Audacieuse Emily
Chapitre 2
— Hé ! Nicky, par ici ! Attendez, s’il vous plaît ! Vous voulez bien signer cette casquette pour mon neveu ?
Du coin de l’œil, Nick Corrigan aperçut un homme brun agiter une casquette bleue. Il avait surgi de nulle part, juste à droite de la porte de l’immeuble, comme s’il avait juste attendu qu’il sorte.
— Va voir ailleurs, mec, je ne vais pas le répéter ! menaça le portier, s’interposant.
— ça va, Leo… Je vais signer sa casquette.
Leo secoua sa tête grisonnante, jetant un regard circulaire dans la rue.
— Tu sais ce qui se passe, si tu t’arrêtes pour signer un autographe, Nicky… En moins de deux minutes, tu vas avoir vingt fans sur le dos et tu ne pourras plus t’en défaire !
— Je sais.
Il tendit la main vers la casquette et, aussitôt, au bout de la rue, deux gamins de douze ou treize ans se mirent à courir dans sa direction, au milieu des voitures.
— C’est pour Toby, dit le fan en lui tendant un stylo et en jetant un regard triomphant à Leo. C’est mon neveu… Il aura dix ans samedi… Il ne va pas en croire ses yeux ! Vous êtes son idole.
— Dites-lui qu’il devrait choisir un autre modèle qu’un athlète pas trop maladroit, fit Nick en souriant.
— A moi aussi vous êtes mon idole ! Vous sortez toujours avec ce mannequin allemand ?
— Pas de questions d’ordre privé, l’avertit le portier, en prenant la casquette des mains de Nick pour la lui rendre.
— Merci, Nicky, dit l’homme en s’éloignant d’un pas nonchalant, le regard rivé à l’autographe.
Les gamins qui avaient accouru depuis le coin de la 68e Rue arrivèrent près d’eux, hors d’haleine.
— Nicky ! Vous pouvez signer notre T-shirt aussi, s’il vous plaît ?
— Je ne devrais rien vous signer du tout ! leur répondit-il d’un ton sévère. Qu’est-ce qui vous a pris de traverser comme ça, sans regarder ?
Le plus petit des deux le regarda, interloqué.
— On ne voulait pas risquer de vous manquer.
— Traversez sur les passages piétons, la prochaine fois, d’accord ? marmonna Nick en signant au dos de chacun de leurs T-shirts.
— Cool, merci !
Les deux garçons se tordirent le cou pour regarder sa signature, à peine lisible.
— Votre voiture vous attend, lui rappela Leo. Vous feriez mieux de vous dépêcher, avant que quelqu’un d’autre ne vous reconnaisse.
Nick hocha la tête et avança rapidement vers la limousine noire, dont le chauffeur tenait la portière arrière ouverte, à son intention. Leo le suivit, attendit qu’il entre à l’intérieur, puis il se pencha vers lui.
— On dirait qu’il va pleuvoir. Est-ce que vous voulez prendre un parapluie ?
— Non, merci. Je vais juste manger, je ne rentrerai pas tard.
— Vous attendez quelqu’un que je dois laisser entrer ?
— Pas ce soir.
Leo hocha lentement la tête, et une vague inquiétude passa sur son visage.
— Entendu. J’aurai fini mon service à votre retour. A demain matin.
— Je vous apporterai un café et un bagel, après mon jogging !
Le vieil homme prit un air renfrogné, se redressa et tapa doucement sur son ventre proéminent.
— Mieux vaut éviter le bagel. Ma femme dit que je dois perdre mon ventre avant Noël.
— Je ne vous apporte ni sucre ni lait, alors ? lui demanda Nick avec un petit sourire.
— Pas la peine d’en faire trop non plus !
Nick s’installa confortablement sur le siège en cuir, puis il fit signe au chauffeur de démarrer. Un peu plus loin, au croisement, il aperçut les deux gamins à qui il venait de signer un autographe. Il poussa un soupir. Qu’est-ce qui lui avait pris de leur faire la morale ? Il devait être en train de vieillir !
Peut-être était-ce l’approche de Noël qui lui faisait cet effet. Il détestait cette période de l’année, en grande partie parce qu’elle représentait pour lui la fin de la saison de base-ball et le fait qu’il ne rejouerait pas avant le printemps suivant. Et même s’il passait les mois d’hiver à faire des exercices et à travailler sa forme, et qu’il avait l’occasion de voyager un peu, cette période creuse, sur le plan professionnel, l’agaçait. Il réfléchissait toujours trop dans ces moments-là, ce qui ne lui valait rien, en général, et cette année c’était pire que d’habitude, à cause de l’accident de Billy, arrivé un mois plus tôt.
