Outer Banks

Alyssa Sheinmel · Capítulo 1 de 42

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Outer Banks

Chapitre 1 - JOHN B

L’AGENT DE SÉCURITÉ ÉTAIT SUR LE POINT DE ME REPÉRER, mais JJ a tiré sur mon tee-shirt et m’a forcé à me baisser juste à temps.

Pope, Kiara, JJ et moi nous tapissons dans l’ombre pendant que l’agent s’éloigne à bord de sa voiturette de golf.

— Tu crois que l’hôtel a conçu des voiturettes spéciales pour les vigiles ?

murmure JJ. Avec des sirènes, comme des voitures de police ?

— Peut-être, dis-je en haussant les épaules.

Je n’ai pas remarqué d’équipement particulier sur le véhicule, mais ce n’est pas comme si j’avais eu le temps de l’inspecter en détail.

On se redresse tous les quatre et on reprend notre traversée du terrain de golf de l’hôtel. Maintenant que l’agent est parti, JJ ne prend même plus la peine de chuchoter.

— Ces vacances sont pourries, grogne-t-il.

JJ n’est pas connu pour son optimisme. Je ne cherche pas à lui rappeler les bons côtés des vacances de printemps qui viennent de débuter : ni le fait qu’on n’ait pas cours pendant deux semaines (JJ se fiche de ses études), ni qu’il a fait 22 degrés cet après-midi (en général, à cette période de l’année, le thermomètre ne dépasse pas les 15 degrés sur notre île), ce qui nous a permis de passer la journée en short et en tee-shirt. Si j’avais le malheur d’aborder ce sujet, JJ répliquerait qu’il fera 4 degrés cette nuit, et Kiara se lancerait dans une énième tirade à propos du changement climatique. Elle aurait raison, mais c’est déprimant. Ce soir, on veut juste s’amuser.

Et puis, au fond, JJ n’a pas tort. Quand on vit dans les Outer Banks, les vacances de printemps sont pourries.

Vous voyez les vidéos de vacances que les gens postent sur les réseaux sociaux, celles où ils sont en maillot, en train de bronzer et faire la fête sur

de magnifiques plages de sable blanc ? Celles où ils dévalent une montagne à skis ? Celles où ils se prélassent au spa de leur hôtel de luxe ? Celles où ils sautent en parachute et font la course en yacht ? Bref, ce qui occupe les riches pendant leur temps libre.

Toutes ces vidéos sont filmées dans des endroits comme ici. Des endroits où les riches – on les appelle les « Kooks » – oublient que de vraies personnes habitent à l’année sur leur lieu de vacances. Quand on vit dans les Outer Banks, les vacances de printemps riment avec l’arrivée de centaines de Kooks continentaux qui débarquent sur notre île, remplissent les hôtels, se pressent sur les plages et réservent toutes les tables des restaurants. Ils dévalisent les magasins et se jettent sur les appâts et les articles de pêche, privant les locaux de leurs sorties et de leurs activités.

Puis, deux semaines plus tard, ils rentrent à la maison et laissent aux habitants le soin de nettoyer derrière eux.

Alors pourquoi débattre avec JJ quand il a raison ? (C’est déjà bien assez compliqué de débattre avec lui quand il a tort.)

Oui, les vacances de printemps sont pourries. Du moins, pour les Pogues comme nous.

— Au moins, toi, tu ne travailles pas, lui rappelle Kiara.

Kiara, elle, est du genre à voir le verre à moitié plein. En tout cas, elle pense que le verre serait à moitié plein si les autres l’écoutaient et s’intéressaient aux sujets qui la passionnent, comme les inégalités dans le monde et les problèmes environnementaux.

Kiara reproche aux fêtards d’être responsables de l’érosion des plages, mais elle ne peut pas nier que leur présence est bonne pour les affaires –

surtout celles de ses parents. Son père est le propriétaire de L’Épave, un des restaurants les plus populaires de l’île. Les vacances de printemps attirent beaucoup de clients. Depuis qu’elle est assez grande pour tenir un plateau, Kiara travaille en tant que serveuse pendant les vacances scolaires. Ses parents auraient les moyens d’embaucher quelqu’un à sa place, mais son père pense que le travail forge le caractère. Et puis, il veut que Ki connaisse tous les rouages de l’entreprise. Il est convaincu qu’elle reprendra L’Épave le moment venu.

Évidemment, Ki a d’autres projets en tête. Ses parents ne savent pas que leur fille veut consacrer sa vie à la protection de l’environnement, et pas à

servir des plateaux d’huîtres à des Kooks qui se fichent des causes qui lui tiennent à cœur.

Ki me confie des choses qu’elle n’avouerait jamais à ses parents.

