A quoi tient l'amour? / Contes de France et d'Amérique

Chapitre XX

Les chefs descendaient chez Rouillon. Il s'appliquait à les satisfaire. Il admirait leur correction, leur politesse, et même, disait-il, leur sensibilité. Il s'extasiait sur la discipline de leurs soldats. Ah! ils ne ressemblaient guère à ces chenapans de francs-tireurs!

Il réussit à préserver la commune des réquisitions les plus onéreuses. Par son entremise, à dix lieues à la ronde, les fermiers vendaient leur bétail aux Allemands, et le vendaient un bon prix. Lui, il rachetait pour presque rien les peaux des bestiaux abattus.

Il gagna ainsi de fort jolies sommes et devint très populaire. N'avait-il pas eu cent fois raison de protester contre cette folle attaque du pont, si funeste à la petite ville? N'était-il pas devenu la providence du pays? Tout le monde en profitait. L'ennemi, quand on le laissait tranquille, était bon enfant.

On passait devant les ruines des maisons brûlées, sans plus y faire attention; et personne n'avait le loisir de songer aux morts.

 

XX

A l'inquiétude que lui causait la maladie de Lucile, Rouillon sentait parfois se mêler une obscure et farouche satisfaction. Si la jeune fille avait été profondément affectée, c'est que l'homme aimé par elle avait été atteint. Le rival heureux n'existait plus.

A certains moments, Rouillon en avait des accès de joie féroce et comme un redoublement de vitalité. Il ne faisait plus mystère de son amour; bien au contraire, il l'affichait sans réserve, prenant soin de compromettre Lucile par ses assiduités.

Cependant, l'état de la malade empirait. Allait-elle donc succomber? Mais alors ce serait lui, Rouillon, qui, par la mort du bien-aimé, l'aurait tuée, elle!

Cette idée maintenant le persécutait. Il en perdit l'appétit et le sommeil. Il fit venir de Neuville un médecin renommé. La jeune fille, que sa mère soignait admirablement, eut enfin une crise salutaire. Elle se trouva hors de danger.

La convalescence fut longue; et Lucile était encore bien frêle, bien pâle, pendant ce splendide mois de mai, dont le radieux soleil illumina de si tristes choses.

Son rétablissement ne fut complet que le jour où l'on eut des nouvelles d'André. Il écrivait du fond de l'Allemagne. Il était là prisonnier; là, il avait été, presque en même temps que Lucile, entre la vie et la mort. Une fièvre typhoïde avait failli l'emporter. Il se sentait assez bien maintenant, et il annonçait son prochain retour.

Au commencement de juillet, un an juste après la première démarche, Rouillon reparla du mariage à Constant Fraisier. Celui-ci répondit évasivement. Ses affaires allaient mal. Il était fort embarrassé, entre ce créancier tout-puissant et Lucile, qui, soutenue par sa mère, faisait la sourde oreille aux représentations les plus sages, aux supplications les plus pathétiques. Il louvoya tant qu'il put. Enfin, la situation n'étant plus tenable, il provoqua une explication directe avec Rouillon.

Celui-ci ne manqua ni d'aplomb ni d'adresse. Lucile, qui ne voulait pas rompre avant le retour d'André, d'abord éluda la question, se plaignit d'être encore faible et souffrante. Il insista, affirmant avec autorité qu'elle était plus forte et plus belle que jamais. Froissée par ces compliments agressifs, offensée par cette insistance impérieuse, elle fut prise d'une irritation fébrile, ne put se contenir plus longtemps, déclara que présentement elle n'avait aucun goût pour le mariage, salua et sortit.