Il jeta un coup d’œil à travers la vitre. Une bruine fine mais tenace transformait la ville en cauchemar pour ceux qui étaient bloqués en pleine circulation. Pourquoi ne s’était-il pas tout simplement fait livrer son repas chez lui ? Il était fou de sortir dîner par un temps pareil, surtout sans être particulièrement affamé ! N’était-il donc même plus capable de rester en sa propre compagnie pour la soirée ? Bon… tempéra-t-il, l’avantage d’être seul, au moins, c’était qu’il n’avait pas à répondre aux questions qu’on lui posait sur ses projets pour Noël et Thanksgiving.
Ses coéquipiers et leurs femmes, les médias, les serveurs des restaurants qu’il fréquentait et même de parfaits inconnus, tous voulaient savoir ce qu’il allait faire. C’était insensé ! Qui cela regardait-il, s’il allait ou non manger de la dinde et avec qui ?
L’ironie de la situation, c’était que les seuls à ne rien lui avoir demandé étaient les membres de sa propre famille. Ils avaient supposé qu’il ne rentrerait pas à la maison, parce qu’il ne le faisait plus que très rarement maintenant, sans s’assurer que c’était bien le cas. L’idée de les surprendre, en frappant à leur porte le matin de Thanksgiving, lui avait traversé l’esprit. Mais il avait ensuite appris par sa sœur qu’ils allaient tous passer les vacances à la montagne pour skier. Et le plus drôle c’était qu’il avait lui-même offert ces vacances à tout le clan l’année précédente pour Noël.
Il aurait pu se joindre à eux, et ils auraient tous été heureux qu’il le fasse, mais passer trois jours avec eux dans un hôtel, entourés d’inconnus, ne lui faisait pas du tout envie. Sa vie privée était déjà assez limitée… Il avait songé ensuite à aller en Louisiane, pour passer quelques jours avec Billy et sa femme.
Mais il avait bien vite écarté cette idée déprimante. Billy et son épouse avaient tous deux besoin d’intimité. Nick avait du mal à imaginer ce que son ami traversait, en ce moment. Même s’il avait passé des heures avec lui à l’hôpital et que Billy avait plutôt le moral, maintenant que l’épreuve du choc était passée, la réalité devait être pesante. Devant lui, il y avait des semaines de rééducation pour son bras et sa jambe amochés, et un avenir incertain. Nick lui-même en était assez secoué.
Faisait-il preuve d’égoïsme, en choisissant de ne pas aller en Louisiane ? se demanda-t-il brusquement. De quoi Billy avait-il le plus besoin ? D’intimité ou d’un ami auprès de lui ? D’intimité, décida-t-il, un peu lâchement. Voir Billy sur un lit d’hôpital lui avait rappelé sa propre vulnérabilité, et le fait qu’en un claquement de doigts, sa vie bénie des dieux pouvait disparaître. Comment rebondirait-il, alors ? Il n’avait jamais terminé ses études, et tout ce qu’il connaissait c’était le base-ball.
La voiture s’arrêta, et Nick jeta un coup d’œil à l’extérieur pour voir ce qui bloquait encore la circulation. Il fut stupéfait de constater qu’ils étaient déjà arrivés devant chez Orso. Comme d’habitude, il y avait une longue file d’attente, devant ce restaurant très prisé.
— Voulez-vous que je vous attende, monsieur Corrigan, ou préférez-vous que je revienne d’ici deux heures ? demanda le chauffeur en croisant son regard dans le rétroviseur.
— Inutile d’attendre, dit Nick en sortant un pourboire de sa poche. Rentrez chez vous.
L’homme lui adressa un regard étonné.
— Vous m’appellerez, quand vous aurez terminé ?
— Non, profitez de votre soirée…
— Mais, monsieur, insista le chauffeur en se retournant, visiblement inquiet, l’agence m’a dit que vous auriez besoin de mes services pour toute la soirée. Est-ce qu’il y a un problème ?
Nick le rassura d’un signe de tête. L’homme était nouveau. C’était en général Tony qui le conduisait, mais il avait pris une semaine de congés.
— Non, rien. Ne vous inquiétez pas. J’aime prendre le taxi de temps à autre. Vous serez payé pour toute la soirée.
