A quoi tient l'amour? / Contes de France et d'Amérique
Chapitre II
Le lieutenant, jeune homme de famille noble, était sérieux, bien fait, suffisamment instruit, avait des manières distinguées et parlait sans accent notre langue. Il s'ennuyait de cette interminable guerre, écrivait le plus de lettres qu'il pouvait, et trouvait encore de nombreux loisirs. Souvent il prenait un bateau et descendait le cours de l'Yvrine en compagnie d'un sous-officier favori, avec lequel il partageait les cigares qu'il se faisait adresser.
Sur l'Yvrine, il y a un moulin. Le meunier était un gros courtaud, tête dans les épaules, cheveux ras et grisonnants, large face, large bouche, teint sanguin sous le hâle, menton empâté, oeil à fleur de tête. La famille du meunier se composait simplement de sa femme et de sa fille. Madame la meunière, personne d'une quarantaine d'années, longue et maigre, avait le visage mat, l'oeil clair et sec, les lèvres minces, le front étroit, l'air âpre et envieux. Pour la demoiselle du moulin (c'est ainsi qu'on disait dans le pays), elle ne ressemblait guère à ses parents. Amédine était fraîche comme le mois de mai, belle comme la première rose du printemps et douce comme une petite fauvette. Sous ses fins cheveux blonds, elle avait la grâce et le charme. Sa mère, fort ambitieuse, l'avait mise, à douze ans, dans un couvent de premier ordre; elle y était restée trois années sans apprendre ni oublier beaucoup de choses, et était revenue, aussi franche, aussi naïve, aussi simplement belle, mais un peu plus songeuse, régner, comme une petite fée, sur l'écume argentée qui sortait de la roue du moulin.
II
Le lieutenant Karl descendit un jour la rivière jusqu'à la prairie du meunier et vit la jeune fille. Il revint souvent, la revit plusieurs fois et se sentit bientôt tout à fait épris d'elle.
D'abord il ne voulut pas se l'avouer. Quand il ne lui fut plus possible de se cacher son amour, il s'efforça de le vaincre. Tout conquérant qu'il fût, il n'y réussit pas. Les petites boulottes, qui avaient jusque-là brillé dans sa mémoire, pâlirent, s'évanouirent devant les yeux bleus de l'étrangère. C'en était fait: il était amoureux, profondément amoureux.
Il en fut humilié, il en fut irrité. Il songea à enlever Amédine de vive force; cela lui parut vite absurde. Il tâcha d'oublier, puis il voulut demander un changement de résidence. Mais l'image d'Amédine lui restait au coeur, et il entendait en rêve le son de sa voix fraîche et pure.
Quand la passion eut complètement envahi l'envahisseur, quand elle eut exterminé les souvenirs gênants, les scrupules et les hésitations, il ne pensa plus qu'à une chose, il n'eut plus qu'un but: se faire aimer. Pour s'introduire dans la maison, il déploya une diplomatie digne du premier ministre de son roi. Il fit espionner, espionna lui-même, apprit les habitudes de la famille, sut le caractère du père, celui de la mère, leurs côtés faibles, se concilia les deux paysans qui travaillaient au moulin, caressa les animaux, échelonna ses progrès et finalement parvint à entrer dans la place.
Le meunier avait une passion, celle de l'argent. La meunière n'était pas moins intéressée que son mari. Elle caressait un idéal: faire de sa fille une dame, une riche et belle dame, qui pût mépriser père et mère.
Les temps qu'on traversait étaient durs, en vérité.