A quoi tient l'amour? / Contes de France et d'Amérique

Chapitre II

Mais une douleur vague me pénètre. Où suis-je? Où a-t-elle fui? Une clarté pâle me baigne. J'ai la sensation douloureuse d'un noyé, sur la tête duquel roule l'eau glauque et sourde. Non, elle n'est plus ici. Je regarde, je fais un effort, je porte les mains à mon front, à mes yeux. Hélas! j'ai rêvé. Songes que tout cela! chimères! Accablé, je m'étais assoupi; voilà tout. J'avais oublié; puis je m'étais souvenu, j'avais regretté, désiré, songé, et j'avais fini par rouler sur le parquet, en voulant saisir une ombre. Je fondis en larmes.

«Ah! malheureuse, pensais-je alors, non, tu n'es pas ma beauté, mon âme. Tu n'es qu'une femme, faible, fausse, coquette et sensuelle. Je t'avais transformée en déesse, et j'avais fait de mon coeur un temple pour t'adorer. Arrière, idole! Ce que j'aimais en toi, c'est ce que je mettais de mon âme en ta forme vide et menteuse. Tu as voulu descendre de ton piédestal. C'est bien, adieu. D'autres sont belles, d'autres me laisseront les aimer, les diviniser; d'autres seront heureuses de rester pour moi les fées du printemps; et peut-être ne briseront-elles pas si tôt mon rêve et mon bonheur.»

 

II

Je pleurai, pleurai lâchement. Le jour vint. On frappa à ma porte. Je ne rêvais plus cette fois. La bonne vieille concierge entra, apportant une lettre:

«Mon pauvre ami, ne me reproche rien. Je ne pouvais réellement pas rester avec toi.

«Je me suis privée de tout pendant six mois. Je maigrissais, j'enlaidissais. Je le voyais bien, tu le voyais bien aussi. Nous étions trop pauvres. Tu ne m'aurais plus aimée longtemps.

«Puis, il faut te l'avouer, j'ai un enfant, un petit enfant de deux ans, et je n'avais plus d'argent à donner à ma mère pour l'élever. Ma mère m'a menacée de me le renvoyer à Paris, où il mourrait. Il est si faible, si délicat, le pauvre petit! Tu ne l'as pas vu, tu ne le connais pas. Pardon.

«Oh! je ne t'ai pas fait d'infidélité. C'est mon ancien amant que je reprends. C'est lui le père, comprends-tu?

«Il m'épousera peut-être. Que veux-tu que je fasse? Il est riche; et depuis qu'il m'a quittée, il m'aime davantage.

«Sa famille comptait le marier à une fille laide. C'était arrangé. Il a bien voulu, puis il n'a plus voulu. Il m'a écrit. Je ne lui ai pas répondu d'abord. Il est allé chez Albertine, un jour qu'il savait devoir m'y trouver. Il m'a priée, suppliée; il m'a parlé de l'enfant. J'ai pleuré tout un jour et toute une nuit. Te rappelles-tu? Tu me demandais ce que j'avais!

«Je l'ai revu; il m'a fait parvenir des bijoux, des fleurs, des billets de mille francs; il a envoyé de l'argent à ma mère. Il m'a tout promis. Hélas! c'est plus fort que nous.

«Si je t'écris toutes ces choses, entends-tu? c'est que j'ai confiance en toi, c'est que je sais que tu m'aimes bien. Mais je ne suis plus, je ne puis plus être à toi. N'essaie pas de me revoir. Tu me ferais de la peine; et tu t'en ferais pour rien. Tiens, je t'embrasse encore une fois comme je t'aime toujours. Je serai souvent triste en pensant à toi. Adieu, adieu, adieu.

«Ton amie, Ce printemps-là (bien des printemps ont fleuri depuis lors), Luca de Rosis, le plus séduisant cavalier de la très séduisante ville de Naples, venait de renoncer solennellement à l'amour illégitime. Devant le bienheureux saint Janvier, il avait abjuré les superstitions du plus doux des libertinages, du libertinage qui se chauffe, comme le lacryma-christi, au soleil du Vésuve, et se berce, comme les fleurs de citronnier, aux brises du Pausilippe. Il avait reçu, à la vérité, un délicieux dédommagement en la personne de sa jeune épouse, la noble Francesca, adorable créature dont les galants, les abbés, les musiciens et les rimeurs célébraient sur tous les tons les grands yeux bleus et les beaux cheveux noirs.