A quoi tient l'amour? / Contes de France et d'Amérique

Chapitre III

On était singulièrement gêné au moulin; une mauvaise spéculation avait emporté la plupart des économies de la maison. Les avarices et les ambitions aigries fermentaient au coeur de ces petites gens. Amédine fleurissait sans souci de telles choses, mais parfois, la nuit, elle pleurait, en entendant les coups redoublés des canons du siège.

Karl gagna vite les bonnes grâces du père et de la mère. Il les flatta, leur força la main pour leur faire gagner de l'argent, se montra désolé de la guerre, dit du mal des rois et des empereurs, du bien de la France et de l'Allemagne, et soupira longuement après une paix loyale et prochaine.

Il devint l'hôte coutumier du moulin. Amédine sentit tout de suite qu'elle était aimée de lui, que c'était pour elle seule qu'il venait. Elle perdit sa gaîté, n'eut pas l'air de comprendre, et ne cessa de se montrer froidement réservée, dédaigneusement distraite.

Elle eut beau faire; Karl, oisif et déconcerté, s'enfonçait de plus en plus dans son amour. Il avait d'abord songé à un enlèvement, puis à une séduction; il était absorbé maintenant par une sérieuse et mélancolique rêverie. Amédine restait indifférente.

 

III

Cependant Paris affamé capitula; la paix fut signée. Les Allemands durent évacuer Marfleury. Avant de partir, car il fallait absolument partir, Karl ne put résister à la tentation d'ouvrir son coeur à la jeune fille. Il s'était toujours montré si respectueux envers elle, qu'on ne faisait plus scrupule de les laisser ensemble.

Ils étaient donc seuls dans le pré, sur le bord de l'eau. Karl dit:

«Mademoiselle, nous allons bientôt vous quitter.

—Ah! fit-elle simplement, avec une intonation qui signifiait: «Plût à Dieu que vous ne fussiez jamais venus!»

—J'en suis désespéré, reprit-il, après un silence.

—Désespéré d'être victorieux?

—Comme vous dites cela! on croirait que c'est moi qui ai déchaîné cette guerre.»

Elle ne répliqua rien.

«Oh! vous ne nous aimez pas!»

Nouveau silence.

«Si l'un de nous vous aimait cependant… de tout son coeur… de toute son âme!… Est-ce que vous ne voudriez même pas l'écouter?

—Si l'un de vous avait ce mauvais goût, il ferait mieux de se taire.

—Pourtant, il faut que je vous parle. Oh! ne vous éloignez point; que craignez-vous de moi? N'entendez-vous pas que ma voix tremble? C'est que je vous aime; oui, le mot est dit, je vous aime.»

Elle fit un mouvement d'incrédulité.

«Vous ne le croyez pas, vous ne voulez pas le croire. Hélas! je quitte demain votre pays. Quand le temps aura commencé à faire oublier les misères de cette lutte funeste, je reviendrai. Je n'aurai plus cet uniforme, qui maintenant vous irrite encore. Je vous reverrai, si vous le permettez. J'aurai l'assentiment de ma famille, et peut-être obtiendrai-je l'assentiment de la vôtre, pour vous aimer. Adieu; pensez à tout cela. Je ne saurais être heureux que par vous, et pour vous je sacrifierai tout ce qu'un honnête homme peut sacrifier à une femme.»