Audacieuse Emily

Debbi Rawlins · Chapitre 15 sur 16

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Audacieuse Emily

Chapitre 15

 

Nick ne parvenait pas à dormir. Il fixait le plafond peu familier de la chambre exiguë qu’ils avaient louée, dans la petite auberge. L’endroit n’était pas aussi charmant qu’ils l’avaient espéré. Le lit était trop petit à son goût et la plomberie très bruyante, mais enfin c’était une chambre de libre, et c’était ce qui comptait. En dépit de ces désagréments, il aurait dû être épuisé après avoir si peu dormi la nuit précédente, fait le long trajet en voiture et passé la soirée avec ses neveux qui l’avaient tenu éveillé jusqu’à minuit, pour jouer à des jeux vidéo.

Même sa mère était restée éveillée bien plus tard que de coutume, pour pouvoir profiter de lui au maximum.

Il regarda Emily qui dormait paisiblement et, égoïstement, il eut envie de la réveiller. D’expérience, il savait qu’un petit baiser sur l’épaule aurait suffi. Le simple fait de se rapprocher d’elle l’aurait peut-être même déjà réveillée. La tentation était grande. Après tout, elle avait dormi dans la voiture ! Mais il se dit qu’il était temps qu’il cesse d’être égoïste, comme il l’avait été pendant la plupart du temps de sa vie d’adulte. Il avait franchi une première étape, quand il avait parlé de Billy et de ses peurs à Emily. Et puis le soir même, lors du dîner de Thanksgiving avec sa famille, il avait relativisé certaines de ces peurs. Il s’était dit qu’il avait envie d’être quelqu’un de bien, un homme dont les parents pourraient être fiers, et pas seulement parce qu’il était un très bon joueur de base-ball.

Il devait croire aussi qu’il valait mieux que le Nick Corrigan dont les aventures amoureuses s’étalaient dans les journaux. Il était toujours aussi déterminé à faire de son mieux sur le terrain, mais il savait désormais qu’il devait se préparer à la suite, à l’après-jeu, sans paniquer. Il serait bon également d’aller rendre une longue visite à Billy, qui était en pleine remise en question, mais sans avoir eu droit à aucune préparation. Peut-être qu’ensemble, ils trouveraient le moyen de faire face à cette situation nouvelle pour son ami. Il l’appellerait dès le lendemain, décida-t-il, et il prendrait ses dispositions pour se rendre en Louisiane. Il aurait tellement aimé qu’Emily puisse venir avec lui !

Il se mit sur le côté pour la regarder dormir. Il avait connu tant de femmes, au cours des douze dernières années, des femmes d’une beauté à couper le souffle, grandes et minces, élégantes, le genre de femmes que les journaux et les magazines à scandale s’empressaient de photographier en sa compagnie.

Emily était d’une beauté non conventionnelle. Elle avait une peau parfaite et très douce, ainsi que des fossettes très sexy, tandis que toutes ces femmes stéréotypées semblaient se mélanger dans son esprit en un vague souvenir.

— Tu es réveillé depuis longtemps ? lui demanda-t-elle doucement.

C’était soir de pleine lune et il avait laissé les doubles rideaux ouverts pour avoir un peu de lumière, mais elle tombait maintenant directement sur le visage d’Emily.

— Viens ici, lui dit-il en la prenant dans ses bras. Comme ça, tu n’auras pas le reflet de la lune dans les yeux.

— Ou bien tu pourrais te lever et fermer les rideaux, suggéra-t-elle en se lovant dans ses bras avec un petit soupir de contentement.

— Tu dis ça parce que tu veux regarder mes fesses !

— Oui, fit-elle en lui caressant le torse. Je voudrais des abdos et des fesses comme ça !

Il sourit.

— Tu es prête à faire ce qu’il faut pour ?

— Jamais de la vie !

— Je t’aime exactement telle que tu es…

Il lui caressa doucement les fesses et le dos et, sans surprise, sentit venir une érection.

— Tu n’as pas du tout dormi ?

— Si… Une heure ou deux.

— C’est à cause du lit ? On aurait sans doute dû accepter l’offre de Leslie et dormir dans la suite.

— Et dormir séparément ? dit-il en lui embrassant les cheveux. Certainement pas !

— Mais, au moins, ça t’aurait permis de te reposer avant de reprendre la route. Peut-être qu’on devrait rester une nuit supplémentaire.

— Non, il ne nous reste que deux nuits à passer ensemble. Et je veux que tu sois entièrement à moi.

Elle soupira et se mit à trembler contre lui.

— Le temps est passé si vite tout à coup !

— Je suis content qu’on ait réglé ta note au Thornton, comme ça, on ira directement chez moi.

