Outer Banks
Chapitre 34 - JOHN B
À MON RÉVEIL, LE SOLEIL EST EN TRAIN DE SE LEVER. DANS les OBX, on est tellement à l’est que le soleil se lève plus tôt que sur le continent.
Pendant quelques secondes, j’oublie où je suis. J’oublie tout ce qui s’est passé hier soir.
Je me crois à la maison. J’entends mon père dans la cuisine. Il m’appelle.
Je roule dans mon lit, prêt à me lever pour prendre le petit déjeuner avec lui.
Mais dès l’instant où je bouge, cette image vole en éclats. J’ai l’impression d’avoir été percuté par un bus. J’ai mal aux bras, aux jambes, à la tête. Je soulève le sweatshirt que j’ai volé. Mon torse et mon ventre sont recouverts de bleus laissés par les bottes de Dax. Je passe une main à l’arrière de mon crâne. Le sang a séché.
Le bruit qui m’a réveillé, ce n’est pas celui de mon père qui ouvre et ferme les placards, qui pose une poêle sur la plaque de cuisson et fait frire des œufs. C’est Savannah qui m’appelle.
— Tu n’étais pas censé t’endormir, me reproche-t-elle.
Elle se retourne vers JJ, qui somnole à côté d’elle, et lui donne une tape sur le bras.
— Toi non plus !
— Hein ?
JJ se redresse. Ses cheveux blonds rebiquent sur sa tête. Il embrasse Savannah avant même d’ouvrir les yeux.
— Tu devais tenir John B éveillé, lui rappelle Savannah.
Elle enroule ses bras autour de lui et l’embrasse à son tour. Je détourne le regard. Je me demande si elle serait en train de m’embrasser moi, si les choses s’étaient passées différemment hier soir. Je repousse aussitôt cette
image de ma tête. JJ et Savannah ont commencé à se chercher dès l’instant où elle a posé un pied sur le Pogue.
J’attrape ma couverture pour la leur jeter dessus, mais mes bras pèsent trop lourd. JJ comprend le message. Il me sourit d’un air penaud. Je ne peux pas vraiment lui en vouloir.
— Désolé de m’être endormi, mec.
— Pas de souci, le rassuré-je. Tu n’avais pas dormi de la nuit. Je me doutais que tu ne tiendrais pas longtemps.
— Tu aurais dû me laisser m’en occuper ! lui reproche Savannah. Je ne savais pas que tu manquais de sommeil !
— Tu as mal à la tête ? vérifie JJ.
— Ça va. Je me sens bien.
C’est faux. Je ne me sens pas bien du tout. J’ai une migraine digne de la pire cuite du monde.
— Promets-moi que tu iras voir un médecin dès notre retour, me dit Savannah.
— Je ne savais pas que tu étais aussi raisonnable, la taquine JJ.
Il pose une main sur sa taille et se met à la chatouiller. Savannah le repousse en riant.
— Promets-le-moi, John B, insiste-t-elle. Sinon, je vais me faire du souci pour toi.
Finalement, JJ a raison. Savannah ressemble à Ki.
— Promis.
Encore un mensonge. Un médecin me poserait trop de questions.
Pourquoi mon oncle ne nous a pas empêché de partir ? Pourquoi n’a-t-il pas prévenu les garde-côtes de notre absence ? Il suffirait d’une mauvaise réponse pour que les services sociaux débarquent.
Tout à coup, j’aimerais qu’on soit de retour sur l’eau, au soleil, en train de pêcher des poissons. Il y a seulement quelques heures, tout ce que je voulais, c’était être en sécurité chez moi, mais maintenant, l’idée de rentrer me paraît dangereuse et épuisante. Je ne me suis jamais senti aussi fatigué.
La simple perspective de rentrer à la maison et de monter dans mon propre
lit m’épuise encore plus. Malgré les tempêtes et les pirates, il y a plus de problèmes qui m’attendent sur terre qu’en mer.
On se lève et on jette un œil vers l’horizon par la fenêtre du phare.
L’océan est calme à perte de vue, comme si la tempête n’avait jamais eu lieu.
