Audacieuse Emily
Chapitre 12
Finalement, ils ne choisirent pas un restaurant romantique hors de prix comme Nick l’avait prévu. Après une épuisante journée de visites en tout genre, Emily avait suggéré de dîner dans un endroit plus décontracté, étant donné qu’ils avaient l’intention de partir tôt le lendemain matin. Elle avait admis ensuite que la véritable raison de son refus était qu’elle n’avait rien d’assez habillé pour ce genre de lieu et qu’elle risquait de s’y sentir mal à l’aise. Il lui avait alors proposé de l’emmener faire les boutiques, mais elle avait refusé de façon si catégorique qu’il n’avait pas insisté.
A présent, Nick était assis face à Emily, de l’autre côté de la table, la regardant avec attention, tandis qu’elle consultait la carte des desserts. Est-ce qu’il avait raison de l’emmener dans le Vermont ? Elle n’était pas réellement sa petite amie, juste une aventure de passage, et le but du voyage n’était pas de la présenter officiellement à sa famille…
— Tout a l’air délicieux, dit-elle en levant les yeux vers lui. Qu’est-ce que tu as choisi ?
— Je ne sais pas.
Il n’avait même pas regardé la carte, trop occupé à l’observer. Il n’avait pas l’habitude d’être décontenancé par les femmes, mais celle-ci l’intriguait. Elle était si différente…
Emily secoua la tête d’un air désapprobateur.
— Il est déjà tard. On doit partir à 8 heures demain matin. On n’a pas le temps de passer une heure à choisir le dessert.
— Quelle autorité, tout à coup !
Elle le regarda, interdite.
— Je peux en effet me montrer autoritaire, parfois. Mais pas souvent.
Il lui décocha un sourire charmeur.
— Si tu veux mon avis, j’ai plutôt l’impression que si tu n’avais pas étudié chaque mot du menu, on serait déjà sortis du restaurant depuis une bonne demi-heure !
Elle rit de bon cœur.
— D’accord, j’admets que tu as raison monsieur Je-sais-tout… Mais je me rattraperai, ajouta-t-elle, tout en jetant un coup d’œil à la table voisine, où un couple venait de passer commande.
Elle se pencha vers lui et murmura à voix basse :
— Je passerai la nuit à mon hôtel et toi chez toi, comme ça, on pourra tous les deux passer une bonne nuit de sommeil.
Lorsqu’elle s’était penchée au-dessus de la table, son pull s’était entrebâillé, ce qui lui avait donné une vue imprenable sur ses seins et le soutien-gorge en dentelle rose qu’elle portait ce soir-là.
— Entendu, lui répondit-il, sans se départir de son flegme, si c’est ce que tu veux…
Ce n’était pas la réponse à laquelle elle s’était attendue, ni celle qu’elle avait envie d’entendre, à en juger par l’expression de légère surprise qui se dessinait sur son visage. Mais elle se reprit très vite, puis, se redressant avec détermination, elle déclara :
— La question n’est pas vraiment de savoir ce que je veux, mais plutôt de faire ce qui est raisonnable. D’accord ?
— D’accord.
— Bon, très bien, fit-elle en se concentrant de nouveau sur le menu. J’ai décidé que je ne prendrai pas de dessert, finalement, conclut-elle avec une moue charmante.
Nick sourit, amusé, et fit un geste discret à l’attention du serveur pour demander l’addition.
— Nous allons tous les deux prendre un dessert. Tu peux compter là-dessus, dit-il, tandis qu’elle le regardait avec étonnement. D’autre part, tu dors avec moi, et ce n’est pas négociable.
Elle se mordit la lèvre, faisant mine d’être contrariée, mais il vit une lueur d’excitation dans ses yeux noisette.
Il sortit quelques billets de son portefeuille, sachant que c’était trop, mais il était trop impatient pour attendre l’addition. Il posa l’argent sur la table et enfila sa veste en cuir. Ce fut suffisant pour attirer l’attention du couple qui se trouvait à la table voisine et, en habitué de ce genre de situation, Nick comprit immédiatement qu’ils l’avaient reconnu.
Ils se chuchotèrent quelques mots, et aussitôt la femme ouvrit son sac à la recherche d’un bout de papier, tandis que l’homme attrapait un stylo dans la poche intérieure de sa veste. Nick avait déjà assisté à cette scène au moins mille fois. En quelques secondes, ils décidèrent qui de l’un ou de l’autre allait l’approcher.