— Moi aussi, dit-elle en lui caressant le torse du bout des doigts. J’ai bien aimé le trajet en voiture aussi, c’était bon de juste parler.

— ça a été facile, grâce à toi.

— Rien dans cette conversation n’était facile.

— Oui, mais ça m’a aidé.

— Je suis désolée de te dire ça, mais si tu es peut-être le roi du base-ball, tu n’en es pas moins un être humain malgré tout, et tu as tes faiblesses, comme tout le monde.

Il ne put s’empêcher de sourire. A mesure que sa carrière avait décollé, de moins en moins de gens avaient osé lui tenir tête, même lorsqu’il en aurait eu besoin.

— Tu peux me dire à quand remonte la dernière fois où tu t’es retenue de dire ce qui te traversait l’esprit ?

— Ce soir.

— Quand ?

— Je ne vais pas te le dire. Si tu ne le sais pas, ça prouve que j’ai bien fait.

Au lieu d’essayer d’en savoir plus, il se pencha pour l’embrasser.

— Il y a beaucoup de choses que tu fais très bien, murmura-t-il, lui caressant les seins.

— Il faudrait que tu essaies de dormir un peu, avant qu’on retrouve tout le monde pour le brunch.

Ah ! oui… Le brunch… Il n’avait pas été emballé par cette idée. Il aurait préféré petit-déjeuner de bonne heure pour pouvoir reprendre la route avant midi.

— A propos de ça…

— Ne t’avise pas de reculer ! Ta mère en serait terriblement déçue. A moins que tu aies décidé de revenir les voir la semaine prochaine.

— Non, pas la semaine prochaine. Je vais aller en Louisiane.

— Je vois.

— Je pense que Billy et moi avons besoin d’une longue discussion d’homme à homme. Mais pour l’instant j’ai autre chose en tête…

 

***

 

Comme pour le dîner de la veille, il avait été difficile de décider qui serait assis à côté de Nick, car les trois enfants voulaient être près de leur oncle. Mais, cette fois-ci, Leslie y était préparée et, avec la précision d’un général, elle avait imaginé un système de rotation pour que chacun soit à côté de lui à un moment donné, tandis qu’Ann serait assise à sa droite pour toute la durée du brunch. Emily s’assit entre le père de Nick et Tom.

— Au fait…, dit Tom en ôtant ses lunettes pour les nettoyer avec un coin de la nappe, comment va ton ami Billy, Nick ? Il ne pourra pas jouer cette saison, et peut-être même jamais plus. Voilà qui va sans doute affecter les résultats de l’équipe, non ?

— Je ne savais pas que tu suivais les nouvelles sportives, répliqua Nick avec une légère pointe de ressentiment. Billy s’en sortira.

— De quoi est-ce que vous parlez ? demanda Ann, alarmée. Un joueur a été blessé ?

— Pas sur le terrain, maman, la rassura Nick en lui tapotant la main. Bill a eu un accident de voiture.

— Je sais que le base-ball n’est pas comme le football, mais je m’inquiète toujours. Je n’étais pas au courant, pour ton ami. Est-il gravement blessé ?

Les traits de Nick se durcirent un peu.

— Oui, dit-il doucement, il risque de ne plus jamais pouvoir jouer.

— Quelle poisse ! s’écrièrent Kevin et Ryan à l’unisson, tout en se passant un énorme plateau de gaufres.

— Avec une jambe cassée en quatre endroits différents, un bras cassé et le bassin touché, ce serait un miracle, s’il pouvait jouer de nouveau. J’espère qu’il a prévu un autre plan de carrière, reprit Tom. Il a fait des études ?

Le visage de Nick s’assombrit de façon imperceptible.

— Oui.

La tension était devenue si dense autour de la table qu’il n’était plus possible de l’ignorer. Même Emily avait du mal à respirer. Elle détourna les yeux de Nick assez longtemps pour voir que sa mère avait les yeux fixés sur ses couverts en argent, tandis que Leslie lançait à son mari des regards assassins qui auraient pu le clouer sur place, s’il avait daigné la regarder.

— Je suis content de l’apprendre, dit Tom en faisant signe à la serveuse de lui apporter davantage de café. Ce n’est pas juste la perte de salaire, c’est aussi les contrats avec les sponsors qui vont disparaître, et ensuite que lui restera-t-il ? Enfin, je n’ai pas besoin de te dire tout ça, tu le sais déjà.

Nick lui sourit, maître de lui.

— Ne t’inquiète pas pour Billy, il a gagné beaucoup d’argent et il l’a suffisamment bien investi pour que son avenir soit assuré. Il a de quoi vivre comme un pacha jusqu’à sa mort.

L’expression hautaine de Tom fléchit légèrement.

