Outer Banks
Chapitre 12 - JJ
BIZARREMENT, L’EAU ME PARAÎT MOINS FROIDE QUE TOUT
à l’heure. Peut-être parce que cette fois, j’y suis entré volontairement. Ou parce que l’adrénaline me réchauffe le corps.
J’enroule mes bras autour de Savannah. Sa combinaison de plongée me colle à la peau. Je ne sais pas quel poisson se trouve au bout de ce harpon, mais il est plus fort et plus gros que nous. Il faut que je la force à le lâcher.
Je pose une main sur la sienne. Savannah s’agrippe au fusil.
— Qu’est-ce que tu fais ? gémit-elle.
J’essaie de décoller un doigt après l’autre alors qu’on continue à être entraînés par le poisson géant. Savannah disparaît sous l’eau. Par réflexe, je la lâche, mais elle remonte à la surface aussitôt et je m’empare d’elle à nouveau.
Quelques secondes plus tard, je parviens enfin à retirer sa main du fusil, qui est emporté au loin avec sa proie.
— Qu’est-ce qui t’a pris ? hurle-t-elle. C’était mon poisson !
— Un simple merci aurait suffi, plaisanté-je, mais Savannah n’est pas d’humeur à rire.
— C’est de la triche ! Tu m’as empêchée de l’attraper pour gagner notre pari !
— Je me fous du pari ! Tu aurais pu mourir !
J’ai conscience que John B m’a dit la même chose un peu plus tôt, mais c’est différent.
Cette Kook et ses amis ne sont pas comme nous.
Savannah secoue la tête, dépitée et convaincue que si je l’avais laissée tranquille, elle aurait fini par contrôler le poisson. Elle nage en direction du
Pogue. Je la suis, mais j’ai beau être bon nageur, je ne suis pas aussi gracieux et rapide qu’elle. Et puis, elle porte une combinaison, ce qui lui facilite la tâche.
Elle atteint le Pogue avant moi. John B lui tend la main et l’aide à monter à bord, puis il me tire à mon tour. Sans nous en demander la permission, Savannah attrape une bière dans notre glacière.
— Je m’appelle Savannah Rivera, annonce-t-elle en s’asseyant sur le banc du bateau.
John B lui tend une serviette, mais elle la refuse.
— John B, se présente-t-il. Et lui, c’est JJ.
Contrairement à Savannah et à la plupart des Kooks, il ne donne pas nos noms complets. Pas de « JJ Maybank » ni de « John Booker Rutledge ».
— Prends-la, insisté-je en m’enveloppant moi-même dans une serviette.
Tes lèvres bleuissent à vue d’œil.
— Je vais bien, ment-elle.
Elle a les dents qui claquent. J’arrache la serviette des mains de John B et je la lui jette. Savannah finit par l’enrouler autour de ses épaules.
— Je n’avais pas besoin de ton aide, me reproche-t-elle en me fusillant du regard. Je n’avais pas besoin qu’un preux chevalier saute à l’eau et me sauve. Je sais nager.
— Pas aussi bien que ce poisson, la charrie John B.
Savannah éclate de rire. Son expression s’adoucit aussitôt. Elle cale la bière entre ses cuisses et essore ses cheveux.
— Un chevalier se serait noyé, remarqué-je en espérant la faire rire à mon tour.
Savannah et John B me regardent d’un air confus.
— Le poids de son armure l’aurait fait couler, expliqué-je.
Savannah lève les yeux au ciel.
— C’était une métaphore, soupire-t-elle comme si j’étais le mec le plus idiot qu’elle ait jamais rencontré.
— Bonne nageuse ou pas, tu aurais pu te blesser, voire pire, m’agacé-je.
Et je sais que tu t’en fous, mais j’aurais pu y passer, moi aussi.
Je n’arrive pas à croire qu’une Touronne soit à bord du Pogue. Je suis surpris que le bateau ne l’ait pas encore éjectée, comme on cracherait un noyau de cerise.
— Je ne t’ai pas demandé de me sauver, insiste Savannah.
— Désolé d’avoir voulu t’aider !
Je jette mes bras en l’air comme mon père quand il en a marre de moi.
Savannah a les mains qui tremblent de froid autour de sa bière. Elle boit une gorgée en agrippant sa canette encore plus fort.
— Et si on faisait un pacte ? suggère John B. Je propose que plus personne ne retourne dans l’eau aujourd’hui. Le sang de ces deux poissons pourrait attirer des requins.
— Vous avez aussi raté un poisson ? demande Savannah d’un air curieux.
Elle est beaucoup plus sympa avec John B qu’avec moi. Elle préfère sûrement les mecs qui ne risquent pas leur vie pour elle.
— JJ en a touché un, répond-il en me montrant du doigt. Il l’a entraîné dans l’eau, comme toi.
— Pas comme moi ! proteste Savannah. J’ai sauté volontairement.
— Tu en es sûre ? m’impatienté-je. C’était toi qui le contrôlais tout à l’heure ? Parce que j’avais l’impression que c’était l’inverse.
Savannah hausse les épaules. Sa nonchalance m’insupporte.
L’insouciance des Kooks me débecte.
— Tu pensais qu’être riche te protégerait de la noyade ? Tu pensais pouvoir t’acheter la sécurité ? Désolé de te décevoir, mais les poissons n’acceptent pas les cartes Gold.
Savannah me dévisage d’un air las.
— Ce que j’ai pensé, c’est que je suis capitaine de mon équipe de natation, et que je sais pêcher au harpon. C’est toi qui as cru que je n’étais pas capable de me débrouiller toute seule.
