Outer Banks

Alyssa Sheinmel · Capítulo 9 de 42

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Outer Banks

Chapitre 9 - JJ

— QU’EST-CE QUE TU FOUS ? HURLE JOHN B.

— Ça ne te rappelle rien ? demandé-je en riant.

Je ne ferai jamais de mal à John B – du moins, pas volontairement. Mais il est temps de lui changer les idées. C’est le but de cette sortie. Je veux qu’il arrête de penser à son père pendant quelques jours.

Et que j’arrête de penser au mien.

— Me rappeler quoi ? demande-t-il.

— Notre première pêche au harpon à deux !

John B sourit aussitôt. Après que Big John nous a appris à pêcher au harpon, je ne pensais plus qu’à ça. Il nous a fait promettre de ne pas y aller sans lui, mais c’était plus fort que nous.

— Espérons que cette sortie se passera mieux que celle dont tu parles, soupire John B.

— Ce n’était pas si terrible que ça.

— Tu m’as planté un harpon dans le pied, me rappelle-t-il.

— C’était une petite égratignure !

— J’ai failli perdre un orteil !

— Tu exagères.

C’était l’été entre la cinquième et la quatrième. Big John n’était pas là. Il était de plus en plus absent. On avait l’habitude de ses voyages mystérieux, mais c’en était arrivé au point où il n’avait quasiment plus le temps de nous emmener pêcher. À l’époque, il ne partait pas plus de un ou deux jours d’affilée. J’imagine qu’il savait qu’il ne pouvait pas laisser John B tout seul plus longtemps. Pas comme maintenant.

J’avais convaincu John B de me rejoindre dans le marais derrière le Château avec son fusil harpon – je n’avais pas encore le mien. « Juste pour s’entraîner », avais-je promis. On se contenterait de travailler notre technique pour être meilleurs lors de notre prochaine sortie avec son père.

Mais quand est arrivé mon tour de tenir le fusil harpon, j’ai voulu faire une blague en visant John B au lieu des poissons. Le fusil m’a échappé.

— C’était un accident, me défends-je.

— C’était douloureux, insiste John B en secouant la tête et en souriant à la fois.

Ce soir-là, quand Big John est rentré, il nous a emmenés à l’hôpital. John B a eu droit à trois points de suture au gros orteil. Quand mon père a débarqué et a demandé ce qui s’était passé, Big John m’a protégé. Il lui a dit qu’il était présent quand c’était arrivé, que la sortie de pêche était son idée.

C’est la première fois que quelqu’un mentait pour moi.

Un peu plus tard, il m’a pris à part et m’a fait jurer d’être plus prudent à l’avenir.

— John B et toi, vous devez prendre soin l’un de l’autre, avait-il conclu.

Il n’était pas en colère, mais je n’avais jamais vu Big John aussi sérieux.

Aujourd’hui, je me demande s’il savait qu’il ne serait pas toujours là pour s’occuper de John B… et il était déjà évident que mon père ne le ferait pas à sa place.

Parfois, je me dis que John B et moi sommes plus responsables que nos propres pères.

*

Alors qu’on approche de notre destination, John B se concentre sur la navigation. On n’appelle pas cette zone le Cimetière de l’Atlantique pour rien. Un seul faux pas et notre petit bateau pourrait s’échouer sur le sable.

Heureusement pour nous, les conditions sont parfaites.

— On s’arrête ici ? suggère John B.

— Parfait. J’entends déjà les mérous géants approcher.

John B lève les yeux au ciel en jetant l’ancre.

À l’époque où on allait pêcher avec son père, j’avais conscience que j’étais peut-être de trop. John B et son père ne m’ont jamais reproché de les suivre, mais parfois, je me demandais s’ils voulaient vraiment que je sois là.

Je n’ai jamais eu l’intention de dérober son père à John B. Je lui étais juste reconnaissant de me faire oublier le mien.

