Outer Banks
Chapitre 2 - JJ
LES KOOKS NE SAVENT PAS S’AMUSER. ILS PERDENT LEUR
temps à rester civilisés alors qu’ils sont pleins aux as. Même en vacances, ils se contentent de rester assis sur leur chaise avec leurs tenues chic et leurs bijoux hors de prix, à poser comme des mannequins de vitrine au lieu de s’éclater.
Parents et enfants sirotent leurs verres de vin – les parents, pas les enfants – en fixant l’océan qui, pardon de le rappeler, n’est même pas visible dans le noir depuis la terrasse.
J’ai presque pitié d’eux.
Presque.
Non, en fait, pas du tout.
Pendant l’été, les touristes Kooks qui envahissent l’île sont des cibles faciles. Ils sont en vacances, ils veulent passer du bon temps. Je ne sais pas avec combien de filles Kooks je suis sorti – et plus si affinités – l’été dernier, mais elles étaient nombreuses. Ce soir, l’ambiance est complètement différente. Personne n’a l’air de prendre du bon temps.
Ils ont même l’air d’en perdre.
On suit Kiara le long de la piscine, on entre dans l’hôtel et on se dirige vers les ascenseurs. Des lustres en cristal scintillent aux plafonds voûtés. Le sol est en marbre, recouvert de motifs floraux. On croise un groupe de femmes aux talons qui claquent. Mes baskets crissent à chacun de mes pas.
— Tu nous emmènes où ? demande John B en collant sa bouche à l’oreille de Ki.
Franchement, ce n’était pas nécessaire. On l’entend très bien. La moindre excuse est bonne pour se rapprocher d’elle.
— Fais-moi confiance, répond Kiara.
On entre dans l’ascenseur et elle appuie sur un bouton. On descend jusqu’au sous-sol. Quelques secondes plus tard, les portes s’ouvrent.
— Attendez-moi ici, lance Kiara en nous faisant un clin d’œil.
Elle disparaît au bout du couloir. Le sous-sol de l’hôtel ne ressemble en rien au hall d’entrée. Ici, pas de marbre ni de lustres. Les murs en parpaing ont été peints en bleu foncé et des ampoules fluorescentes pendent au plafond.
Devant nous, il y a une sorte de benne à roulettes remplie de draps sales, et deux chariots de service abandonnés. Sur l’un d’eux, il reste une bouteille de vin rouge à peine entamée. J’en bois une gorgée. Il est infâme.
— Tu sais, John B, quand tu m’as dit que tu voulais infiltrer l’hôtel, je ne pensais pas que tu parlais du sous-sol, le charrié-je.
— Alors, vous en pensez quoi ? demande Kiara en nous rejoignant.
J’ai du mal à la reconnaître. Elle porte un uniforme de femme de chambre – un haut noir à manches courtes avec un tablier blanc cousu sur le devant. Ki tourne sur elle-même comme si elle défilait sur un podium.
— Tu as trouvé ça où ? s’étonne John B.
— Dans la buanderie, avoue-t-elle en souriant.
— Tu portes les habits sales de quelqu’un ? grommelle Pope, visiblement écœuré.
— Tu croyais que le tee-shirt que je t’ai prêté était propre ? s’amuse John B.
— J’en étais sûr ! s’écrie Pope.
— Chut, les gars ! nous reproche Kiara. Vous allez attirer l’attention sur nous.
— Personne ne va croire que tu travailles ici, annoncé-je.
Son uniforme est froissé et au moins deux fois trop grand pour elle.
— Tu pars du principe que les riches regardent les gens qui les servent, répond Ki. Crois-moi, après des années passées à travailler à L’Épave, je sais que ce n’est pas le cas.
L’Épave est un aimant à Kooks et à touristes – et donc à leur argent. On suggère souvent que le père de Kiara propose deux menus : un pour les
locaux avec les vrais prix, et un autre pour les touristes avec les prix gonflés.
— OK, mais dans quel but ? demande John B. En quoi se déguiser en femme de chambre va t’aider à voler de l’alcool ?
Moi, je me fiche du but. Et pas seulement parce que je suivrais Ki n’importe où. Ni parce que c’est une fille. Ni parce qu’elle est sexy. Ce serait la même chose avec John B ou Pope. Je n’ai pas besoin de connaître les détails de son plan, parce que je suis toujours partant. C’est les vacances, et on mérite de s’éclater autant que les Kooks – enfin, ce qu’ils appellent s’éclater.