Je cherche une parade intelligente, mais les mots me manquent. Je ne devrais pas être surpris. Savannah a nagé beaucoup plus vite que moi.
Elle ferme les yeux et tourne le visage vers le soleil. Est-ce qu’elle a l’intention de faire une séance de bronzage sur le Pogue ? Il est temps que
Savannah retourne sur son bateau. John B et moi sommes venus ici pour fuir Kook-Land, pas pour y atterrir.
Le bateau de ses amis approche enfin du nôtre.
— Savannah ! crie son copain. Est-ce que ça va ?
— Moi, oui, répond-elle avant de me montrer du doigt. Mais ce mec a failli se noyer.
— N’importe quoi ! protesté-je, mais Savannah m’ignore.
— Hunter, passe-moi mon portable, ordonne-t-elle.
— Il n’y a pas de réseau ici, lui rappelle-t-il.
— Je sais, mais je veux prendre un selfie sur ce bateau. Ça fera une bonne histoire à raconter quand on rentrera à Charleston.
Une des filles éclate de rire derrière Hunter, comme si le simple fait de voir Savannah à bord d’un bateau aussi pourri que le nôtre était hilarant.
— Où est ton portable ? lui demande Hunter.
— Dans la poche de mon jean, dans mon tote bag.
Hunter ramasse le sac et le lui jette. Savannah en sort son jean et glisse une main dans une poche. Pendant qu’elle cherche son portable, je remarque que le Pogue tangue, et que des vaguelettes caressent la coque. La mer n’est plus aussi calme qu’à notre arrivée. Savannah et ses amis n’ont pas l’air de s’en rendre compte.
— Il doit être dans la poche de mon sweatshirt, marmonne Savannah.
Elle enfouit une main dans le tote bag, attrape son portable dans la poche de son sweatshirt, puis prend un selfie, le sourire jusqu’aux oreilles.
— Je pense qu’il est temps de se dire au revoir, suggéré-je.
Savannah se retourne vers moi.
— J’ai promis à ton ami que je ne retournerais pas dans l’eau aujourd’hui. Et si je glissais en sautant d’un bateau à l’autre ? Tu serais encore obligé de plonger pour me sauver.
Je lève les yeux au ciel.
— Hunt ! s’écrie un des Tourons. On bouge ?
— Oui, allons-y ! renchérit la fille qui riait. Je m’ennuie et j’ai froid.
Elle a froid ? Elle n’est pas trempée jusqu’aux os, contrairement à moi.
— Tu viens, Savannah ? lance Hunter.
— Vous vous ennuyez ? s’étonne Savannah en se levant. On est au milieu d’une des zones les plus dangereuses et excitantes de l’océan Atlantique !
Elle ressemble à John B, qui ne comprend pas comment quiconque peut s’ennuyer sur l’eau.
— Tu trouves ça excitant ? se moque un ami de Hunter. Retournons plutôt dans le jacuzzi de l’hôtel. Ça, c’est excitant.
Il fait un clin d’œil à une des filles, qui se met à glousser.
— Hunt, contrôle ta meuf, reprend-il. Déjà qu’elle a refusé qu’on appelle les flics…
Surpris, je me retourne vers Savannah.
— Je préférais gagner notre pari que de vous dénoncer, explique-t-elle en haussant les épaules.
— Allez, Savannah, insiste Hunter. Je pense qu’on s’est suffisamment sacrifiés pour toi et tes passe-temps bizarres.
Sacrifiés ? Pour lui faire plaisir ? Et la pêche au harpon n’est pas un passe-temps, c’est un mode de vie ancestral. J’attends que Savannah lui réponde, mais elle se tait. Hunter lui tend la main et claque des doigts, comme s’il appelait un chien.
Elle ne va quand même pas le laisser faire ?
— Ne me fais pas honte comme hier soir, à traverser l’hôtel en courant pour une bouteille de champagne comme si je n’avais pas les moyens de la remplacer.
Hunter a eu honte de Savannah ? Moi, elle m’a impressionnée, et j’étais pourtant la personne après qui elle courait.
Il faut que j’intervienne. C’est plus fort que moi.
— Tu m’en veux de sauter à l’eau pour te sauver, mais tu laisses ce mec te traiter comme ça ? m’agacé-je.
John B pose une main sur mon bras.
— Ce ne sont pas nos affaires, JJ. Laisse-les s’en aller, pour qu’on puisse pêcher tranquilles.
Une vague soulève le Pogue. Désormais, l’océan est trop agité pour pêcher. On ne verra pas les poissons.
Savannah pose sa bière par terre. Elle glisse le tote bag sur son épaule et monte sur le rebord du bateau, mais au moment où elle s’apprête à sauter, un remous écarte puis rapproche les coques de nos bateaux. Je perds l’équilibre et tombe à genoux sur le pont. Pieds nus, Savannah glisse à son tour et atterrit à côté de moi.
Si elle avait sauté, elle aurait pu se faire écraser entre les deux bateaux.
Big John nous a toujours expliqué qu’au large la météo n’est pas la même que sur la terre ferme. Les conditions peuvent changer d’une minute à l’autre.
Maintenant, je comprends ce qu’il voulait dire.
Le ciel s’assombrit. Des nuages cachent le soleil. Les vaguelettes doublent de volume.
Le Pogue tangue tellement que j’en ai la nausée. Savannah frissonne à côté de moi.
J’ai froid, moi aussi. J’ai les dents qui claquent, le corps encore trempé.
John B est debout, les mains posées sur les hanches. Il me lance un regard noir.
— Un temps parfait pour la pêche, JJ ? Vraiment ?
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