Enfin, pas seulement à moi. Elle parle aussi à JJ et à Pope. J’ai l’impression qu’elle est plus proche de moi que d’eux, mais je suis sûr qu’ils pensent la même chose de leur côté. Ki est notre meilleure amie, mais c’est aussi une fille. Une fille magnifique, et vraiment cool. Et contrairement à nous trois, elle n’est pas une vraie Pogue.

Ici, dans les OBX, les locaux (et les touristes) sont divisés en deux clans : les Kooks et les Pogues. Les Kooks, ce sont les riches qui dépensent leur fortune dans les restaurants et les hôtels. Les Pogues, ce sont ceux qui travaillent dans ces restaurants et ces hôtels. Il n’y a pas vraiment d’entre-deux. Sur notre île, soit tu as deux jobs, soit tu as deux maisons.

Bref, JJ, Pope et moi, on fait mine de ne pas être jaloux et on essaie de ne pas se tirer dans les pattes vis-à-vis de Kiara, mais on pense tous la même chose chaque fois que Ki s’attache les cheveux et expose sa nuque, ou lorsqu’elle sort de l’eau dans son maillot de bain mouillé.

— Mais toi, ton père t’a libérée ce soir, remarque Pope.

La voix de la raison, comme toujours. Pope n’est ni optimiste, ni pessimiste. Il est juste réaliste. Il croit en la vérité et la logique, ce genre de trucs. Il voit les choses telles qu’elles sont : Ki est forcée de travailler pendant les vacances, mais elle a une soirée de congé, ce qui signifie qu’on peut passer du temps tous les quatre.

Et peut-être même faire un peu de grabuge.

— Tu es sûr de toi ? insiste Pope en croisant mon regard.

Parfois, Pope aimerait que je devienne la voix de la raison à sa place.

Après tout, je vis seul depuis que mon père a disparu, et je n’ai pas encore brûlé la maison. J’ai prouvé que je suis capable d’être responsable.

Techniquement, mon oncle Teddy est mon tuteur légal, mais il n’est pas particulièrement fiable. Je ne l’ai pas vu et je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis des semaines. Il travaille dans le bâtiment et il disparaît dès l’instant où il décroche un job dans une autre ville. Pendant ce temps, je vis seul dans la maison que je partageais avec mon père. Pardon : que je partage avec mon père. Il est juste absent. Depuis un long moment. Bref, je me

débrouille, et Pope doit penser que je suis aussi mature que lui, parce qu’il me dévisage avec attention en espérant que j’annule notre nouveau plan.

Hors de question.

— Oui, insisté-je. Il n’y a pas que les Kooks qui ont le droit de s’éclater.

— Je confirme, lance JJ.

En quoi consiste notre nouveau plan ? Les hôtels vont être pleins à craquer pendant deux semaines : familles nombreuses, enfants qui pleurnichent, ados qui volent les cartes de crédit de leurs parents. Les agents de sécurité seront débordés à chercher des bambins qui ont disparu pendant que leurs parents étaient au bar, et à empêcher les jeunes Kooks bourrés de plonger dans les piscines glacées, seulement ouvertes pour impressionner la galerie.

C’est l’occasion rêvée pour quatre Pogues comme nous de s’infiltrer dans l’hôtel sans que personne nous remarque, et de voler quelques bouteilles derrière le bar ou sur un chariot abandonné (Kiara a séjourné dans un hôtel de luxe avec sa famille en Californie l’été dernier, elle connaît ce genre d’endroits mieux que nous). Ensuite, on compte bien fêter le début des vacances à notre manière.

Pourquoi Ki a-t-elle séjourné dans un hôtel de luxe l’été dernier ? Parce que, même si elle traîne avec nous, techniquement, c’est une Kook. Sa famille habite à Figure 8, pas à la Plaie, le quartier au sud de l’île où JJ, Pope et moi vivons. Ki a même étudié chez les Kooks pendant un an, mais elle les déteste autant que nous, et elle se considère comme une Pogue.

Voilà pourquoi on est tous les quatre vêtus de couleurs foncées, en train de traverser en douce le terrain de golf rattaché au plus bel hôtel de l’île.

Après tout, qui ne tente rien n’a rien. Autant s’attaquer au meilleur endroit, celui où quatre Pogues n’auraient jamais l’occasion de mettre les pieds en temps normal.

JJ a remonté la capuche de son sweatshirt sur ses cheveux blonds. Kiara porte un jean bleu foncé et une chemise noire à manches longues. Pope a débarqué en jean et en tee-shirt blanc. Je me doutais qu’il ne porterait pas une tenue adaptée : j’ai apporté un tee-shirt noir au cas où, et je l’ai forcé à l’enfiler par-dessus le sien.

— On entre, on prend les bouteilles, et on ressort, résume JJ.

