A quoi tient l'amour? / Contes de France et d'Amérique
Chapitre III
Les femmes n'aiment guère que les hommes qui commencent par s'aimer eux-mêmes. Il faut leur donner l'exemple. Pour ma part, je manquais totalement de cette confiance imperturbable qui fascine les faibles et les ignorants. Puis je ne savais ni bostonner, ni chanter au piano, ni inventer une charade, ni organiser de petits jeux innocents. Une fois, dans un bal, en voulant prendre avec les dents, à cloche-pied (une figure de cotillon me l'imposait, hélas!) un sac de bonbons posé sur un tabouret, il m'était arrivé de glisser et de tomber lourdement, de tout mon long, aux pieds de ma cousine.
Jadis mon oncle avait vaguement parlé d'un mariage possible entre elle et moi; ma tante avait souri, mais Édith avait fait la moue.
III
Je ne lui inspirais décidément que de la pitié. Je ne l'ignorais pas. J'en vins à me dire: «Mon bon ami, ta belle cousine n'est point faite pour toi.» Et je me mis à travailler, à m'amuser, comme travaillent et s'amusent les écoliers parisiens. Je n'étais malheureux que de loin en loin, et j'avais pour me consoler d'assez nombreux camarades des deux sexes. Je finis réellement, j'en demande pardon aux personnes sentimentales, par ne plus trop penser à ma cousine. «Ça n'est ni coeur, ni chair, ces petites créatures-là, m'écriais-je; c'est tout taffetas!»
Les jours, les mois passèrent. J'obtins mon dernier diplôme. Je pris des vacances, je voyageai. Je revins me faire inscrire comme avocat stagiaire au Palais de Justice. Ma cousine Édith devenait de plus en plus adorable et de plus en plus hautaine. Mais je ne pensais plus, oh! plus au tout à elle. Cela ne m'empêchait pas d'aller régulièrement, en bon neveu, voir mon oncle et dîner chez ma tante. Mon oncle me battait au billard, ma tante m'humiliait au whist; et j'étais bien vu dans la maison, sauf par la princesse Tout-Taffetas, par cette inaccessible Édith.