Je détache le bandana enroulé autour de ma main et je le remplace par un pansement de la trousse de secours que Savannah a trouvée en bas. Je renoue le bandana à sa place, autour de mon cou.
— C’est fou, soupiré-je.
— Quoi ? demande JJ.
— Sur terre, une tempête laisse des traces. Poteaux électriques arrachés, arbres déracinés… Ici, son passage est invisible. L’océan garde le secret.
— Il est trop tôt pour philosopher, gémit JJ en bâillant.
Savannah lui donne un coup de coude dans les côtes. Il fait mine d’avoir mal.
— Aucun signe de nos pirates ? vérifie-t-il.
J’inspecte l’horizon de toutes parts. Pas un seul bateau en vue.
— On s’est vraiment débarrassés d’eux, dis-je. Mais on ne devrait pas traîner, au cas où.
— Au cas où quoi ? demande JJ en passant un bras sur les épaules de Savannah.
— Au cas où ils décideraient de revenir pour…
— Pour t’achever ? devine JJ.
Savannah le frappe à nouveau. Je ne peux pas m’empêcher de sourire.
C’est pratique d’avoir quelqu’un à disposition pour faire taire JJ à ma place.
— Tu penses que le Pogue a survécu à la tempête ? s’inquiète JJ.
— Aucune idée, avoué-je.
J’enlève le sweatshirt volé, je le plie et le pose par terre, sur ma couverture. Je ne veux pas l’emporter avec moi. Je pose la clé du phare par-dessus. Elle n’a plus d’utilité maintenant que j’ai cassé la porte, mais sa place est ici.
On descend du phare, on traverse la plate-forme et on emprunte l’escalier en colimaçon qui mène au bateau. En plein jour, je remarque à quel point l’escalier est rouillé. C’est quasiment un miracle qu’on ait tous réussi à monter et descendre plusieurs fois sans traverser une marche.
J’emprunte avec prudence l’échelle qui mène au Pogue. Je doute que notre petite embarcation soit sortie indemne de cette tempête. Je ne sais même pas s’il est toujours là.
Mais le Pogue nous attend, posé sur l’eau comme un chat qui lézarderait au soleil. Je saute à bord. JJ et Savannah me suivent en criant de joie. Le bateau est recouvert de perles de pluie, mais il est en parfait état.
— C’est moi ou le Pogue est encore plus beau aujourd’hui ? blague JJ.
Il a raison. J’inspecte les moindres recoins du bateau. Il y a des bosses et des trous, mais tous étaient déjà là avant la tempête. La coque n’est même pas rayée ni cabossée, alors qu’elle a dû cogner contre les piliers toute la nuit.
Et le bateau est propre. Plus de traces d’huile autour du moteur. Plus de taches de soda sur le siège du capitaine.
— Incroyable, murmuré-je.
— Il est comme neuf, remarque JJ.
Pas vraiment. Mon bateau est toujours aussi vieux et défoncé. Mais je dois admettre que le Pogue n’a jamais été aussi resplendissant.
Je pense à tous les navires qui ont coulé ici, autour de nous. J’imagine tous les matelots, capitaines et seconds qui se sont noyés dans ces eaux au fil des siècles. Tous ces gens qui, comme moi, aimaient et prenaient soin de leurs bateaux. Je me demande si leurs esprits sont tourmentés dans les profondeurs, si leurs doigts de fantômes sont à la recherche éternelle d’un nouveau navire à entretenir.
Je secoue la tête. C’est ridicule. Cet endroit n’est pas hanté. Les fantômes n’existent pas.
C’est la pluie qui a nettoyé le bateau. Rien d’autre.
Je lève la tête vers le phare et je le remercie en silence. Pas seulement d’avoir protégé le Pogue, mais aussi de nous avoir servi de refuge. Grâce à lui, on a survécu à la tempête et à l’intrusion des pirates. Grâce à lui, notre bateau va nous ramener sains et saufs à la maison.
La voix de JJ interrompt mes pensées.
— Allons-y, presse-t-il. Cet endroit me fait flipper.
Le moteur démarre sans problème. Je place une main sur le volant, les yeux rivés sur le pont qui scintille au soleil du petit matin.
— Oui, dis-je en souriant. Rentrons à la maison.
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