En entendant Nick ouvrir sa portière, l’homme s’empressa de sortir de la limousine, un parapluie à la main.
— J’aimerais vous faire changer d’avis, dit-il en lui ouvrant la porte, le parapluie à bout de bras. Avec cette pluie, vous risquez d’avoir du mal à trouver un taxi.
Nick sourit et lui glissa un billet de cinquante dollars dans la poche.
— Merci, mais je crois que j’arriverai à me débrouiller !
Il y avait toujours un taxi pour Nick Corrigan. Ou toute autre chose qu’il aurait pu désirer.
En tout cas pour l’instant.
***
Emily leva des yeux désolés vers le ciel qui s’assombrissait à vue d’œil.
Sa première nuit à New York s’était bien passée, et jusqu’à présent elle avait eu de la chance. Jusqu’à présent, oui…
Elle sentit bientôt les premières gouttes s’écraser sur son visage. Elle se moquait que son pull, son jean ou même ses cheveux soient mouillés, mais elle s’inquiétait pour ses sacs remplis de lingerie de soie, de pulls au prix obscène et de robes si courtes que c’en était indécent.
Si la pluie les trempait, elle ne pourrait plus se dégonfler et les rapporter au magasin le lendemain. Bien sûr, elle savait qu’elle ne pourrait pas en faire autant avec la lingerie. Et elle se connaissait : elle n’aurait pas le cran de rapporter quoi que ce soit de ce qu’elle venait d’acheter, de toute façon.
Et puis, depuis combien de temps ne s’était-elle pas acheté autre chose que des pantalons que même sa mère n’oserait pas porter ? Elle avait la très agréable sensation d’être tout à fait décadente, avec ses achats osés. Il ne lui restait plus qu’à essayer de tout garder au sec. Cela faisait dix minutes qu’elle attendait un taxi, tout comme le reste des passants qui se trouvaient sur la 46e Rue, et l’orage ne faisait que commencer.
Un taxi tourna enfin au coin de la rue, et elle leva aussitôt le bras, encombré de tous ses sacs, mais le taxi s’arrêta un peu avant, pour prendre quelqu’un d’autre. Si seulement elle n’avait pas passé tant de temps dans cette librairie, elle serait déjà dans sa chambre d’hôtel. ça lui apprendrait ! Elle s’était promis de ne pas mettre les pieds dans une librairie pendant son séjour à New York, mais, quand le guide dont elle avait loué les services grâce à Marnie lui avait posé un lapin, elle avait craqué et s’était réfugiée dans la première librairie qu’elle avait croisée.
Elle jeta un coup d’œil dans le grand sac contenant une robe et les deux livres qu’elle avait achetés. Elle était devenue rouge écarlate en passant à la caisse, mais mieux valait un moment d’embarras plutôt que de risquer d’être arrêtée pour vol !
Un autre taxi traversa l’intersection à toute vitesse. Elle avança sous la pluie pour lui faire signe et il s’arrêta miraculeusement devant elle. Mais, avant qu’elle n’arrive au niveau de la portière arrière, deux hommes surgirent de nulle part et se présentèrent eux aussi à la portière arrière. L’un d’eux tenait un parapluie à bout de bras.
Elle s’apprêtait à reculer, de façon instinctive, mais elle se reprit. Cette fois, elle n’avait pas envie de s’effacer.
— Hé ! C’est mon taxi ! les avertit-elle.
Celui des deux hommes qui portait le parapluie et arborait un badge avec son nom, secoua la tête.
— Désolé, madame, mais je viens d’appeler ce taxi pour monsieur…
— O.K., fit-elle en dégageant la mèche de cheveux trempée qui collait à son front.
— C’est bon, Jack, laissez-lui le taxi, je peux attendre, dit alors l’autre homme, très grand, avec d’épais cheveux noirs.
— Mais vous allez devoir attendre au moins…
— Vraiment, ça n’a pas d’importance…
Il ouvrit la portière et, se tournant vers Emily, il ajouta :
— Désolé pour la confusion…
Il semblait sincère, et lui fit signe de prendre place à l’intérieur.
Elle hésita, et son pouls s’accéléra un instant lorsqu’elle posa les yeux sur la bouche de l’homme, pleine, sensuelle. Elle avait l’impression de l’avoir déjà vu quelque part, mais elle se trompait certainement, car elle ne connaissait personne à Manhattan.
— Vous devriez vous dépêcher, vos sacs sont en train de prendre l’eau !
