A quoi tient l'amour? / Contes de France et d'Amérique
Chapitre VIII
«Malheureuse! s'écria le pauvre homme, tu veux donc notre ruine!»
Mme Fraisier intervint:
«Constant, laisse Lucile s'expliquer avec moi. Tu vois bien qu'elle est énervée ce soir. Demain, nous causerons tous les trois à tête reposée.»
Fraisier se leva sans répondre et se mit à marcher de long en large, désorienté, furieux, perplexe. Puis, machinalement, il alla fermer le magasin, sortit en ruminant des projets confus; et bientôt il se retrouvait au café, où on l'attendait pour finir et régler une partie interrompue. Le démon du jeu reprit possession de ce faible cerveau.
«Sa mère lui fera entendre raison,» se dit-il.
Et il remit au lendemain les affaires sérieuses.
VIII
«Ma pauvre Lucile!» fit douloureusement Mme Fraisier, en embrassant sa fille, quand il les eut laissées seules.
Sous ses bandeaux plats de cheveux grisonnants, Mme Fraisier était restée la femme tendre et un peu romanesque, qui naguère avait passionnément aimé son mari. N'ayant pu le tenir longtemps en haute estime, délaissée, ruinée par lui, elle ne vivait plus maintenant que pour ses deux enfants.
«Sois tranquille, mère! lui répondit Lucile; je saurai me défendre.»
Et l'entraînant doucement au jardin, baigné des calmes rayons blancs, la jeune fille s'achemina avec elle vers la rivière, par l'allée du milieu, entre les poiriers en quenouille, les ifs sombres et les hautes bordures de buis.
«Il ne faut pas désespérer, reprit-elle. Quelqu'un nous attend, là, sous les charmilles, qui nous donnera, j'en suis sûre, bon conseil et bon secours.
—Qui? André?
—Oui. J'ai pu le prévenir tout à l'heure, comme il passait devant la maison.
—Tu ne crains pas?…
—Avec toi et avec lui, mère, que puis-je craindre? Nous n'avons fait et ne ferons rien de mal. Tu sais comment, André et moi, nous nous aimons. En ta présence, avec ton assentiment, nous nous sommes engagés l'un envers l'autre, loyalement, pieusement, pour toujours. Nous resterons fidèles à notre parole, quoi qu'on fasse contre nous. C'est notre droit, c'est notre devoir. Regarde, voici André!»
Le jeune homme était devant elles.
«Un malheur vous est-il arrivé? leur dit-il précipitamment.
—Il est arrivé, affirma Lucile, ce qui devait arriver tôt ou tard. François Rouillon a demandé ma main.
—Ah!… c'est grave, en effet. Savez-vous exactement ce que M. Fraisier lui doit?
—Nous lui devons vingt mille francs, fit Mme Fraisier.
—Vingt mille francs! Je ne croyais pas la somme aussi forte. J'ai vendu mes terres un bon prix; mais, avec tout l'argent que j'ai pu réunir, je reste loin de compte. Il est vrai que la liquidation de votre magasin produirait quelque chose. Vous êtes décidés à céder le fond, n'est-ce pas?
—Il faudra bien que mon mari s'y résigne. Nous perdons de l'argent chaque année. Mais nous n'avons pas d'acquéreur, et une vente forcée serait désastreuse. Pour que la cession nous donne à peu près de quoi désintéresser M. Rouillon, il est indispensable qu'elle ait lieu dans de bonnes conditions. Nous irions vivre alors avec mes parents. Au moins, l'héritage de mon père ne serait pas compromis d'avance. Je voudrais sauver cela pour mes deux filles. Comment faire? Comment gagner du temps? M. Rouillon doit revenir dimanche; il exigera une réponse définitive. Un refus ferait immédiatement éclater l'orage.
—Mère, je suis incapable de ruser avec lui. Si je lui laissais la moindre espérance, je me croirais inexcusable.
—Lucile a raison, madame. Elle doit rester en dehors de cette affaire.
—Croyez-vous que ce soit possible?
—Si vous ne trouvez rien de mieux, dites qu'elle est trop jeune pour se marier maintenant.
—Il ne se paiera point d'une semblable défaite.