Audacieuse Emily
Chapitre 14
Au milieu de l’après-midi, Nick entra enfin sur le parking bondé de la gigantesque station de sports d’hiver où sa famille séjournait. Lorsqu’il trouva une place pour se garer, après avoir tourné dedans dans tous les sens, il fut tenté de faire demi-tour, de reprendre l’autoroute et d’oublier ce projet. Il adorait sa famille et, en temps normal, il aurait été très excité à l’idée de les revoir tous, mais en regardant Emily, qui s’était endormie sur le siège passager, les lèvres légèrement entrouvertes, il prit conscience qu’il n’avait aucune envie de la partager.
Il ne leur restait plus que trois jours à passer ensemble avant son départ et il ne voulait en perdre aucune minute. A quoi avait-il pensé ? Avait-il réellement envie de passer la moitié de ce temps précieux avec d’autres gens, même s’il s’agissait de sa famille ? Il aurait pu prendre un billet d’avion et les retrouver chez eux, quelques jours après la fin de leurs vacances de ski, passer du temps avec ses parents, les emmener dans de bons restaurants et jouer un peu avec ses neveux. Il n’était pas obligé de les voir à ce moment-là, précisément.
Il n’était pas trop tard, songea-t-il.
Ils ne savaient pas qu’il était là. Il avait prévu de les appeler dès qu’Emily et lui seraient arrivés, leur souhaitant un bon Thanksgiving comme si de rien n’était, puis de leur faire la surprise de sonner à la porte quelques minutes plus tard.
Même s’il n’avait pas beaucoup neigé pendant le trajet, le paysage avait radicalement changé. La neige, d’un blanc immaculé, recouvrait les montagnes et tombait des branches des pins géants. Les routes avaient été déneigées, mais tout le reste était recouvert d’un magnifique manteau blanc. Il eut envie de réveiller Emily pour lui faire partager toute cette beauté, mais il n’osa pas tant elle semblait paisible.
Il repensa à ce qu’il lui avait dit, à la façon dont elle l’avait écouté en lui tenant la main. Il ne se rappelait pas la dernière fois où il s’était senti assez à l’aise avec une femme, où il avait eu une vraie conversation.
Il se demandait encore comment il avait pu ainsi mettre son cœur à nu devant elle. Peut-être parce qu’il savait qu’elle partirait bientôt. En même temps, il ressentait une étrange proximité avec elle. Il se sentait en sécurité en sa compagnie.
Il n’y avait pas beaucoup de gens auprès desquels il ressentait cela. Billy en faisait partie. Il s’était toujours senti libre de parler de choses importantes avec lui, mais depuis l’accident force lui était d’admettre qu’il avait pris ses distances. Il vivait toujours très entouré, mais il ne s’était jamais senti aussi seul qu’au cours des derniers mois écoulés. Et Emily était arrivée, avec ses fossettes et son franc-parler, et il s’était épanché. Il se sentait d’ailleurs beaucoup mieux, depuis qu’il l’avait fait.
Il songea que c’était vraiment dommage qu’elle n’habite pas New York. Mais elle n’était pas non plus le genre de fille à vivre dans une mégapole. Elle avait trouvé son rythme et son bonheur au quotidien, et ça n’était pas dans une grande ville. A l’inverse, il n’aurait pu avoir le même mode de vie qu’elle. Mais pour l’instant elle était là, avec lui, et il devait profiter de ces derniers moments.
Il regarda l’hôtel, qui n’était pas composé d’un seul bâtiment, mais plutôt de plusieurs cottages, avec vue sur les montagnes. Il imaginait que la vue devait être exceptionnelle. Il savait que sa famille occupait les deux plus grandes suites, celles qui avaient la vue la plus spectaculaire, parce que c’était lui-même qui les avait réservées.
Il était à peu près sûr que l’ambiance générale leur plaisait, mais l’endroit, très animé, ne l’attirait, lui, vraiment pas. Il préférait les petites auberges plus intimes devant lesquelles ils étaient passés et qui avaient semblé enthousiasmer Emily. Il avait vu ses petites fossettes se creuser et ses yeux pétiller, lorsqu’elle les lui avait montrées. Et c’était ce qu’il avait envie qu’elle voie à son réveil, décida-t-il en remettant la clé dans le démarreur.
Après un très romantique dîner aux chandelles, ils passeraient la nuit sur place. Ils pourraient se promener dans les sentiers enneigés le lendemain si elle en avait envie, et ils rentreraient à New York le lendemain ou le jour suivant. Après son départ, le dimanche, il appellerait ses parents et s’arrangerait pour aller les voir, avant de se rendre en Louisiane. En fait, Emily ne vivait pas si loin que cela de chez eux… Il pourrait en profiter pour passer la voir.
