Outer Banks
Chapitre 26 - JOHN B
JE TREMBLE DE LA TÊTE AUX PIEDS. J’ESPÈRE QUE DAX NE
S’EN rend pas compte. J’enroule mes épaules en arrière et j’essaie de me faire aussi grand que possible (je suis quand même plus petit que lui), en espérant paraître plus vieux que mon âge. Je me demande s’il reconnaît le sweatshirt que j’ai enfilé.
Et si c’était le sien ?
— J’étais tranquillement en train de faire ma ronde, et voilà que je tombe sur toi, s’amuse-t-il.
— Je ne suis pas un passager clandestin, bredouillé-je. J’étais juste… J’ai été pris dans la tempête pendant que je pêchais. J’ai réussi à atteindre le phare, et j’ai vu votre bateau. Je suis monté à bord en espérant…
— En espérant quoi ? demande Dax d’un ton lent et patient.
— En espérant que vous pourriez m’aider.
— Pourquoi je t’aiderais ? Tu as l’air d’être un sale petit voleur.
Pour ponctuer son insulte, il écrase sa canette de bière – désormais vide –
dans sa main. Je remarque qu’il mange un peu ses mots. Je me demande si c’est dû à l’alcool qu’ils ont bu.
S’il était à ma place, JJ s’emparerait d’une arme et tenterait de s’échapper par la force, mais je sais que Dax porte un pistolet sur lui. De toute manière, je ne saurais pas m’en servir.
Je décide plutôt de m’inspirer de Pope, qui se servirait de la parole et de sa logique pour s’en tirer.
— Quand j’ai vu que le bateau était vide, j’ai paniqué, expliqué-je. Je pensais qu’il n’y aurait personne pour m’aider. Je voulais me servir de ce système de navigation pour rentrer chez moi. J’allais l’emporter sur mon bateau. Je n’aurais jamais dû partir à la pêche tout seul. Je… Je me suis
disputé avec mon père… J’avais besoin d’air et de temps pour réfléchir. Je n’ai même pas pris la peine de vérifier la météo…
Dax secoue la tête.
— Pourquoi devrais-je te croire ? Tu étais en train de me voler. Tu sais ce que vaut un outil pareil ?
J’hésite. Si je réponds que non, il ne me croira pas.
— Je pensais que le bateau était abandonné, me justifié-je.
Je sais que mon excuse est incohérente. Pourquoi l’équipage aurait-il abandonné sa cargaison une fois que le bateau était amarré ? Pourquoi ne suis-je pas monté sur la plate-forme pour partir à leur recherche ?
Mon cœur bat tellement fort que je me demande si Dax l’entend. D’ici, je discerne à peine le bruit de la pluie. Dax pourrait me tuer, personne ne m’entendrait crier.
Les vagues font tanguer le navire, qui n’arrête pas de cogner contre les piliers du phare.
— Où est ton bateau ? demande Dax en entamant l’autre canette.
— Je l’ai attaché à une des échelles.
Dax ajuste sa position. Désormais, le navire tangue tellement qu’il a du mal à garder l’équilibre, mais il me bloque toujours le passage.
— Je ne te crois pas. Qu’est-ce qu’un jeune gars comme toi ferait au large tout seul un soir de tempête ?
Malgré son accusation, Dax est toujours aussi calme et s’adresse à moi comme si on était de vieux amis. Il faut absolument qu’il croit que je suis seul. Je ne veux pas qu’il soupçonne la présence de JJ et Savannah dans le phare.
— Je me suis disputé avec mon père, répété-je. Ça a… mal tourné.
J’avais besoin d’être seul. J’ai cru qu’une sortie en mer me ferait du bien.
J’ai eu tort.
— Clairement, confirme-t-il en plissant les yeux.
Mon histoire est tellement proche de la vérité que j’ai à peine l’impression de mentir. Je me suis vraiment disputé avec mon père – pas aujourd’hui, mais il y a six mois, avant qu’il parte. Je repense à cette dispute tous les jours.
La dernière chose que je lui ai dite, c’est qu’il était un mauvais père.
S’il était là ce soir, il saurait comment s’adresser à Dax pour nous tirer d’affaire. Ils seraient sûrement déjà en train de se raconter leurs meilleures et leurs pires aventures sur l’eau.
— Si tu es capable de naviguer seul jusqu’ici et de reconnaître ce système de navigation, tu es au courant qu’il faut toujours vérifier la météo avant de partir, remarque Dax en croisant les bras sur son torse bombé. Je ne te crois pas. Sauf si tu as autre chose à me dire ?
Il faut que je sois plus convaincant.
— Je pensais… Je pensais que je pourrais m’en servir… pour retrouver mon père.
— Tu viens de te disputer avec lui.
— Pas aujourd’hui, me rattrapé-je. Il a disparu en mer. J’ai peur qu’il se soit perdu, voire pire. Je suis désolé.
À ma grande surprise, l’expression de Dax s’adoucit.