Il eut alors envie de partir en courant. Envie de prendre Emily par la main, et de l’entraîner en vitesse vers la sortie, avant qu’ils aient le temps de prononcer le moindre mot. Pour la première fois de sa carrière, il en eut assez de se montrer fair-play, assez de sourire mécaniquement, assez de signer des autographes sur tout et n’importe quoi. Ce soir, il trouvait cette intrusion dans un moment privé de sa vie absolument insupportable. Il n’avait pas envie d’être Nick Corrigan.
Emily se leva et il se précipita de l’autre côté de la table pour l’aider à enfiler sa veste.
— Excusez-moi, monsieur… Vous êtes bien Nicky Corrigan ? demanda une voix timide de femme derrière lui.
Il marqua un temps d’hésitation, tenté de répondre à la femme qu’elle se trompait, qu’il s’appelait John Smith, originaire de Kalamazoo, dans le Michigan, et qu’il venait visiter la ville avec sa femme. Il croisa le regard d’Emily pendant quelques secondes, puis il se força à sourire et il se retourna.
— Oui, c’est bien moi, dit-il d’une voix aussi aimable que possible.
La femme, d’un certain âge, sembla soulagée, et il se sentit un peu coupable.
— Mon mari m’a dit que c’était vous. Est-ce que je peux vous demander un autographe pour mes deux fils ?
— Bien sûr, fit-il, lassé.
Il s’assit pour essayer de ne pas attirer l’attention des autres clients et griffonna les deux noms, tandis qu’Emily attendait patiemment. Mais le mari eut tôt fait de les rejoindre.
— Désolé de vous déranger de nouveau, Nicky, commença-t-il d’une voix tonitruante, mais j’ai un neveu qui aimerait…
— Désolée, l’interrompit Emily en posant la main sur l’épaule de Nick, mais il passe la soirée avec moi… aujourd’hui. Je suis sûre que vous comprenez…
Puis, sans attendre de réponse, elle sourit à Nick et lui dit :
— Nous ferions mieux de nous dépêcher, si nous ne voulons pas être en retard.
Il lui sourit à son tour.
— Oui, allons-y, ma chérie…
Il regarda l’homme en haussant les épaules en signe d’excuse et prit la main d’Emily, puis tous deux se dirigèrent vers la sortie.
Les murmures fusaient sur leur passage, au fur et à mesure qu’on reconnaissait Nick. Certains l’interpellèrent et il leur fit un signe de la main, mais il ne s’arrêta pas.
« Qui est la femme, avec lui ?
— Je croyais qu’il sortait avec un mannequin suédois.
— Oui, Ingrid Quelque-chose.
— Non, celle-là c’était l’année précédente… » entendaient-ils
Lorsqu’ils atteignirent enfin la porte du restaurant, Nick était absolument furieux ; il avait envie de leur crier à tous de s’occuper de leurs affaires.
« Je crois que celle-ci est l’actrice télé.
— Tu plaisantes ?
— Oui, tu as raison, je suppose qu’elle est un peu trop quelconque pour ça… »
Il entendit cette dernière remarque juste à l’instant où ils sortaient. Blême de colère, il eut envie de faire demi-tour pour aller gifler ce type vraiment trop stupide. Mais cela n’aurait fait qu’embarrasser Emily davantage encore. De plus, il aurait été injuste de s’en prendre à quelqu’un d’aveugle. Car il l’était forcément, puisque Emily n’avait rien de quelconque. Plus il la regardait d’ailleurs, plus il la trouvait jolie.
Il espérait juste qu’elle n’avait pas entendu cet imbécile. Mais comment aurait-elle pu ne pas entendre ?
Il se tourna aussitôt vers elle et vit qu’elle semblait calme et souriante. Peut-être n’avait-elle rien entendu en fin de compte.
— Tu as envie de rentrer chez moi à pied ou de prendre un taxi ?
Elle éclata de rire.
— Quoi ?
— Tu es sûr que je vais chez toi et non à mon hôtel ? lui demanda-t-elle.
— Ecoute, si tu préfères qu’on dorme à ton hôtel ce soir, ça ne me pose pas de problème. Je n’ai qu’à passer chercher quelques affaires.
— Tu arrives toujours à tes fins ?
— Alors, taxi ou non ?
