Outer Banks
Chapitre 7 - JJ
— DES POINTS EN PLUS ? M’ÉTONNÉ-JE COMME SI JE N’AVAIS
jamais entendu ces mots de ma vie.
En vérité, je les ai déjà entendus, mais je ne les ai jamais prononcés.
John B et moi venons d’arriver chez Pope. Il est assis dans sa cuisine, avec une pile de livres et un cahier recouvert de son écriture soignée – on dirait un texte imprimé – devant lui.
— Tu es sérieux, mec ? insisté-je en attrapant son cahier. Tu sais qu’on est en vacances ?
— Rends-le-moi, JJ ! grogne Pope.
Il a sûrement peur que j’arrache les pages et qu’il soit obligé de passer ses vacances à les recoller au lieu de travailler sur son projet pour obtenir
« des points en plus ».
Pope est le genre de personne qui non seulement les obtient, mais surtout demande du travail en plus pour les obtenir. Je suis sûr qu’il est allé voir notre prof à la fin du cours et l’a forcé à lui donner des devoirs supplémentaires pour les vacances.
Contrairement à ma maison et à celle de John B, celle de Pope est immaculée. Elle n’est pas plus grande que la mienne – deux chambres, une salle de bains, pas d’étage – mais elle est mille fois plus belle.
Les parents de Pope lui confient des tâches ménagères depuis son enfance. Quand il était petit, il y avait une liste de corvées sur le frigo, et Pope les rayait chaque fois qu’il en avait terminé une : faire le lit, nettoyer la table, vider le lave-vaisselle. Parfois, sa mère ajoutait une étoile ou un plus à côté des tâches que Pope avait particulièrement bien effectuées.
C’est peut-être là qu’est née son histoire d’amour avec les bonnes notes.
Franchement, je pense que Pope est du genre à faire le ménage même si ses parents ne le lui demandent pas. Il aime quand tout est rangé et organisé.
Parfois, je le surprends en train de nettoyer chez John B, comme s’il était incapable de s’amuser tant qu’il n’a pas jeté le sac poubelle dans la benne à ordures.
Je tiens son cahier au-dessus de ma tête et fais mine d’arracher une page.
Jamais je ne ferais un truc pareil à Pope – je trouve son obsession pour les études ridicule, mais je sais à quel point c’est important pour lui. Malgré tout, j’adore le voir grimacer.
— Arrête ! ronchonne-t-il.
Pope se lève tellement vite que sa chaise s’écrase par terre. Il implore John B du regard, mais mon meilleur ami se contente de croiser les bras et de sourire.
— JJ a raison, remarque-t-il. Faire ses devoirs, c’est gaspiller ses vacances. On devrait te confisquer ce cahier pour que tu sois obligé de te reposer cette semaine.
John B m’arrache le cahier des mains et fait semblant de le lire en imitant la voix d’un prof.
— E = mc2 ? Être ou ne pas être ? L’équation quadratique ?
— Allez, les mecs ! nous supplie Pope. Mon père va me tuer si je ne réussis pas ce projet !
Je lève les yeux au ciel. Son père serait sûrement déçu, mais au fond, c’est surtout Pope qui est exigeant avec lui-même.
— Qu’est-ce que tu en penses, JJ ? reprend John B. Est-ce qu’on laisse ce sage étudiant retourner à ses révisions ?
— Sûrement pas ! réponds-je. Pope, tu aimes apprendre de nouvelles choses, pas vrai ? Eh bien, John B et moi, on peut t’apprendre à t’éclater.
— Exactement, renchérit John B. Servons-nous de cette sortie de pêche pour enseigner la valeur des vacances à notre ami.
— Il y a des lacunes à combler dans ton éducation, ajouté-je. Faire la fête, ou ne pas faire la fête.
— Pêcher, ou ne pas pêcher, dit John B.
— Partir en vacances, ou faire ses devoirs.
Pope a les yeux rivés sur son cahier. John B finit par le lui rendre en souriant.
— Considère cette intervention comme ta première leçon, le taquine-t-il.
Pope a l’air tellement soulagé que j’éclate de rire en sortant de chez lui.
— Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi paniqué à l’idée de ne pas faire ses devoirs.