Et puis, le sourire de Ki suffit à me convaincre qu’on va passer un bon moment.
Elle jette deux chemises blanches et deux vestons noirs à John B et Pope et leur demande de se changer.
— Et moi ?
— Tu portes un short, JJ. Les riches ne sont pas observateurs, mais un employé en short, ça ne passe pas inaperçu.
Elle n’a pas tort. Pope et John B portent des jeans bleu foncé. Moi, je porte un short kaki.
Je soupire de frustration. Je déteste être mis de côté.
— Suivez-moi, ordonne Kiara en poussant un des chariots dans l’ascenseur.
On entre à notre tour, puis elle appuie sur le bouton qui mène au septième et dernier étage. Quand les portes s’ouvrent, on se retrouve face à un couloir complètement différent de celui du sous-sol. L’ambiance est chaleureuse, illuminée par des lampes de mauvais goût censées ressembler à des bougies, avec de fausses coulées de cire en plastique. Le sol est recouvert d’une moquette épaisse qui a le mérite d’empêcher mes baskets de crisser.
Ki se plante à l’entrée du couloir et s’appuie contre le chariot.
— Dans ce genre d’hôtel, chaque chambre a un mini-frigo rempli de nourriture et de boissons, avec des Coca Light qui coûtent douze dollars. Il y a aussi des mignonettes de vin, de bière et d’alcool fort. Format poche. Il suffit d’entrer dans une chambre.
— OK, dit John B. Comment ?
— Service de chambre ! répond Ki d’un air enjoué. Quand je suis allée en Californie avec mes parents l’année dernière, les femmes de chambre frappaient à notre porte tous les soirs pour préparer la chambre pour la nuit.
Elles fermaient les rideaux, tapaient sur les oreillers, ce genre de choses. Il suffit de frapper à quelques portes. La plupart de ces chambres sont sûrement vides et fermées à clé, mais il suffit que quelques clients nous laissent entrer…
— Pour qu’on tape sur leurs oreillers ? demandé-je.
Ki me lance un regard noir. Je croise les bras et la laisse continuer.
— Pope et John B entreront dans la chambre pendant que je distrairai les clients. L’un d’entre vous pourra s’occuper des oreillers et des rideaux pendant que l’autre vide le minibar. Faites juste attention à bien tout cacher dans vos poches avant de sortir.
— Mais l’hôtel va facturer ce qu’on a volé aux clients, s’inquiète Pope.
— Peut-être, admet Ki en haussant les épaules. La plupart d’entre eux sont tellement riches qu’ils ne s’en rendront pas compte, et les autres insisteront sur le fait qu’ils n’ont rien consommé et se plaindront jusqu’à ce qu’ils soient remboursés. De toute façon, l’hôtel surfacture déjà leur séjour.
Ils survivront.
— OK, mais si ce sont des bouteilles miniatures, il va falloir en prendre beaucoup, remarqué-je.
— L’hôtel est immense, me rappelle Ki. Si on arrive à entrer dans au moins une chambre par étage, on sortira d’ici avec…
— Un max d’alcool, conclus-je.
— Et les vacances pourront enfin commencer ! se réjouit Kiara.
Parfois, j’ai l’impression que Ki déteste les Kooks encore plus que moi.
De mon côté, je me serais contenté de voler une ou deux bouteilles au bar, mais son plan est beaucoup plus élaboré que le mien.
— C’est une mauvaise idée, gémit Pope. On pourrait avoir des ennuis.
— Tu as peur, Pope ? me moqué-je d’une voix enfantine. Tu te fais trop de souci. On ne te l’a jamais dit ?
— Seulement toi, réplique-t-il en me donnant un coup de poing dans l’épaule.
On avance jusqu’à une alcôve au milieu du couloir, où se trouvent une machine à glaçons et un distributeur.
— JJ, tu restes ici, décide Ki. Surveille le couloir et préviens-nous si des employés approchent.
J’ai l’impression qu’elle s’en veut de me confier un aussi petit rôle.
Elle frappe à une porte, puis à une autre, puis à une troisième. Pas de réponse. Les clients sont tous en bas, en train de dîner ou de boire un verre sur la terrasse.
Cette mission m’ennuie à mourir. Frapper à des portes, c’est barbant. Je m’apprête à leur faire la remarque quand un vieil homme ouvre la porte de sa chambre. Il porte un peignoir blanc avec le nom de l’hôtel brodé dessus.
