Outer Banks
Chapitre 39 - JJ
— QU’EST-CE QUE TU FAIS LÀ ? MURMURE SAVANNAH EN ME
rejoignant sur le balcon.
Elle s’accroupit à côté de moi pour se cacher de ses amis. Elle frissonne de froid. J’enlève mon sweatshirt et je le pose sur ses épaules.
— J’avais besoin de te revoir.
J’ai conscience que ma réponse ressemble à celle d’un héros de comédie romantique. Ce n’est pas du tout mon genre, mais je m’en fiche.
— Je suis désolé pour tout à l’heure, ajouté-je. J’aurais dû t’écouter quand tu as essayé de m’expliquer pourquoi c’était… compliqué.
Une sourire illumine son visage.
— Tu n’étais pas obligé d’escalader un mur pour t’excuser.
— Si ! insisté-je. Tu es partie en croyant que je t’en voulais.
— Tu ne m’en veux pas ?
— Non. Enfin, j’aurais préféré que tu restes avec moi aujourd’hui, mais je te comprends. Tu ne voulais pas le mettre davantage en colère.
— Hunter a le droit d’être en colère, JJ. Je l’ai trompé.
Je déteste quand elle le défend, mais je ravale mes reproches.
— Je ne parlais pas de Hunter, avoué-je.
Savannah cligne des yeux.
— De qui tu parles ? demande-t-elle, confuse.
— De ton beau-père. Je sais que je ne suis pas le genre d’homme avec qui il veut te voir.
— Je ne sors pas avec Hunter pour faire plaisir à mon beau-père, JJ. Je te l’ai déjà dit. Il n’approuve aucun de mes choix.
C’est à mon tour d’être confus. J’essaie de me lever, mais Savannah saisit mon poignet.
— Fais attention ! lance-t-elle. Ils vont te voir.
— Je m’en fiche !
— Pas moi. J’ai promis à Hunter que je ne parlerais à personne de ce qui s’est passé.
C’est pourtant Hunter qui a menacé de tout dévoiler à leurs amis tout à l’heure.
— Tu as peur de perdre tes amis si tu le quittes ?
— Non, soupire Savannah en s’adossant au mur. Enfin, si, un peu. Je déteste les ruptures. Les amis communs doivent toujours choisir un camp.
— Ils choisiront peut-être le tien.
— Non, JJ. Dans notre groupe d’amis, je suis la « nouvelle ». Je suis entrée dans ce lycée quand ma mère s’est mariée avec mon beau-père. La plupart de mes amis se connaissent depuis toujours.
— Dans ce cas, tu n’as pas besoin d’eux, insisté-je. Les gens qui se rangent du côté d’un pauvre mec comme Hunter ne méritent pas ton amitié.
— Ce n’est pas un pauvre mec, JJ ! Je m’en veux de l’avoir trompé.
— Tu l’as peut-être trompé parce que tu t’ennuies avec lui. Tu me l’as toi-même confié hier soir : c’est facile d’être avec Hunter.
— C’est plus facile que d’être avec toi, avoue-t-elle en souriant.
Je ne sais pas si elle me dit ça parce qu’on habite loin l’un de l’autre, parce que je ne suis pas ami avec ses amis, ou parce qu’on passe notre temps à se disputer.
Savannah détourne le regard.
— Ma vie est compliquée, JJ. Ma mère ne m’écoute plus, mon beau-père me déteste, mon père me manque. J’aime être avec Hunter. Notre relation est simple.
— Ne me dis pas que tu t’amuses autant avec lui qu’avec moi, grogné-je.
— Bien sûr que ce qu’on a vécu hier soir était palpitant, admet-elle en prenant ma main dans la sienne. Mais j’aime aussi passer du bon temps avec mes amis, au calme.
— Alors, pourquoi tu as trompé Hunter ?
— Je me suis posé cette question toute la journée. Cette aventure était à la fois terrifiante et excitante, comme quand j’ai plongé après ce poisson !
Avec toi, je me sentais en sécurité, même quand les pirates étaient à quelques mètres de nous. Je n’ai jamais ressenti ça avec personne. Mais maintenant, je suis de retour dans le monde réel. Il faut que je retrouve mes marques.
Parfois, quand on passe beaucoup de temps sur l’eau, le retour sur terre est compliqué. Il faut se réhabituer au sol immobile sous nos pieds, comme si on n’utilisait pas les mêmes muscles pour marcher sur un bateau que sur la terre ferme.
— Dans un an, je serai enfin libre, me rappelle Savannah. Mais seulement si je suis acceptée dans une bonne université. Seulement si je remporte les bourses auxquelles j’ai postulé. Seulement si je continue à battre des records de natation et à impressionner les coachs. Je te l’ai déjà expliqué, JJ. C’est ma seule issue.
— Pope est un des meilleurs élèves de notre lycée. Il va sûrement entrer dans la fac de ses rêves, et il n’a pas besoin de traîner avec des Kooks pour y arriver.
— Peut-être, mais moi, c’est tout ce que j’ai ! se défend Savannah. Ma mère est toujours du côté de mon beau-père quand on se dispute. J’ai l’impression de l’avoir perdue en même temps que mon père. Je ne veux pas perdre mes amis. C’est la seule partie de ma vie qui soit encore normale.
Je repense à tous ces Kooks installés sur la terrasse. C’est vrai que leur vie semble paisible.
