A quoi tient l'amour? / Contes de France et d'Amérique
Chapitre II
La marquise demeurait fort belle, et, sous ses cheveux argentés, ses traits, un peu las, étaient encore nobles et gracieux. Elle confessa maternellement Luca, l'enjôla par une exquise indulgence, lui montra la fiancée qu'on lui destinait, et le rendit amoureux de la jeune fille.
La veille du mariage, il voulut pourtant revoir une dernière fois sa maîtresse. La marquise le rencontra, devina où il allait et le dissuada de continuer son chemin. Mais elle dut promettre qu'elle ferait parvenir à cette pauvre Strettina plusieurs milliers d'écus d'or et une lettre d'adieu.
Les noces célébrées et les nouveaux époux partis pour leur villa suburbaine, la marquise, avec sa bonne foi accoutumée, songea à s'acquitter de la mission dont Luca l'avait chargée pour la Vénitienne. Elle ne pouvait évidemment ni aller chez la courtisane, ni faire venir cette fille dans sa maison. D'autre part, elle répugnait à envoyer simplement de l'argent par un valet. Elle songea au marquis, lui expliqua la chose et le pria de faire pour le mieux.
II
Le marquis Michel était un galant homme. Jadis, dans l'effervescence de ses jeunes années, il avait eu, ou avait cru avoir, ou avait fait croire qu'il avait, d'assez fréquentes aventures. Il était resté quelque peu mondain, soignait sa mise, se poudrait minutieusement, portait des nuances presque claires, offrait des bonbons aux dames dans une boîte d'or, et, malgré la gravité officielle que lui conférait son titre de surintendant de l'impôt foncier des Deux-Siciles, ne dédaignait pas de faire, en secouant son jabot et en se dandinant sur la pointe des pieds, des plaisanteries anodines, dans lesquelles il mettait juste autant de sel que les petits enfants sur la queue des oiseaux qu'ils veulent attraper.