Elle baissa les yeux sur ses précieux paquets et constata qu’il avait raison. Il ne manquerait plus que leur contenu s’éparpille sur le trottoir !
— Ecoutez, lui proposa-t-elle, nous pouvons partager ce taxi, si vous voulez.
Il sembla surpris, puis il haussa les épaules, comme quelqu’un qui n’a plus rien à perdre.
— Pourquoi pas ?
L’homme qui répondait au nom de Jack semblait quant à lui complètement abasourdi.
— Vous êtes sûr, Nicky ?
En guise de réponse, ce dernier glissa un billet dans la main de l’autre homme.
— Si je ne vous vois pas avant, passez un bon Thanksgiving, Jack…
Puis il ouvrit la portière et regarda Emily en souriant. Elle se glissa à l’intérieur du taxi et déposa ses précieux sacs sur la banquette. Sauf qu’ils prenaient presque toute la place, et qu’une fois qu’elle se fut assise il ne restait plus beaucoup d’espace pour son bel inconnu. Ou plutôt, il restait de la place, mais si peu qu’ils allaient devoir faire le trajet très serrés l’un contre l’autre… Mais cela n’eut pas l’air de déranger son compagnon de voyage.
— Où allez-vous ? leur demanda le chauffeur.
— A l’hôtel Thornton pour moi, dit Emily en poussant ses sacs près de la vitre autant qu’elle le pouvait, afin de laisser quelques centimètres entre eux deux.
— Et vous, monsieur ?
Sans attendre de réponse, le chauffeur s’engagea en pleine circulation, coupant brusquement la route à une autre voiture. Emily sursauta, puis ferma les yeux, attendant le bruit de l’impact. Quelques secondes plus tard, elle les rouvrit doucement, et constata qu’ils circulaient sans encombre au milieu du flot des véhicules. Elle constata également avec horreur que sa main était crispée sur la cuisse de son compagnon de voyage !
— Oh ! Je vous prie de m’excuser !
Elle ôta rapidement sa main, non sans avoir eu le temps de remarquer les muscles d’acier sous ses doigts.
— Je suis désolée… J’espère que je ne vous ai pas fait mal.
Il se mit à rire.
— Pas du tout. Je m’appelle Nick.
— Monsieur, j’ai besoin de savoir dans quelle direction je dois aller au prochain carrefour, dit le chauffeur en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur. Où allez-vous ? Oh ! Mais vous êtes…
— Je préférerais que vous regardiez la route, le coupa Nick. Déposons mademoiselle d’abord, et ensuite nous nous inquiéterons de mon sort.
— ça ne me dérange pas de vous déposer, lui dit Emily. Je ne suis pas pressée.
— Nous sommes à New York, tout le monde est pressé !
Elle soupira.
— Pas moi.
— Quoi ? Pas de rendez-vous galant, ce soir ?
Elle sourit d’un air amusé.
— Un bain chaud, peut-être…
Il lui rendit son sourire, puis détourna la tête et regarda par la vitre. Il était rasé de près et ses cheveux ondulés étaient coupés assez court. Sa veste de sport s’ajustait si bien à ses larges épaules qu’elle semblait taillée sur mesure. Emily n’était pas aussi calée que sa sœur Pam en matière de luxe, mais assez tout de même pour reconnaître que le vêtement était en cachemire et semblait hors de prix. Qu’est-ce que cet homme pouvait bien faire dans la vie ? ne put-elle s’empêcher de se demander. Peut-être agent de change, ou avocat ? Non, il n’était pas avocat… En tout cas, quelle que soit sa profession, il faisait ce qu’il fallait pour entretenir une forme physique époustouflante.
Elle aurait voulu continuer de l’observer, charmée par les fossettes qui se dessinaient aux coins de ses lèvres lorsqu’il souriait, mais il se retourna vers elle et la surprit à le regarder. Il était trop tard pour prétendre le contraire, alors elle dit :
— J’aurais mieux fait de rester à l’abri dans la librairie où je me trouvais, en attendant que la pluie cesse !
Il sembla un peu surpris par ce qu’elle venait de dire.
— Vous êtes descendue à l’hôtel Thornton, vous êtes donc soit une touriste, soit ici pour des raisons professionnelles…
— Je suis une touriste.
— Et vous passez votre temps dans une librairie ?
Elle sentit une vague de chaleur lui monter au visage.
— Je cherchais des guides touristiques.
