A quoi tient l'amour? / Contes de France et d'Amérique
Chapitre III
«Hélène.»
III
Au moment où j'achevais de lire, Jeanne et André pénétrèrent dans ma chambre, gais comme le matin, fous comme un premier baiser, amoureux, radieux.
«Je vous supplie de me laisser seul, leur dis-je; je suis souffrant, très souffrant.»
Ils partirent, avec un étonnement mêlé de pitié. Et je m'enfermai, pour être malheureux à mon aise, pour me griser de ma misère, tout seul, le plus longtemps possible.
La douleur, voyez-vous, c'est encore ce qu'il y a de meilleur au monde. C'est vers elle que nous allons tous; et l'on se repose au fond du désespoir, ainsi que dans la nuit, dans la tombe, dans le néant.
N'est-ce pas, ô lune qui luisais, pâle et froide comme le souvenir? N'est-ce pas, ô source de blancheur, dont les calmes rayons mouraient sur cette neige, éphémère comme l'innocence?
La Strettina
I
A la fin, mais non sans peine, son oncle, le marquis Michel, lui avait fait accepter ce mariage. Luca avait répudié difficilement la dernière maîtresse dont il s'était épris, la Strettina, une Vénitienne aux splendides torsades de cheveux dorés, au teint pâle et mat, aux yeux bruns comme un rêve d'été. Il avait fallu qu'on lui représentât, et qu'il se représentât cent fois à lui-même, mille et une considérations capitales: le gaspillage presque complet qu'il avait réussi à faire de la fortune de ses défunts père et mère, les scandaleux tapages qui jadis avaient rendu la Strettina célèbre, enfin la fuite des années et l'âge sérieux de trente ans par lequel il venait d'être atteint.
Pour lui faire entendre raison, le bon marquis avait été obligé de revêtir par deux fois son costume le plus sévère. Encore avait-il par deux fois échoué, car ses jambes courtes, son corps obèse et sa grosse tête, ornée d'une bouche fortement lippue et de deux larges yeux gourmands, n'étaient pas précisément faits pour convertir son neveu. La marquise avait dû s'en mêler.