— C’est Pope, me rappelle John B en haussant les épaules.
— Ouais. C’est Pope.
*
— Non ! Pas toi ! m’écrié-je, frustré par la réponse de Kiara.
John B m’a demandé d’aller lui parler pendant qu’il prépare le Pogue pour notre départ. Malheureusement, Ki ne tient pas suffisamment en place pour entretenir une conversation. Je la suis dans le restaurant tandis qu’elle valse d’une table à l’autre, un plateau en équilibre sur son épaule, à servir les boissons, les palourdes frites et les pattes de crabes commandées par les touristes. Elle porte un jean bleu clair et un sweatshirt avec « L’Épave »
inscrit dessus. Elle a attaché ses longs cheveux en un chignon qui rebondit sur sa tête.
Comme toujours, je me demande pourquoi une fille aussi cool traîne avec des pauvres mecs comme John B, Pope et moi.
— Arrête, JJ ! me reproche Ki entre deux commandes et deux sourires hypocrites offerts aux Kooks, qui ne s’en aperçoivent même pas. Tu sais que mon père me force à travailler pendant les vacances.
— Je sais, mais ça, c’était avant !
— Avant quoi ? soupire-t-elle.
— Avant que j’élabore ce formidable plan.
Kiara s’arrête pour me regarder droit dans les yeux.
— Rappelle-moi ton plan.
— On va pêcher dans les Frying Pan Shoals.
Kiara lève les yeux au ciel.
— JJ, tu sais que je n’aime pas la pêche. Crois-moi, je vois assez de poissons ici.
— On n’y va pas pour pêcher ! insisté-je. Enfin, si, John B et moi, on va pêcher, mais toi, tu peux te contenter de bronzer et de lézarder sur le bateau.
— On est en mars, pas en août ! me rappelle Ki. Je vais geler sur place pendant que vous comparez la taille de vos poissons.
Elle me pousse et va chercher une commande en cuisine.
— Tu sais aussi bien que moi que John B en a besoin, argumenté-je à son retour.
Kiara s’arrête net et m’attire dans un coin plus calme du restaurant.
— C’est-à-dire ? demande-t-elle.
— On ne va pas le laisser se morfondre dans sa maison vide pendant toutes les vacances, à attendre que Big John revienne !
— S’il revient un jour, ajoute Ki en se mordant la lèvre.
— Exactement.
Je ne précise pas que j’ai besoin d’air, moi aussi. Que je ne veux pas être coincé chez moi avec mon père pendant deux semaines. J’espère que Ki n’a pas remarqué la trace laissée par sa gifle.
Je ne veux pas qu’elle ait pitié de moi.
Je veux que personne n’ait pitié de moi.
Et puis, même si elle s’en rendait compte, je ne pense pas que ça suffirait à la convaincre de nous suivre. Je déteste l’admettre, mais Ki se soucie davantage des états d’âme de John B que des miens.
— Tu as raison, avoue-t-elle d’un air songeur.
Alors qu’elle est sur le point de céder, son père l’appelle à l’autre bout du restaurant.
— Kiara ! La table deux attend ses palourdes !
L’expression de Kiara change aussitôt. Elle ne pense plus à John B. Elle est focalisée sur son père, sur son restaurant, et sur la table deux.
Merde.
— Désolée, JJ. Tu sais que je viendrais si je le pouvais.
— Je sais, dis-je en cachant ma déception.
— Attrape un gros poisson pour moi, OK ?
— Tu détestes la pêche, lui rappelé-je.
John B, Pope et moi avons l’habitude d’écouter ses sermons sur la surpêche et ses conséquences sur l’environnement.
— Bien sûr, mais je sais que vous aimez ça, répond-elle. Amusez-vous bien.
— On s’amusera moins sans toi.
Kiara m’offre un grand sourire. Pendant quelques secondes, j’ai l’impression qu’elle va m’embrasser sur la joue, mais elle repart déjà.
— Prends soin de John B, d’accord ? lance-t-elle en s’éloignant.
— Promis.
Je glisse une main dans ma poche, où se trouve le couteau suisse que j’ai piqué à mon père ce matin. Au fond, Kiara sait que je suis capable de prendre soin de moi.
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