Il a gardé le short qu’il portait cet après-midi. Il fait mine de ne pas avoir froid, mais je sais que c’est faux. JJ n’aime pas montrer ses faiblesses.

Le terrain de golf encercle l’hôtel comme les douves d’un château. Alors qu’on approche du bâtiment principal, on entend des voix et des rires. Il fait trop froid pour se baigner, mais la piscine de l’hôtel est ouverte et allumée.

Des enfants jouent dans un jacuzzi alors qu’il est vingt-deux heures passées.

(Il faut croire que, même les parents riches sont moins stricts sur les horaires quand ils sont en vacances.)

Des adultes sont rassemblés autour de la piscine, un verre à la main.

Derrière eux, une terrasse surélevée – le restaurant de l’hôtel – avec des tables et des lampes chauffantes qui permettent aux clients de manger dehors. Quasiment toutes les tables sont occupées par des familles – parents et enfants, souriants et élégants, dans une atmosphère plutôt guindée.

— Quel ennui, soupiré-je.

À certaines tables, des jeunes de notre âge sont assis avec leurs parents.

Est-ce vraiment ce qu’ils avaient hâte de faire pendant leurs vacances scolaires ? Traîner avec papa et maman ? Quand on sera sortis d’ici et de retour chez moi, il n’y aura pas d’adultes pour nous donner des ordres. Le père de Kiara ne sera pas là pour la remettre au travail, ni les parents de Pope pour lui demander où il en est dans ses devoirs, ni le père de JJ avec ses sautes d’humeur.

Mon père me manque, mais franchement, vivre seul a ses avantages.

Sarah Cameron – la princesse locale des Kooks – est en train de dîner avec ses parents et son frère. Elle a attaché ses longs cheveux blonds toujours-un-peu-décoiffés en queue-de-cheval. Je savais que les Cameron ne partaient pas en vacances – je travaille pour Ward Cameron à l’entretien de son yacht. Ward sourit aux touristes comme s’il était le maire de l’île ou le président du comité d’accueil. Sarah a l’air de s’ennuyer. Je ne la connais pas bien, mais la tête de l’ado blasée coincée avec ses parents est reconnaissable entre toutes.

— Ils vont nous repérer, chuchote Kiara.

— Pourquoi ? demandé-je.

— À cause de nos tenues.

Elle montre du doigt un groupe de femmes Kooks vêtues de longues robes et de sandales. Elles sont en train de geler sur place dans leurs tenues estivales, comme si elles n’avaient pas pris la peine de jeter un œil à la météo avant de faire leurs valises. Elles ont sûrement pensé plage, île, sans se douter que le climat de la Caroline du Nord est loin d’être tropical au mois de mars. Sarah Cameron est une des seules à porter des vêtements appropriés. Quant aux hommes, ils portent tous une variante de la même tenue : pantalon kaki, chemise, blazer bleu marine, cravate à rayures. Je me demande si leurs conversations sont aussi insipides que leurs fringues.

— Tu ressembles à une Kook, rappelé-je à Ki. Tu pourrais aller au bar, commander des boissons et leur demander de les ajouter à la note de ta chambre.

Ki me jette un regard noir. Elle déteste qu’on lui rappelle son statut. Je souris d’un air satisfait. Je sais qu’elle est prête à tout pour prouver qu’elle est des nôtres.

— J’ai une meilleure idée, annonce-t-elle en déboutonnant sa chemise.

Elle l’attache autour de ses épaules, par-dessus son tee-shirt, et rassemble ses cheveux en chignon bas.

— Suivez-moi.

Ki avance sur la terrasse comme si elle était chez elle. JJ, Pope et moi lui emboîtons le pas d’un air perplexe. On passe devant la table des Cameron, où Sarah est en train de se plaindre. Apparemment, elle n’est pas contente de rester ici pendant les vacances.

— Regarde autour de toi, insiste son père. Les gens adorent passer leurs vacances ici !

— Topper passe son week-end à Vail, papa. (Topper, c’est son crétin de petit ami.) Tout le monde est parti ! On pourrait au moins changer d’air quelques jours, non ?

— Tu ne sais pas skier, lui rappelle Ward.

— Ils font du snowboard, pas du ski, réplique Sarah.

Je secoue la tête. Les problèmes de riches sont vraiment à des années-lumière des nôtres. Sarah croise mon regard et lève un sourcil, mais elle ne me demande pas ce que je fais dans un endroit pareil. Elle sait pourtant que mes amis et moi n’avons pas notre place ici.

— Je t’avais dit que je n’avais pas besoin de ce truc, me reproche Pope en tirant sur le col du tee-shirt noir que je lui ai prêté.

Je hausse les épaules.

— Sans lui, on ne serait pas allés plus loin que le terrain de golf, conclus-je en souriant.

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