Enfin, c’était une décision qu’il ne pouvait pas prendre à la légère… Il ne voulait pas qu’elle imagine quoi que ce soit, juste parce qu’il lui rendait visite en passant dans la région. Après tout, ils vivaient quand même à plusieurs centaines de kilomètres l’un de l’autre ; ils n’étaient pas exactement dans le même quartier.
— On est arrivés ? demanda Emily en ouvrant un œil.
— Oui, mais j’ai une meilleure idée.
— Tu les as déjà appelés ?
— Non, pas encore. En fait, je ne veux pas rester.
Elle se redressa aussitôt, semblant soudain tout à fait réveillée.
— Pourquoi ? Que s’est-il passé ?
— Je ne sais pas, dit-il d’une voix hésitante, peu sûr de vouloir lui expliquer le fond de sa pensée. Je pensais à quel point ma famille pouvait être envahissante… et comme tu repars dans trois jours…
— Rien de tout ça n’est nouveau. Je ne comprends pas, dit-elle, après quelques instants.
Il lui prit la main et glissa ses doigts entre les siens.
— Je préférerais être seul avec toi.
Il vit un joli sourire se dessiner sur son visage.
— Mais ta famille…
— Je crois qu’ils survivront très bien sans moi ! Ils ne savent pas que je suis là, ils ne seront donc pas déçus, et ils ont assez de distractions ici pour ne pas avoir le temps de s’apercevoir de mon absence.
Il vit qu’elle s’apprêtait à formuler une objection, alors il la devança et ajouta :
— D’ici une semaine ou deux, je te promets que j’irai les voir, comme ça ni l’un ni l’autre n’avons à nous sentir coupables.
— Vraiment ?
— Tu te rappelles ces deux auberges que nous avons vues, à quelques kilomètres avant Woodstock Avenue ? Tu as dit que l’une d’elles ressemblait à une maison en pain d’épice…
Son regard pétilla et elle fit oui de la tête.
— Est-ce qu’il ne serait pas mieux de passer ces derniers jours là-bas plutôt qu’ici ?
Un groupe d’adolescents passa, leur planche de surf des neiges à la main.
Le plus grand lança une boule de neige sur l’un des autres, qui poussa un cri strident. Quand il s’apprêta à riposter, l’instigateur des hostilités vint se cacher derrière la voiture de Nick, et leurs regards se croisèrent.
L’adolescent fit alors un grand sourire.
Et Nick poussa un long soupir.
— Oncle Nick ! Je ne savais pas que tu venais. Eh ! Kevin ! C’est oncle Nick !
Nick ouvrit la portière avec un sourire forcé, après avoir dit à Emily à voix basse :
— Est-ce que tu y crois ?
Elle laissa échapper un petit rire cristallin.
— Après la semaine que je viens de passer, je suis prête à croire n’importe quoi !
***
Un quart d’heure après avoir rencontré le clan Corrigan, Emily avait le tournis. Il y avait Tom, un professeur d’université qui était marié à la sœur aînée de Nick, Leslie, qui s’était montrée accueillante et incroyablement curieuse, même si elle avait essayé de dissimuler son indiscrétion naturelle.
Leurs deux fils, Ryan, âgé de douze ans, et Kevin, âgé de onze ans, étaient relativement bien éduqués, compte tenu de leur énergie débordante et leur petite fille, Lily, était aussi adorable et timide que ses frères étaient expansifs. Tous trois adoraient Nick, et leur affection était indépendante du fait qu’il était joueur de base-ball professionnel.
Emily trouva émouvant de constater à quel point il était patient avec eux, écoutant attentivement lorsqu’ils parlaient en même temps, essayant d’attirer son attention.
Mais ce fut l’amour qu’il témoignait à sa mère qui émut le plus la jeune femme. Ann Corrigan se précipita à travers la suite pour accueillir son fils, les yeux humides, et il l’embrassa, avant d’essuyer lui-même ses larmes avec son pouce. Pendant les quelques minutes où il lui parla, il lui accorda toute son attention, faisant taire ses neveux d’un seul regard, qui leur indiqua clairement qu’ils ne devaient pas interrompre leur grand-mère.
— Oh ! tu as emmené une amie ! dit tout à coup sa mère, apercevant Emily. Approchez, mademoiselle, je vous en prie ! Ne restez pas seule ainsi !
