A quoi tient l'amour? / Contes de France et d'Amérique
Chapitre II
Ma foi! je me décide. Me voilà sous une tente où on lutte à main plate. J'entre. A moi les lutteurs! Je fouille dans ma poche. On refuse mon argent. Les spectateurs ne paient qu'en sortant, s'ils sont contents du spectacle. A la bonne heure! Sous la toile basse, à double pente, couvrant un assez vaste parallélogramme, sont assis des curieux, sur les épaules desquels d'autres curieux se penchent. Des blouses bleues partout. Beaucoup de gamins, croquant des choses crues, ricanant, se trémoussant, criant, glapissant. Au milieu, une espèce de rond-point sablé. C'est là qu'a lieu la lutte.
Mais, diable! il pleut encore sous cette tente. Oui, le sol est détrempé; on voit luire vaguement des flaques d'eau boueuse. La toile humide, lourde, saturée d'eau comme une éponge, laisse filtrer sur tous les chapeaux et sur toutes les casquettes de grosses gouttes. A des endroits, on dirait une gouttière. Et pas moyen d'ouvrir le plus petit en-tout-cas! Ce serait d'un mauvais goût suprême. On serait honni, hué, chassé peut-être. Résigne-toi, mon couvre-chef! O mon paletot, résigne-toi! Vous sécherez plus tard.
Un Hercule, en caleçon pailleté et en maillot blanc, interpelle la galerie et crie:
«Qui veut lutter, qui veut lutter contre Marc-Antoine Triceps? La lice est ouverte, engageons les paris.»
Un homme en blouse s'avance et se propose. Affaire entendue. En un clin d'oeil, il ôte blouse et chemise, et le voici qui se produit, nu jusqu'à la ceinture. Un hourra s'élève: «C'est Bibi! Vive Bibi! Bibi vaincra!»
On parie pour ou contre Bibi. Bibi tend la main à Marc-Antoine Triceps. Ils font un tour sans se perdre des yeux. Chacun se campe dans l'attitude du combat. Ils se joignent, ils se tâtent, ils se frottent. Ils se pétrissent les mains et les bras, en guise de prélude. Ils se saisissent, ils s'empoignent à bras-le-corps. Ils se soulèvent l'un l'autre. Ils se prennent à la tête, au cou, à la ceinture. Ils tombent à genoux, ils se relèvent. Ils sautent sur leurs jambes et se remettent en position. L'attaque recommence, plus vive, plus pressante. Les corps en sueur se tordent, se massent sous les étreintes. Ce sont des feintes, des parades, des fausses chutes, des reprises. Bibi tient Marc-Antoine sous lui, par les épaules. Marc-Antoine se retourne et Bibi le repince. La chair glisse, luit, se ramasse, s'étale, se tend.