j’étais plus jeune, mon père partait tout le temps en mer, à la recherche de je-ne-sais-quoi. J’aurais dû lui demander où il allait, et pourquoi. Je repense à tous les dimanches où on aurait pu aller pêcher tous les deux s’il avait été là, et si j’avais demandé à JJ de rester chez lui.
Je secoue la tête comme un chien qui s’ébroue après un bain. JJ n’a rien fait de mal. Il avait raison de fuir son père, qui n’est pas le genre de
personne qui t’emmène pêcher ou qui t’apprend à réparer un moteur. JJ
avait sûrement besoin de mon père autant que moi.
Malgré tout, j’ai quand même la sensation d’avoir perdu un temps précieux.
— Tu ne trouvais pas ça bizarre de passer autant de temps avec mon père ? demandé-je.
J’essaie de contrôler ma voix, mais elle est beaucoup plus froide que d’habitude.
— Bizarre ? s’étonne JJ. Ton père était génial !
— Était ?
Je déteste quand on parle de lui au passé, comme s’il n’allait jamais revenir.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire, se défend JJ. Je parle de quand on était petits.
Finalement, cette sortie de pêche était une mauvaise idée. Un énième mauvais plan de JJ.
On devrait faire demi-tour.
Je devrais rester à la maison. Au cas où.
Le moteur se met à crachoter. Je me penche au-dessus pour l’examiner.
S’il nous lâche au large, on ne rentrera jamais. Quand je me retourne, JJ est planté devant moi, un harpon à la main.
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