Emily lui sourit. Ann Corrigan devait avoir à peu près dix ans de plus que sa propre mère, elle était un peu plus petite et plus ronde. Brune, avec très peu de cheveux blancs, et les mêmes yeux magnifiques que son fils…
— Bonjour, dit Emily en lui tendant la main, je suis Emily Carter…
Nick s’approcha d’elle et passa une main autour de sa taille.
— Je suis très contente que vous soyez venue avec Nick, dit-elle encore, tout en lui jetant un regard appuyé. Je suppose qu’aujourd’hui est un jour plein de surprises. Je ne sais pas où est ton père, dit-elle à l’attention de Nick, sans doute dans un des bars, en train de regarder le football. Mais il sait qu’il doit être rentré dans une demi-heure pour le dîner.
— Allez les enfants, il est l’heure d’aller prendre votre douche, dit Leslie à ses fils. Vous aurez tout le temps de voir votre oncle après. Puis, s’adressant à Nick : Vous restez, n’est-ce pas ?
Son regard curieux alla d’Emily à la main de Nick sur sa hanche, puis elle leva les yeux vers eux.
— Mais bien sûr qu’ils restent ! répondit Ann à leur place. Il va reneiger ce soir. Vous ne voulez pas rouler par mauvais temps, n’est-ce pas ! Et puis, vous venez juste d’arriver.
— Je ne sais pas, maman… Tout s’est décidé à la dernière minute, et nous ne savons même pas s’il y a une chambre de libre.
— Bon sang ! Nous avons deux immenses suites, nous vous trouverons bien de la place ! Est-ce que ça vous convient comme ça, Emily ?
— Madame Corrigan, je ne peux pas…
— Oh ! appelez-moi Ann, je vous en prie ! Je suis tellement contente de vous rencontrer ! Nick ne nous amène jamais personne !
Essayant de rester impassible, Emily évita avec soin de croiser le regard de Nick. Elle avait l’impression que sa mère en avait un peu trop dit. Elle n’allait cependant pas en tirer de conclusions hâtives.
En détournant les yeux, Emily croisa le regard amusé de Leslie. La jeune femme semblait beaucoup trop curieuse à son goût.
— Ecoute, maman, dit Nick, je vais voir à l’accueil s’il y a une chambre pour nous. S’il y en a une de libre et si Emily est d’accord, nous resterons pour le dîner, nous passerons la matinée de demain avec vous, et nous rentrerons dans l’après-midi.
Emily acquiesça lorsqu’il se tourna vers elle pour requérir son avis, mais ne put s’empêcher d’être un peu triste, en voyant qu’Ann était déçue qu’ils ne restent pas plus longtemps. Elle avait éprouvé d’emblée pour la mère de Nick une grande sympathie et elle ne voulait pas lui faire de peine.
— Ton père a cru entendre que l’hôtel était complet…
— Ça n’a pas d’importance, dit soudain Leslie. Tu n’as pas à prendre une chambre supplémentaire. La suite est assez grande. Si ça ne dérange pas Emily de dormir avec Lily, tu pourras coucher dans la chambre des garçons, je suis sûre qu’ils seront ravis.
— C’est très gentil à toi, Les, et nous apprécions le mal que tu te donnes, lui répondit Nick en serrant Emily contre lui, mais nous préférons un peu plus d’indépendance… Nous trouverons bien une chambre…
Leslie resta un instant stupéfaite, puis elle lança un bref regard à sa mère.
— Je n’en doute pas. Maman, pourquoi ne vas-tu pas te préparer pour le dîner ? Même s’ils n’ont pas de chambre de libre ici, ça m’étonnerait qu’on ne trouve rien nulle part. Je vais aider Nick à appeler les hôtels des environs.
— Bonne idée, Leslie, approuva Ann, qui semblait avoir retrouvé sa gaieté. Je préviens de mon côté le restaurant, que nous serons deux personnes de plus.
Elle serra la main d’Emily une fois encore, puis, déposant un bref baiser sur la joue de Nick, elle lui murmura :
— C’est le plus beau cadeau que tu pouvais me faire, mon fils !
Puis elle s’éclipsa.
Ann Corrigan était bien différente de sa propre mère, pensa Emily. Elle lui semblait plus maternelle et sensible. Bien sûr, Emily adorait sa mère, mais cette dernière essayait trop souvent de se comporter en amie, ce qui n’était pas son rôle.
Un bruit strident résonna dans l’une des chambres.