Si Big John ne revient pas, je crains que mon meilleur ami m’en veuille de lui avoir volé le peu de temps dont il a pu profiter avec son père.

Bref, c’est à mon tour d’avoir besoin de me changer les idées.

Heureusement, la pêche au harpon requiert une totale concentration. Ce n’est pas comme jeter un hameçon à l’eau et attendre qu’un poisson morde.

C’est Big John qui me l’a appris. Il nous a expliqué que la pêche au harpon existe depuis des milliers d’années. Un jour, alors qu’il me montrait comment se servir du fusil harpon, il m’a raconté qu’il y avait des peintures de phoques pêchés au harpon datant d’il y a plus de seize mille ans dans des grottes en France.

Aujourd’hui, des pêcheurs pratiquent même la pêche au harpon sous-marine. C’est illégal dans certains endroits, car plusieurs espèces de poissons sont en voie d’extinction à cause de la surpêche. (Kiara en parlerait mieux que moi.)

Les meilleures conditions pour la pêche au harpon, c’est une mer calme et claire. D’après Big John, la pêche telle qu’on la pratique – depuis le bateau, en eau peu profonde – est la plus ancienne.

Il existe deux types de fusil harpon : pneumatique ou à sandows. Les nôtres sont à sandows. Le fusil propulse un harpon qui empale le poisson.

La gâchette se trouve sur la poignée. C’est une sorte de mélange entre le tir au fusil et le tir à l’arc.

John B et moi nous penchons au-dessus de l’eau en attendant qu’un poisson apparaisse. Après quelques minutes de silence, je m’avoue déjà vaincu :

— Ki avait raison, avoué-je.

— À propos de quoi ?

— Elle trouve que la pêche c’est ennuyeux.

J’adore attraper un poisson, mais l’attente n’est pas mon moment préféré.

— Ce n’est pas ennuyeux, JJ. C’est excitant.

— Tu ressembles à Pope avec sa passion pour les études. Comme si apprendre quelque chose était aussi fun que de le faire.

— C’est le cas pour Pope, remarque-t-il en haussant les épaules.

— Je sais.

John B montre un point du doigt. Un mérou approche du bateau. Il n’est pas géant, mais il est d’une bonne taille. John B brandit son fusil harpon et me demande, en silence, s’il peut être le premier à tirer. Je hoche la tête. Il tire. Je me place derrière lui pour le retenir si besoin. Il arrive que des gens tombent. Beaucoup de pêcheurs au harpon se tiennent debout dans l’eau, mais il fait trop froid et on n’a pas de combinaison de plongée.

John B rate le poisson.

— Trop haut, grogné-je.

Il hoche la tête. Quand on repère un poisson, il faut prendre en compte la lumière qui se reflète sur l’eau, qui donne souvent l’impression que le poisson est plus près de la surface qu’il ne l’est vraiment. Il faut toujours viser plus bas qu’on le pense.

John B récupère sa ligne et remet le harpon en place. Le mérou a disparu.

Je jette un œil à tribord, où j’aperçois le plus gros poisson que j’aie jamais vu.

Je ne prends pas le temps de prévenir John B. Je vise.

Puis, tout s’enchaîne très vite.

Mon harpon touche quelque chose.

Quelque chose d’ énorme.

Quelque chose qui veut m’échapper.

Je m’agrippe à mon fusil.

Et je tombe à l’eau.

Une eau glacée qui remplit mon nez, mes oreilles, ma bouche. Je remonte à la surface. J’entends John B crier mon nom. Je n’ai jamais eu aussi froid de ma vie.

— Lâche-le ! hurle John B.

Mais je suis entraîné sous l’eau. Je n’entends plus sa voix. Le poisson s’enfuit et me traîne derrière lui. J’arrive à remonter et à reprendre mon souffle, puis je suis emporté à nouveau.

