Outer Banks
Chapitre 4 - JJ
QUAND ON ARRIVE À LA PLAIE, JE TREMBLE DE LA TÊTE AUX
pieds. Je jette mon short trempé et poisseux par terre et je traverse la cuisine sur la pointe des pieds. Mon père ronfle sur le canapé. La lumière est éteinte, mais la télé est allumée. J’attrape le beurre de cacahuètes dans le placard et je plonge les doigts dedans.
— Utilise une cuillère, bon sang ! grogne mon père.
Je sursaute de surprise. Il se lève, me rejoint dans la cuisine et m’arrache le pot des mains. Je me lèche les doigts.
— Tu es répugnant, me reproche-t-il.
Il déchire une serviette en papier et me la jette à la figure. Je m’essuie la main, mais j’ai encore faim.
— Et tu sens comme une distillerie, ajoute-t-il en plissant le nez.
— Toi aussi, marmonné-je, mais il ne m’entend pas.
Ou il fait semblant de ne pas m’entendre.
Je ne suis jamais entré dans une distillerie, mais je sais que mon père est bourré.
— Regarde-toi ! lance-t-il en rangeant le pot de beurre de cacahuètes. Tu bois déjà à ton âge, et Dieu sait ce que tu fais d’autre ! Si tu continues sur cette voie, tu vas rater ta vie.
Il secoue la tête d’un air écœuré. Je sais que je devrais me taire. Kiara n’arrête pas de me répéter qu’il faut que je réfléchisse avant de parler. Mais c’est plus fort que moi.
— Je marche dans les pas de mon père, remarqué-je.
Il me gifle. Sous le choc, je me cogne la tête contre le placard. Mes dents claquent.
— À ton âge, je ne buvais pas ! se défend mon père.
Il se dirige vers le canapé, s’assoit et fixe la télé, comme si rien ne s’était passé. Comme s’il ne venait pas de frapper son fils.
— Je pense même que j’ai commencé à boire quand tu es arrivé, ajoute-t-il en souriant.
C’est faux. Je le sais. Mon père n’était pas sobre avant ma naissance.
Mais ma mère n’est pas là pour le confirmer.
— Quand on vit avec un enfant aussi décevant, on a besoin de se changer les idées, conclut-il.
J’aurais préféré qu’il se taise et qu’il continue à me frapper.
Je fonce vers ma chambre.
— Nettoie derrière toi ! crie-t-il dans mon dos.
Je ne sais pas s’il parle de la cuisine – qui n’est jamais propre – ou du short que j’ai laissé traîner par terre. Je ne me retourne pas pour en avoir le cœur net. Je claque la porte derrière moi, mais mon père est toujours trop proche. Sa voix résonne dans mes oreilles.
Ma chambre et la chambre d’hôtel de tout à l’heure sont tellement différentes que je n’arrive pas à croire qu’elles coexistent sur la même planète, encore moins sur la même île. Le lit de l’hôtel est le plus grand lit que j’aie vu de ma vie, tout comme cet écran plat gigantesque. Le mini-frigo n’en était même pas un. Enfin, si, c’était un frigo, mais il était encastré dans le placard sous la télé et se fondait dans le décor. Je suis sûr que mon père ne sait même pas que ce genre de frigo existe. Jusqu’à aujourd’hui, je ne le savais pas non plus.
Je secoue la tête en espérant me débarrasser de lui – de sa voix, de ses mots, de sa gifle. Je me frotte le visage, et je remarque que j’ai du sang sur les mains. Je me suis sûrement mordu la lèvre quand il m’a giflé.
J’ouvre la porte de ma chambre et je sors de la maison en courant.
Dehors, je respire profondément, mais l’air est tellement froid que j’ai du mal à reprendre mon souffle. D’ailleurs, je n’ai plus froid. J’ai l’impression d’être brûlant comme une boule de feu.
Dans le noir, notre maison ressemble à une cabane. Même le sous-sol de l’hôtel était plus attrayant. Mais quand je repense à l’hôtel, je revois surtout les familles en train de dîner ensemble au restaurant. Ils n’avaient peut-être
pas l’air de s’amuser, mais il y avait quelque chose de… paisible. Qui que soient ces gens, et si ennuyeuse soit leur vie, ils ne rentreront pas dans un taudis ce soir, et ils ne seront pas accueillis par un père comme le mien.
On dit que l’argent ne fait pas le bonheur. C’est un mensonge. Les gens riches vivent dans des endroits majestueux, avec des employés qui nettoient derrière eux. Les femmes et les mères n’abandonnent pas leurs maris et leurs enfants à la recherche d’une vie meilleure, parce qu’elles mènent déjà une vie parfaite – une maison magnifique, une famille idéale.
Je les revois, toutes ces familles confortablement installées sur la terrasse de l’hôtel, tous ces pères qui rentrent du travail en costume-cravate et demandent à leurs enfants comment s’est passée leur journée, puis les invitent à jouer au base-ball dans le jardin au lieu de se poser devant la télé comme des zombies bourrés.
Je fais les cent pas en m’arrêtant de temps en temps pour boxer dans le vide.
Qu’ils aillent tous se faire voir, ces enfoirés de riches qui débarquent sur notre île avec leurs voitures de luxe, leurs robes d’été et leurs talons hauts pour boire du champagne qui a un goût de pisse !
Je déteste les vacances.
Je déteste que notre île soit envahie de Kooks.
De Tourons.
Cette fois, le mot ne me fait même pas rire.
Je ne suis à l’abri nulle part. Quand je sors de chez moi, les Kooks sont partout. À la maison, je suis coincé avec mon père.
Je grimpe dans mon hamac. Ce n’est pas la première fois que je dors dehors pour éviter d’être à l’intérieur avec lui. Les touristes ne traînent jamais dans ce quartier. Au moins, ici, je suis tranquille.
Mais quand je ferme les yeux, je les vois à nouveau.
Tous ces gens qui s’invitent sur notre territoire.
Est-ce qu’ils savent que les Pogues respirent le même air qu’eux ?
Non. Comme Kiara l’a dit, les riches ne remarquent pas les gens comme nous. Ils n’ont même pas conscience qu’on habite ici. Ils se fichent
d’occuper un endroit qui nous appartient. Nous, les habitants à l’année dont les familles vivent sur ces îles depuis des générations.
Les Kooks locaux sont aussi détestables que les touristes. Leurs enfants vont au lycée sur le continent et s’envolent à New York, Los Angeles, Paris ou Rome quand ils en ont envie.
Mais ils finissent toujours par revenir. Ils remplissent leurs maisons trop grandes, font tourner leurs yachts et leurs SUV, réservent toutes les tables de L’Épave, dévalisent Heyward’s, le magasin du père de Pope. Ils s’attendent à ce qu’on se décale quand on les croise dans la rue, se prennent pour des rois et des reines.
Ils se croient meilleurs que nous.
Mais qu’est-ce qu’ils en savent ?
C’est facile d’être meilleur quand on n’a pas de problèmes.
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