— Marchons, ce n’est qu’à dix pâtés de maisons, après tout…
— Oui, à peu près, dit-il en lui prenant la main. Tu es déjà allée dans le Vermont ?
— Non, je suis allée à l’université dans le Kentucky et en général je rentrais chez moi pour les vacances. J’ai bien dû visiter Washington D.C. une fois, mais en dehors de ça je n’ai pas beaucoup voyagé.
— Quelle extravagance ! s’écria-t-il sur le ton de la plaisanterie, puis, plus sérieux, il lui demanda : Pourquoi le Kentucky ?
Elle haussa les épaules.
— Je ne roulais pas sur l’or à l’époque et ils m’ont offert une bourse d’études.
— Vraiment ?
— Pas la peine d’avoir l’air si surpris ! Deux autres universités m’avaient proposé une bourse, si tu veux le savoir !
— Je ne suis pas surpris. Je ne suis qu’un athlète qui ne connaît rien d’autre que le sport, et j’avais oublié que tu étais une intello.
— Oui, c’est ça, tu parles d’une intello !
— Tu peux le reconnaître, tu sais… Tu n’as aucune raison d’avoir honte, dit-il en la prenant dans ses bras.
— Ça ne fait pas de moi une grosse tête, et sache que j’adore le sport. Je faisais de la course quand j’étais au lycée, je jouais au volley-ball à l’université et je n’ai pas manqué un match de foot en quatre ans. Et je parie que je suis capable de citer plus de statistiques sur le base-ball que quatre-vingt-quinze pour cent de tes fans !
— Là, tu exagères un peu, non ?
— Je n’ai pas dit que je savais tout ce qu’il y a à savoir sur le base-ball, mais j’ai une très bonne mémoire, dès qu’il est question de statistiques et de faits sans importance.
— J’ai quelques connaissances statistiques, moi aussi, et je te testerai demain sur la route du Vermont.
— Je relève le défi !
Il resta silencieux quelques instants, surpris par sa soudaine assurance.
— Tu sembles avoir un réel esprit de compétition.
— Oui, admit-elle.
— Qu’est-ce que tu as étudié, à l’université ?
— Je me suis spécialisée dans la linguistique, mais, une fois que j’ai eu terminé, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas tellement de débouchés, alors je me suis lancée dans les sciences politiques et ensuite la littérature anglaise. Ça m’a pris cinq ans en tout, et j’ai aussi passé un diplôme d’enseignement, au cas où.
— Tu as obtenu des diplômes dans trois spécialités différentes en seulement cinq ans ?
Elle hocha la tête.
— Et toi ? Quel diplôme as-tu passé ?
— Base-ball, répondit-il d’une voix monocorde.
Elle se mit à rire.
— Je suppose que tu as suivi des études aussi. Qu’est-ce que tu as étudié ?
— Rien.
— Tu veux dire que tu as joué au base-ball sans être obligé de suivre aucun cours ?
— Oui, répondit-il d’une façon plus sèche qu’il n’aurait voulu.
— Désolée, je ne savais pas… Je ne voulais pas être…
— ça n’a pas d’importance… Excuse-moi, je n’aurais pas dû me montrer aussi susceptible… En fait, un recruteur a un jour frappé à ma porte et il m’a offert plus d’argent que je n’en avais jamais vu de ma vie pour jouer. J’ai alors pris la décision d’arrêter mes études. Il n’a pas eu à faire trop d’efforts pour me persuader, je ne vivais que pour le base-ball depuis tout petit.
— Oh ! Voilà un aspect du base-ball que je ne connaissais pas !
— Ce n’est pas une chose dont j’ai l’habitude de me vanter. Je ne fais pas de publicité là-dessus.
Ils arrivèrent à une intersection et attendirent que le signal lumineux passe au vert pour traverser.
— Comme si ça pouvait faire la moindre différence pour tes fans ! dit-elle en le serrant dans ses bras.
Quelques instants plus tard, elle lui désigna une vitrine de Noël.
— Regarde ! On s’arrête un moment ?
Souriant en voyant son excitation, Nick regarda le train miniature disparaître au milieu des arbres, avant de réapparaître dans une seconde vitrine et de se diriger vers un panneau qui indiquait la direction du pôle Nord. Puis son sourire s’effaça et il repensa à ce qu’elle venait de lui dire. Elle avait raison, ses fans se moquaient pas mal de savoir s’il avait ou non fini ses études. Mais il ne pouvait s’empêcher de se demander, comme il l’avait déjà fait au moment de l’accident de Billy, ce qu’il adviendrait de lui, lorsque sa carrière dans le base-ball serait terminée.