— Je comprends, petit. Tu voulais aider ton père.
Je pousse un soupir de soulagement. Dax n’est peut-être pas aussi cruel que je l’imaginais. Je me demande si les deux enfants sur la photo sont les siens.
— On serait prêt à tout pour protéger les gens qu’on aime, pas vrai ?
continue-t-il. Même à faire des choix… discutables.
Dax s’en veut peut-être de négliger sa famille. C’est peut-être le seul moyen qu’il a trouvé pour subvenir à leurs besoins. Comme mon père.
— Je m’excuse, vraiment, insisté-je. Je vais retourner dans mon bateau et attendre la fin de la tempête.
J’avance d’un pas, mais Dax ne se décale pas.
— Mon père était un sale type, reprend-il. J’avais beau tout essayer, il n’était jamais satisfait. Le tien aussi ?
— Pas vraiment, avoué-je.
— Pourquoi vous vous êtes disputés, avant qu’il t’abandonne ?
— Il ne m’a pas abandonné.
— Ah bon ?
— Non, réponds-je en serrant les dents.
Le peu de gentillesse qui avait adouci le visage de Dax s’est envolé. Il se rapproche de moi, libérant la sortie par la même occasion.
— Ton père en avait peut-être marre de devoir s’occuper de toi. Tu as l’air d’être un gamin difficile. Pour l’avoir vécu, parfois, un homme a besoin de faire une pause loin de ses enfants.
Dax frappe un poing contre sa paume. Je me demande s’il bat ses enfants, comme le père de JJ. Pas comme le mien.
— Vous ne le connaissez pas, dis-je d’une voix tremblante.
Depuis des mois, je ne peux pas m’empêcher de me poser une question : et si mon père était parti à la recherche de quelque chose de plus important que moi ? Et si je ne lui manquais pas ? Et s’il n’avait pas envie de rentrer à la maison ? Après tout, pourquoi partait-il sans cesse avant de disparaître pour de bon ?
Je suis à bout de souffle alors que je n’ai pas bougé d’un centimètre.
— Je ne sais pas, petit, s’amuse Dax. J’ai l’impression d’avoir mis le doigt là où ça fait mal.
Il se détend à nouveau, visiblement ravi que ses remarques m’aient affecté.
Je sais que j’avais prévu de prendre exemple sur Pope, mais parler ne va visiblement pas m’aider à m’enfuir de cet endroit terrifiant.
Il faut que je sorte d’ici.
Maintenant que Dax s’est décalé, je peux lui échapper.
Si je cours assez vite.
S’il a bu suffisamment pour que ses réflexes soient ralentis.
Si le bateau continue à tanguer et à lui faire perdre l’équilibre.
Bref, si j’ai un peu de chance.
J’arrête de réfléchir. Je me précipite vers la sortie. Dax se retourne, surpris. Je donne un coup de pied en arrière, en espérant viser son genou, mais ma chaussure se coince entre ses deux jambes. Dax tombe et m’entraîne dans sa chute. Il me donne un coup de genou dans le ventre. Je me recroqueville sur moi-même, le souffle coupé.
— Tu pensais vraiment m’échapper comme ça ? grogne Dax.
Je me mets à quatre pattes et me dirige vers le couloir, mais Dax me rattrape par la cheville et m’attire vers lui.
— J’ai utilisé votre radio ! m’écrié-je. Les garde-côtes savent que je suis ici ! Je leur ai dit que vous nous… me reteniez en otage !
C’est faux, mais ça, Dax ne le sait pas. Je continue à donner des coups de pied dans tous les sens. Je ne regarde pas derrière moi, mais tout à coup, il lâche ma cheville. Quand je me retourne, Dax a le visage en sang.
— Tu m’as cassé le nez, petit con !
J’ai du mal à me relever. J’ai mal au ventre, à l’endroit où il m’a frappé.
Je sens les lunettes infrarouges se briser dans ma poche. J’avais oublié que je portais les lunettes et les câbles. Si Dax est suffisamment désorienté, je pourrais peut-être récupérer le système de navigation et m’enfuir sans qu’il parvienne à me rattraper.
Mais la main de Dax se pose sur sa ceinture.
Sur son arme.
Merde. Il va me tirer dessus.
Plus de temps à perdre. Il faut que je me tire.
Je pars en courant, malgré la douleur.
— S’il m’arrive quoi que ce soit, ils sauront que c’est votre faute ! crié-je par-dessus mon épaule. Ils chercheront votre bateau !
J’entends Dax jurer tandis que je remonte le couloir. Je traverse la cambuse, sors de la chambre et atteins enfin le pont. Le sol est glissant. Le bateau rue comme un cheval sauvage. La lanterne du phare clignote, mais à un moment donné, elle reste allumée suffisamment longtemps pour que j’aperçoive l’échelle.
Je saute et m’agrippe au barreau.
Par-dessus le hurlement du vent, j’entends la voix de Dax :
— Cours, petit ! Je finirai par te retrouver !
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