— Bon sang ! Qu’est-ce que vous faites, les garçons ? cria Leslie. Je reviens…
Nick sourit à sa sœur, puis il se tourna vers Emily.
— Je suis désolé pour tout ça. Tu es sûre que ça ne te dérange pas ?
— Arrête de me poser la question ! Non, ça ne me dérange pas. C’est exactement ici que tu dois être. N’as-tu pas vu le visage de ta mère ? Elle est si gentille, et je suis bien certaine qu’il n’y a pas de femme plus heureuse qu’elle sur Terre à cet instant.
— Aucune autre, vraiment ? fit-il avec un regard malicieux, lui caressant la nuque.
Elle ne put s’empêcher de frissonner.
— Ecoute, monsieur Corrigan, tant que nous serons les invités de ta famille, tu garderas tes mains pour toi !
— Je ne vois pas en quoi c’est une affaire d’Etat de te prendre la main ou de mettre un bras autour de ton épaule !
— Avec modération, répondit-elle en faisant mine de garder son sérieux. Tu dois traiter ta mère comme si c’était la reine d’Angleterre. Tu lui manques.
— Oui, c’est vrai. Et elle me manque aussi.
— Bien sûr.
Il poussa un soupir exagéré.
— Avec toutes les magnifiques cruches que j’ai à ma disposition, il a fallu que je choisisse une mademoiselle Je-sais-tout pour rencontrer mes parents !
— Toi, tu ne perds rien pour attendre ! le menaça-t-elle, en se tournant vers le téléphone.
— Que fais-tu ?
— J’appelle le service des réservations pour voir s’ils ont une chambre de libre, lui répondit-elle en composant le numéro, puis elle ajouta : Je suis vraiment contente qu’on soit là, Nick.
— Moi aussi, et je suis surtout content que tu sois venue avec moi.
— Va retrouver ta famille. Je m’occupe de tout ça…
Il l’embrassa doucement sur la joue avant de quitter la pièce. Elle le regarda s’éloigner avec un pincement au cœur.
— Bonjour, pourriez-vous me passer le service des réservations, s’il vous plaît ? Merci… Bonjour, je cherche une chambre pour une nuit.
— Une double ? demanda l’opératrice.
— Oui.
— Très bien, pour quelle date ?
— Hum… ce soir…
Il y eut un long silence à l’autre bout du fil.
— Je suis désolée, madame, mais nous sommes complets.
— Je m’en doutais un peu… Ecoutez, nous n’avons pas besoin de quelque chose de très luxueux. Si vous aviez un petit salon avec un canapé convertible, ou même une chambre de service, ça nous conviendrait.
— Je vais vérifier s’il y a un salon de libre, dit la femme, mais j’en doute.
Une minute plus tard, elle reprenait :
— Non, je suis désolée.
— Et, à tout hasard, vous n’auriez pas de chambre qui ne soit pas en service ?
— Je vais devoir appeler un manager pour ça. Puis-je vous demander si vous travaillez dans l’hôtellerie, madame ?
Emily sourit. Elle avait connaissance des salons et des chambres hors service grâce à un guide de voyage qu’elle avait édité.
— Non, mais j’ai l’habitude de faire beaucoup de recherches.
— Si vous voulez bien patienter, je vais voir si je peux trouver un manager.
— Merci.
On l’avait mise en attente, en lui faisant écouter de la musique classique. Elle se tourna vers la grande baie vitrée qui donnait sur les pistes de ski.
Leslie se tenait à quelques mètres d’elle, sirotant une tasse de thé et l’observant.
— Je suis en attente, lui indiqua Emily, quand elle la vit, tout en repensant à la conversation qu’elle avait eue avec Nick, et se demandant si sa sœur les avait entendus.
— Je vous sers un thé ?
— Oui, merci.
Emily la regarda disparaître derrière une cloison qui semblait aussi fine que du papier.
Deux minutes plus tard, Leslie revint avec un plateau contenant un assortiment de thés, un petit bol de sucre, du citron et une tasse d’eau fumante.
— Encore occupé ? Je prends le relais, dit-elle à Emily. Vous auriez dû leur dire que c’était pour Nick. Il a dépensé une fortune pour ces suites. Je suis sûre qu’ils lui auraient trouvé une belle chambre.
Emily haussa les épaules.
— L’endroit est archibondé. C’est déjà pénible pour ces gens de devoir travailler le soir de Thanksgiving, il est inutile de leur mettre la pression.
Leslie sourit.
— Vous avez raison. Et vous avez aussi une très bonne influence sur mon frère.
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