— C’est magnifique ! s’extasia Emily. Il y avait un article dans le Times qui expliquait comment les gens qui décorent les vitrines et les sponsors des défilés préparent la saison des fêtes au moins un an à l’avance !
Brusquement, elle se redressa, le regardant d’un air médusé.
— Le défilé Macy’s… C’est demain !
— Oui, c’est toujours le jour de Thanksgiving.
— Je n’arrive pas à croire que j’avais oublié ! Tu y es déjà allé ?
— Il y a huit ans à peu près, j’avais loué un grand appartement avec vue sur le défilé. C’était magnifique.
— Tu es sérieux ? Ce qu’il y a d’excitant, c’est d’être au milieu de la foule et de voir les gens réagir au spectacle.
— ça, c’est ce qu’on dit, quand on n’est pas assailli dans la rue par un flot de gamins excités.
— Oui, j’imagine que ça ne doit pas être évident… dit-elle en se tournant vers lui.
— Je n’ai pas à me plaindre. Les fans sont importants, dans la carrière d’un sportif…
— Je n’aurais jamais pensé être à New York au moment de ce défilé !
— Si tu as envie d’y aller, nous irons.
— C’est gentil, mais non, merci. Je n’ai pas besoin d’assister à un défilé pour passer un bon moment avec toi. En plus, ça n’est pas toujours exceptionnel.
Ils étaient presque arrivés à l’appartement de Nick. De là où ils étaient, il voyait Sam, le portier qui travaillait le soir, héler un taxi pour un des résidents.
Nick attira Emily à l’écart du flot des passants.
— Si tu as vraiment envie de voir ce défilé, nous ne sommes pas obligés d’aller dans le Vermont, tu sais.
Elle le regarda d’un air pensif.
— Quand as-tu vu ta famille pour la dernière fois ?
— ça n’est pas la question. Ce qui est important, c’est que tu voies tout ce que tu as envie de voir à New York. C’est ton plus grand voyage, non ?
— Rien n’empêcherait que tu ailles voir tes parents dans le Vermont et que j’assiste au défilé, si je le voulais vraiment, dit-elle avec un léger haussement d’épaules.
Il songea que cette éventualité lui aurait été très désagréable. Pour une raison qui lui échappait, il avait vraiment envie qu’elle vienne avec lui.
— Tu es très silencieux tout à coup, Nick. Est-ce que j’ai dit quelque chose qui t’a déplu ?
— Non, pas du tout. C’est juste que je n’ai pas envie de me conduire de façon égoïste. J’ai déjà complètement chamboulé tes vacances, et maintenant je t’emmène loin de la ville que tu voulais découvrir.
Elle lui caressa doucement la joue.
— C’est idiot de ma part, mais j’ai oublié de te dire une chose importante : ce sont les meilleures vacances que j’aie jamais passées ! Et rien de ce que cette ville a à m’offrir ne pourrait les rendre meilleures.
Il l’embrassa, prenant conscience que lui aussi venait de passer quelques jours proches de la perfection.
Il passa un bras autour des épaules de la jeune femme et l’entraîna en direction de son immeuble.
Après avoir marché un moment en silence, elle dit :
— En plus, j’ai déjà programmé l’enregistrement du défilé… Je pourrai le regarder en rentrant chez moi.
Il n’avait pas envie de penser à son départ. Pas encore. Il y avait quelque chose chez Emily qui le touchait. Elle était intelligente, drôle, elle réagissait au quart de tour et elle ne se laissait pas marcher sur les pieds… Il avait une très grande envie de mieux la connaître. Le long voyage en voiture qu’ils feraient pour se rendre dans le Vermont lui en donnerait l’occasion. Ils allaient enfin pouvoir parler. Il se demanda s’il aurait le courage de lui parler de Billy. Et de ses propres peurs. Il verrait bien le lendemain. Pour les heures à venir, elle serait dans son lit, et rien n’aurait pu lui être plus agréable.
Il l’attira contre lui pour l’embrasser de nouveau.
Au même instant, le flash d’un appareil photo les éclaira.
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