— C’était très sage de sa part…

— Oui… Tant mieux pour lui, dit Leslie. J’espère qu’il va vite se remettre. Et j’espère aussi qu’on va bientôt nous apporter à manger. Je meurs de faim !

Emily était furieuse contre Tom. Nick ne dirait pas un mot de plus, pour préserver la paix, et Ann et Leslie semblèrent soulagées de voir la serveuse arriver, un pot de café à la main. Le silence s’installa, tandis qu’elle servait le café et promettait aux enfants de leur apporter davantage de chocolat chaud.

— Que faites-vous dans la vie, Emily ? demanda Patrick Corrigan, quand la serveuse se fut éloignée.

Emily ne savait pas s’il essayait de changer de conversation, s’il souhaitait réellement le savoir ou s’il se montrait simplement poli.

Elle leur expliqua rapidement ce qu’elle faisait, sans entrer dans les détails. Elle était encore un peu secouée par le tour aigre-doux qu’avait pris la conversation, autour de l’accident de Billy.

Tom s’adossa à sa chaise, la regardant par-dessus ses lunettes.

— C’est intéressant… Ça doit nécessiter beaucoup de recherches.

— Oui, c’est d’ailleurs la partie la plus importante et la plus intéressante de mon travail.

— Quel sorte de diplôme est nécessaire pour ce genre de profession ?

Emily haussa les épaules.

— Je ne pense pas que cela nécessite de diplôme particulier.

— Vraiment ? Alors vous n’avez pas été obligée d’aller à l’université ?

— Non, je n’y ai pas été obligée… mais j’y suis allée.

Il sourit, comme s’il avait eu affaire à un enfant récalcitrant.

— Et votre diplôme est dans quel domaine ?

— Plusieurs domaines, en fait… Linguistique, littérature anglaise et sciences politiques, dit-elle en souriant. Ma mère avait peur que je sois une éternelle étudiante et que j’accumule les prêts étudiants. Heureusement, j’ai obtenu des bourses et j’ai passé mes diplômes en cinq ans. Et vous ? Vous êtes enseignant, je crois…

Il la regarda, médusé.

— Je suis professeur.

— Oh ! Je ne savais pas que tu avais eu de l’avancement, lui dit Nick sur un ton qui semblait d’une sincérité désarmante, et à propos duquel Emily eut un léger doute. Félicitations !

— Eh bien, non… En théorie, je suis toujours maître de conférences, murmura Tom en rougissant légèrement.

— Et qu’enseignez-vous ? lui demanda Emily.

— L’histoire de l’art.

— Ah…, fit-elle, buvant une gorgée de café d’un air pensif, avant de demander d’une voix candide : Alors si vous n’êtes pas titulaire et que vous perdez votre poste, je suppose qu’un emploi de conservateur de musée ou de guide serait votre nouveau plan de carrière.

Il resta bouche bée, comme s’il avait du mal à croire ce qu’il venait d’entendre, et l’expression consternée qui se lisait sur son visage força Emily à détourner les yeux pour ne pas éclater de rire. Elle croisa le regard de Nick, et constata que lui aussi se retenait de rire. Elle finit par regarder Ann, et se sentit aussitôt légèrement honteuse. Elle s’était comportée comme une imbécile. C’était la famille de Nick, et il n’avait pas besoin qu’elle prenne sa défense.

Ann lui fit un clin d’œil en aparté, avant de s’écrier :

— Oh ! merveilleux ! Voici notre repas. Je suis affamée.

 

***

 

Une fois que le brunch fut terminé et que Ryan et Kevin eurent supplié en vain Nick de rester un jour de plus, Tom emmena les garçons faire la queue pour une descente en surf des neiges, tandis qu’Ann, Leslie et Lily accompagnaient Emily et Nick jusqu’à leur voiture.

Ce fut un adieu au bord des larmes pour Ann, et même Leslie semblait émue, mais ils réussirent à reprendre la route à midi et demie. Aucune des deux femmes ne semblait en vouloir à Emily de la façon dont elle avait mouché Tom, durant le repas, et elle leur en était très reconnaissante. Nick, en revanche, resta morose pendant tout le temps qu’il lui fallut pour sortir du parking et Emily regretta sincèrement de ne pas avoir su tenir sa langue.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Pourquoi es-tu si calme ? lui demanda Nick au bout de quelques kilomètres.

— J’attendais que tu me dises que je m’étais comportée comme une imbécile et que j’aurais mieux fait de me mêler de mes affaires.

— Tu veux parler de Tom ? Non… il l’a bien mérité ! J’ai toujours dit en public qu’il n’était pas si mal, mais maintenant qu’on en parle, je me suis toujours demandé ce qui avait pu plaire à Leslie chez lui. Et je pense que mes parents se posent la même question.

— Peut-être, mais je ne le connaissais que depuis quelques minutes, et je n’avais pas à dire ce que j’ai dit.