Pourtant, je ne peux pas m’empêcher d’insister.
— Je serai ton ami à leur place ! John B, Kiara et Pope et moi… on sera tes nouveaux amis.
— Je n’habite pas ici, JJ ! me rappelle Savannah, comme une prof qui s’adresserait à un petit garçon. Et tu as vu comment Kiara m’a traitée tout à l’heure ? À ses yeux, je suis une Kook comme les autres.
Elle n’a pas tort. Depuis que Kiara a passé un semestre au lycée des Kooks, elle les déteste encore plus qu’avant. Elle ne nous a jamais raconté
ce qui s’est vraiment passé là-bas.
— Et tes autres amis ? tenté-je. Ceux de ton ancien lycée ?
— Je n’ai pas vraiment gardé contact avec eux après mon déménagement, explique Savannah. Ils me manquaient, mais j’avais trop de choses à gérer en même temps. Et puis, je voulais trouver ma place dans mon nouveau lycée. Je voulais être comme les autres. Je me suis mise à m’habiller comme eux, j’ai rencontré Hunter. Mes anciens amis me détesteraient autant que Kiara s’ils me voyaient aujourd’hui. Ils penseraient que j’ai trop changé.
— Kiara ne te déteste pas. Elle ne te connaît même pas.
— Tu ne peux pas comprendre, JJ, soupire-t-elle. Toi, tu es libre.
— Libre ? Avec un père comme le mien ?
— Tu as de vrais amis, insiste-t-elle. John B et toi, vous êtes meilleurs amis pour la vie ! Moi, personne ne m’aime au point de risquer sa vie pour me protéger. Pas depuis que mon père est mort.
Elle n’a pas tort. John B n’a pas hésité une seconde avant de monter à bord du navire des pirates. Il voulait que je reste dans le phare, en sécurité.
— Tu ne rencontreras jamais quelqu’un qui t’aime autant si tu continues à traîner avec ces gens, remarqué-je.
Savannah ne proteste pas. Elle sait que j’ai raison.
— Tu es courageuse, Savannah. Tu l’as prouvé hier, dans ce phare. Ne me dis pas que tu as peur de te retrouver toute seule. Même sans ces gens, tu entreras dans l’université de ton choix !
— JJ, j’aime ces gens.
— Tu en es sûre ?
Savannah pousse un soupir de frustration.
— On a déjà eu cette conversation. Il existe différents types de courage, JJ. Certains sont plus faciles que d’autres.
— Quand c’est facile, ce n’est pas du courage, dis-je d’un ton ferme.
Par exemple, c’était facile d’escalader ce tuyau et de sauter d’un balcon à l’autre, mais pas de voir Savannah s’amuser avec ses amis en attendant qu’elle me remarque.
— Je ne me suis pas transformé en prince, marmonné-je.
— Quoi ?
— Tu m’as embrassé, mais je suis toujours une grenouille.
— Je ne veux pas de prince, JJ ! Tu le sais. Je n’ai pas besoin qu’on me sauve. Je veux me sauver moi-même.
— Si j’étais riche, tu choisirais quand même Hunter ?
— J’habite à Charleston, me rappelle-t-elle. Tu vis ici. Ce n’est pas une question d’argent, JJ.
Si j’en avais les moyens, je pourrais lui rendre visite tous les week-ends à Charleston. Je pourrais même m’inscrire dans son lycée, pour qu’elle ne soit pas toute seule.
Bien sûr que c’est une question d’argent.
— Tu ne sais pas ce que c’est, de se sentir chez soi nulle part, reprend-elle. Je ne suis à ma place ni avec mes anciens amis, ni avec les nouveaux.
— Tu passes ton temps à jouer un rôle.
Savannah réfléchit un instant, puis hoche la tête.
— Est-ce que tu as aussi joué un rôle avec moi hier soir ?
— Comment ça ?
— Est-ce que tu t’es fait passer pour quelqu’un d’autre pour nous manipuler, John B et moi ? Pour qu’on te protège des pirates et de la tempête ?
Savannah semble outrée par ma remarque.
— Comment peux-tu penser une chose pareille ? demande-t-elle.
— Parce que c’est la vérité.
— JJ… murmure-t-elle avec tendresse.
C’en est trop. Je ne supporte plus d’entendre mon nom dans sa bouche.
Savannah se redresse lentement.
— Il faut que j’y aille, annonce-t-elle.
Je me lève aussi, mais elle me repousse.
— Attention, JJ. Ils vont te voir.
Je pousse un soupir de frustration.
— Tu prétends que tu ne m’as pas menti hier soir, mais tu ne veux toujours pas que tes amis nous voient ensemble ?
— Non, JJ. Je te dis juste au revoir.
Elle me rend mon sweatshirt. J’ai beau avoir froid, je ne l’enfile pas.
Savannah l’a porté seulement quelques minutes, mais son odeur est déjà imprégnée dans le tissu. Le même parfum de lavande et de citron que j’ai senti hier soir sous le tableau de bord, et ce matin quand elle était dans mes bras.
Elle retourne dans leur chambre. Elle va sûrement inventer une histoire à raconter à Hunter et ses amis, à propos de ce loser de Pogue qui croyait qu’elle l’aimait en retour.
Je jette mon sweatshirt du haut du balcon.
Plutôt mourir de froid que de garder le parfum de Savannah sur moi.
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