Quand Big John nous a appris à pêcher au harpon, il a bien insisté sur le fait que c’était une activité dangereuse. Il nous a raconté des histoires de pêcheurs noyés par leur proie, et de baleiniers disparus après qu’une baleine a fait couler leur bateau. (Si Kiara était là, elle nous parlerait de la cruauté de la pêche à la baleine.) Big John pensait que ces histoires nous feraient peur.

Elles ont peut-être fait peur à John B.

Mais pas à moi. Moi, elles m’ excitaient.

La corde de mon fusil se détend enfin. Je remonte à la surface et je tourne sur moi-même en clignant des yeux, à la recherche du Pogue. John B est penché en avant. Ses lèvres bougent, mais je ne l’entends pas. Je suis trop loin. Je me mets à nager dans sa direction, soulagé d’avoir laissé mon portable sur le banc à l’arrière du Pogue quand on a jeté l’ancre. Sinon, il serait fichu.

— Qu’est-ce qui t’a pris ? s’agace John B tandis que je m’approche du bateau.

Il m’aide à remonter à bord. Je frissonne. J’ai les dents qui claquent. John B m’enveloppe dans une serviette et me frotte les épaules.

— Tu aurais dû me prévenir avant de tirer ! insiste-t-il. Je t’aurais retenu.

John B a raison. Si j’avais pris le temps de l’avertir, il se serait servi de son poids pour m’empêcher de tomber.

Des gouttes d’eau salée perlent au bout de mes cheveux et de mes cils.

John B m’arrache le fusil des mains – je ne m’étais même pas rendu compte que je le tenais encore. Je le serrais tellement fort entre mes doigts qu’ils sont complètement rouges. Les muscles de ma main sont pris de spasmes.

John B rentre le harpon dans le fusil. Au bout de la pointe, il y a un bout de chair.

— Ce monstre s’est littéralement arraché du harpon, commenté-je.

— Il ne voulait pas mourir aujourd’hui. Contrairement à toi. Tu aurais pu te noyer, ou mourir d’hypothermie.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Je ne voulais pas mourir !

— Alors, pourquoi tu n’as pas lâché ton fusil ?

— Parce que je n’en ai pas d’autre ! On n’allait pas passer la journée à se partager le tien.

Et puis, mon père m’aurait tué si je l’avais perdu. Mais ça, je le garde pour moi.

— On en partageait un quand on était petits, me rappelle John B.

Je serre les dents pour les empêcher de claquer. Il arrache le bout de chair et le jette à l’eau en secouant la tête.

— Tu sais, JJ, un de ces jours, une de tes idées va finir par te tuer.

— Un jour, peut-être. Mais je suis toujours là, pas vrai ?

— Si tu le dis, marmonne-t-il.

— Avoue que cette expédition serait beaucoup moins palpitante si je n’avais pas été entraîné par un mérou de deux tonnes.

— Deux tonnes ? s’amuse John B. Tu veux dire deux kilos ?

— Tu plaisantes ? Je n’ai jamais vu un poisson aussi énorme ! C’était un mérou géant !

— J’ai hâte de voir la tête de Ki et Pope quand je leur raconterai qu’un minuscule poisson t’a fait tomber à l’eau, se moque John B.

— Et moi quand je leur dirai que tu n’as rien pêché.

On continue à se charrier pendant quelques minutes, jusqu’à ce que je sois sûr que mon meilleur ami ne soit plus énervé. En vérité, je n’ai pas pensé à lâcher le fusil parce que je n’ai pas réfléchi. Si je l’avais laissé, je serais aussitôt remonté à la surface. J’aurais pu me noyer, mais seulement par ma faute.

Ki a raison. Non seulement je devrais réfléchir avant de parler, mais aussi avant d’agir.

Je ne voulais pas mourir. J’ai vu le poisson, j’ai tiré.

C’est le genre de risques que Ki, Pope et John B ne prendraient jamais.

Quoi que je fasse, je finis toujours par causer des ennuis.

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