A quoi tient l'amour? / Contes de France et d'Amérique
Chapitre II
Mais voici que, tout d'un coup, derrière les espaliers et les haies, du côté de l'église, monta gaîment vers le ciel, en fusées claires, parmi les cris de joie et les éclats de rire, un choeur de fraîches voix enfantines chantant la vieille ronde du Moulin:
Meunier, tu dors!
Ton moulin, ton moulin, va trop vite.
Meunier, tu dors!
Ton moulin, ton moulin va trop fort.
«Parbleu! fit notre homme en relevant la tête, ces enfants ont l'air de s'adresser à moi, bien que je ne sois meunier que par aventure. Ils ont raison. Je dors, je rêve, quand je devrais agir. Assez réfléchi! Je ne vis plus. Me voilà le jouet d'une femme. Et le diable sait ce qu'il y a de terrible dans le bon petit coeur de la plus ingénue! Le doute me devient intolérable. Dès ce soir, il me faut une réponse décisive. Quoi qu'il arrive, au moins serai-je fixé! Si c'est non, j'en prendrai mon parti, et j'arracherai vite cette mauvaise herbe qui m'envahit tout entier. Mais, bah! j'aurai Lucile. Je les tiens tous. Allons.»
II
Il regagna rapidement la maison, sortit, descendit la Grand'Rue vers la place de la Mairie, et, d'un pas sûr, entra dans la boutique située à gauche, au coin de la rue et de la place.
Au-dessus de la devanture, par le clair de lune, on pouvait lire cette enseigne ambitieuse:
MAGASIN DE NOUVEAUTÉS
et plus bas, ce nom:
CONSTANT FRAISIER
Pas de lumière dans la boutique ni dans l'arrière-boutique. Tout au fond, brûlait simplement une petite lampe de cuisine, et l'on distinguait à peine, derrière les mannequins à confections, les pièces d'étoffes rangées dans les casiers ou empilées sur le bout des comptoirs.
«Eh! la patronne! appela le visiteur d'une voix sonore et familière. La maison est-elle abandonnée?»
Une femme parut dans la pénombre.
«Ah! c'est vous, monsieur Rouillon. Entrez donc par ici. Nous prenons le frais en plein air. Il fait si beau!
—Bonsoir, madame Fraisier, dit Rouillon, la suivant. On dévaliserait votre magasin sans danger.»
Il pénétra, avec elle, dans une cour formant terrasse, d'où l'on dominait la campagne et d'où l'on pouvait descendre, par un escalier de quelques marches, au jardinet allongé jusqu'à la rivière.
Entre les vieux murs tapissés de lierre, de vigne vierge et de chèvrefeuille, sous les dernières lueurs du jour, une jeune fille jouait au volant avec une fillette. En apercevant le nouveau venu, elles s'arrêtèrent.