Il lui sourit et tendit la main vers elle, pour lui caresser la cuisse.

— Tu m’as défendu et j’ai trouvé ça vraiment très gentil de ta part. Tom sait que le fait d’avoir abandonné mes études est un sujet sensible pour moi, et chaque fois, il appuie là où ça fait mal.

— C’est parce qu’il est jaloux.

Elle observa le visage de Nick, qui restait concentré sur la route. Il était évident qu’il avait envie de changer de sujet.

— Alors, tu as décidé d’aller voir Billy ?

Mais l’idée n’était pas très bonne… Nick paraissait à présent épuisé, comme s’il avait été vidé de toute énergie. De toute évidence, il pensait encore à la conversation qui avait eu lieu pendant le brunch.

— On n’est pas obligés de parler de lui, si tu n’en as pas envie, dit-elle en lui caressant la nuque.

— Humm… c’est bon… Je n’ai vraiment pas assez dormi !

— Ah ! Peut-être que je devrais conduire dans ce cas…

— Non, ça va, répondit-il en faisant un léger mouvement de la tête, pour esquiver la caresse de ses doigts.

Elle croisa les mains sur ses genoux, soudain saisie par une crainte qu’elle ne parvenait pas à identifier. C’était idiot, parce que ce n’était pas d’elle qu’il s’écartait. Il avait une très bonne raison de ne pas avoir envie qu’on le touche.

Elle resta silencieuse pendant un moment, puis elle suggéra :

— Peut-être qu’on devrait attendre d’avoir dépassé les stations de sports d’hiver et chercher une petite auberge pour y passer la nuit. Il n’y a aucune raison de conduire, quand on est fatigué.

— Pas question. Je veux rentrer et dormir dans mon lit ce soir, dit-il, avec un sourire au coin des lèvres. Et puis, qu’est-ce qui te fait penser qu’on dormirait assez pour reprendre la route dans de bonnes conditions ?

En entendant ce que suggérait le ton de sa voix, Emily sentit son cœur s’emballer et son pouls s’accélérer. Mais surtout elle se sentit soulagée. Il n’était donc pas en colère contre elle et il n’essayait pas de la repousser !

— C’est une bonne idée, Nick. J’ai vraiment du mal à croire qu’il ne me reste plus que deux jours ! Enfin, un jour et demi, pour être exacte.

Le visage de Nick s’assombrit légèrement.

— A quelle heure est ton avion, dimanche ?

— Deux heures et demie. Il faut donc que je sois à l’aéroport avant midi.

Il hocha la tête et elle se sentit déçue qu’il ne se montre pas plus affecté, à la mention de son prochain départ. Elle se demandait s’il prendrait même le temps de l’accompagner à l’aéroport.

Allons… Elle ne pouvait pas commencer à se projeter dans l’avenir et ainsi gâcher le peu de temps qu’il leur restait à passer ensemble ! Cela ne lui ressemblait pas. Elle était plus forte et plus fière que ça ! Et puis, elle ne se faisait aucune illusion : Nick avait dû briser bien des cœurs, mais elle était à peu près sûre qu’il n’avait jamais fait de promesses qu’il n’avait pas l’intention de tenir.

— A quoi penses-tu ? lui demanda-t-il après un moment.

— Au dîner.

Il se mit à rire.

— Mais tu viens juste de manger !

— Je sais, mais il ne me reste plus que deux dîners à Manhattan, et je ne veux pas me tromper.

Elle se mordit la langue. A l’entendre, on aurait pu penser qu’elle essayait coûte que coûte de lui rappeler qu’elle partait bientôt, pour provoquer une réaction. Et, à bien y réfléchir, c’était exactement ce qu’elle essayait de faire.

— C’est vrai, acquiesça-t-il d’un air pensif, mais néanmoins dépourvu de toute émotion. Il va falloir qu’on réfléchisse aux endroits où tu pourrais avoir envie d’aller…

Elle essaya aussitôt de penser à quelque chose de plus léger qu’elle aurait pu dire, mais aucune idée ne lui vint à l’esprit. Pendant le reste du trajet, ils écoutèrent la radio et parlèrent de leurs souvenirs réciproques, liés à Noël.

Emily sentait son manque d’assurance la gagner de nouveau peu à peu. Elle avait l’horrible sensation d’avoir dépassé les limites de ce qui était acceptable dans sa position, durant ces quelques jours. Et elle savait que, de retour chez elle, elle passerait des jours, peut-être même des semaines, à rejouer dans son esprit ce séjour dans le Vermont. Mais pour l’instant, elle devait garder les idées claires, rester calme et ne pas montrer à Nick qu’elle prenait tout cela beaucoup trop à cœur.

 

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