— Service de chambre ! annonce Kiara avec entrain.
John B et Pope entrent pendant que Kiara discute avec le client. Elle lui demande d’où il vient, s’il apprécie son séjour. Forte des nombreuses années passées à travailler à L’Épave, Kiara n’a aucun mal à parler de la pluie et du beau temps avec les Kooks et les touristes.
Au bout de quelques minutes, John B et Pope sortent de la chambre, l’air satisfait. Dès l’instant où le vieil homme ferme la porte, ils foncent vers moi en souriant. Pope regarde autour de lui, visiblement paniqué, convaincu qu’il s’est fait attraper alors que tout s’est bien passé.
— Garde-les, suggère John B en remplissant mes poches de mignonettes.
Il faut que je libère de la place pour les prochaines.
— On y retourne ? demande Ki en se dirigeant vers l’ascenseur.
— Évidemment, dis-je en la suivant, les bouteilles tintant dans mes poches.
Au sixième étage, personne ne nous ouvre.
Au cinquième, Kiara obtient une réponse dès la deuxième porte, mais les clients refusent le service.
La chance nous sourit davantage aux quatrième et troisième étages.
Quand on entre dans l’ascenseur pour descendre au deuxième, mes poches sont tellement pleines et lourdes que je suis à deux doigts de perdre mon short.
Quand les portes s’ouvrent, on se retrouve nez à nez avec un couple de Kooks. Le garçon et la fille se tiennent par la main. IIs sont habillés comme les adultes au bord de la piscine alors qu’ils ont notre âge.
Le garçon est grand, avec les cheveux foncés. Il a clairement passé des heures à se coiffer et a vidé au moins trois flacons de gel. La fille a des cheveux bruns et lisses qui lui arrivent à la poitrine, des yeux noisette et des taches de rousseur sur le nez.
— Bonsoir, murmure Kiara en baissant la tête.
— C’est mon étage, ajouté-je en sortant en premier.
Je dois faire croire que ma chambre est ici et que je me suis retrouvé par hasard dans l’ascenseur avec les employés de l’hôtel. Je ne regarde pas derrière moi, mais j’entends Ki, Pope et John B sortir à leur tour.
— Excusez-moi ? lance la fille dans mon dos.
Pendant une seconde, je pense qu’elle a compris notre manigance mais quand je me retourne, elle est juste en train de parler à Kiara.
— Mon copain et moi, on aimerait organiser une fête dans notre chambre dans deux jours. La moitié de notre lycée passe les vacances ici. Je me demandais si vous auriez des recommandations pour le service traiteur ?
— Le service traiteur ? s’étonne Kiara, confuse.
— Oui, répond la fille. Je sais qu’on peut commander à manger directement à l’hôtel, mais ici, tout coûte deux fois plus cher qu’ailleurs…
— Savannah, tu sais que ce n’est pas un problème, lui rappelle son copain.
La fille rougit aussitôt. Quel privilège d’être tellement riche que se faire arnaquer soit acceptable.
— Ce que je voulais dire, insiste Savannah, c’est qu’on pourrait commander à manger dans un restaurant local, plutôt que dans un piège à touristes.
— Bébé, les pièges à touristes sont les meilleurs. Les autres, ce sont des trous à rats.
Kiara se hérisse, mais elle ne brisera pas son rôle à cause de l’insulte d’un Kook.
En tout cas, elle avait vu juste sur un point : les riches ne prêtent pas attention aux gens qui les servent. Ce mec ne l’a pas regardée une seule fois dans les yeux.
— Tu as raison, se reprend sa copine. Désolée.
Elle se frotte les bras. Elle porte une robe dos nu, pas du tout adaptée à la fraîcheur de la soirée. Mais qui suis-je pour la juger ? Je porte un short.
— Je vais chercher un pull, annonce la fille en faisant demi-tour vers sa chambre.
Pope et moi avons l’air louches à écouter leur conversation. Je leur tourne le dos et remonte le couloir lentement, comme si ma chambre était plus loin. J’espère que cette fille et son crétin de petit ami seront partis avant que j’atteigne le bout du couloir, et que son mec ne remarquera pas le bruit des bouteilles qui s’entrechoquent dans mes poches.
Au pire, s’il s’en rend compte, je suis prêt à parier que je cours plus vite que lui.
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