— Ah ! fit-il en jetant un coup d’œil à ses paquets. Et lequel avez-vous choisi ?
Cette fois, elle sentit ses joues carrément en feu. Elle avait acheté New York érotique : les meilleurs plans sexe de la ville, ce qui était rigoureusement impossible à avouer ! Son achat avait surtout été motivé par la curiosité, mais elle n’avait pas l’intention de rentrer dans ce genre de détails avec un inconnu.
Elle fut sauvée par la sonnerie de son téléphone portable. Elle fouilla parmi les sacs qu’elle avait fini par empiler sur ses genoux, à la recherche du sac à main d’une petitesse ridicule, qu’elle avait acheté spécialement pour son excursion dans la ville qui ne dort jamais.
Comme elle ne le trouvait pas…
— Je peux ? demanda Nick en soulevant le plus grand sac pour l’aider.
— Merci.
Elle trouva enfin ce qu’elle cherchait et réussit à répondre avant le déclenchement de sa messagerie.
— Salut, fit la voix de Marnie. Alors, tu en profites bien ?
Emily sourit.
— Je ne suis arrivée que depuis hier !
— C’est largement assez de temps pour trouver un bon amant à New York !
— Décidément ! Vous vous êtes donné le mot avec Pam ou quoi ?
Marnie se mit à rire.
— Comment est-ce que tu trouves ton hôtel ? Dis-moi tout…
— Le Thornton est vraiment super. Je vais être condamnée à manger des hamburgers pendant trois mois en rentrant pour payer l’addition, mais c’est vraiment formidable !
Elle jeta un petit coup d’œil en direction de son voisin. Il regardait par la vitre, mais il était impossible qu’il n’entende pas sa conversation.
— Allons… Tu dois rouler sur l’or, vu que tu ne dépenses jamais rien pour toi. Tu n’achètes pas de vêtements et tu ne vas jamais nulle part.
— Si c’est pour me dire ça que tu m’appelles, je vais raccrocher.
— Non, attends ! dit Marnie en riant, quel est ton programme ? Qu’a prévu ton guide ?
— Oh ! Je ne voulais pas t’en parler, mais les choses ne se sont pas passées comme prévu…
— Comment ça ?
— Il m’a posé un lapin, expliqua Emily en baissant la voix, comprenant aussitôt que c’était le meilleur moyen d’attirer l’attention de Nick.
Il essayait d’être discret, mais il était évident qu’il était aux aguets.
S’éclaircissant la voix, elle ajouta :
— De toute façon, je n’ai besoin de personne pour me faire visiter la ville. J’ai acheté quelques guides touristiques cet après-midi.
— Oh ! dis-moi que tu as suivi mon conseil et que tu as acheté New York érotique !
— Repose-toi, Marnie, et profite bien des vacances. Je dois y aller…
— Attends…
— Sérieusement, je dois raccrocher.
— Tu as l’air bizarre, Emily. Tu n’es pas seule ?
Emily prit quelques secondes de trop pour répondre.
— Oh ! Tu es avec quelqu’un ! Pourquoi ne me l’as-tu pas dit tout de suite ?
— A plus tard, Marnie ! répondit Emily en raccrochant, avant de mettre son téléphone en mode vibreur, parce que l’opiniâtreté de son amie était légendaire.
Mais, si Marnie pensait qu’elle était avec un homme, elle la laisserait peut-être tranquille pendant un moment.
Elle remarqua alors qu’un de ses sacs était légèrement déchiré — suffisamment pour révéler son contenu à son voisin : quelques culottes en dentelle aussi arachnéennes que microscopiques.
En rougissant, elle le glissa aussitôt dans un sac plus grand. Qu’allait-il penser ?
— Excusez-moi, dit-il alors, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre votre conversation… Vous cherchez un guide ?
— J’en cherchais un, en effet, mais c’est idiot. Qui ne sait pas ce qu’il faut visiter à New York ?
Elle se tourna brusquement vers la vitre, et admira les décorations de Noël qui ornaient les vitrines des magasins. Elle ne put s’empêcher de se demander qui décorerait le sapin chez elle, cette année. D’ordinaire, c’était elle qui s’en occupait toujours, le lendemain de Thanksgiving.
Une petite vague de nostalgie s’empara d’elle. Elle aurait dû être à la maison, à l’heure qu’il était, en train de préparer la dinde et la tourte au potiron. Elle secoua la tête. Elle était partie depuis à peine deux jours et sa vie monotone lui manquait déjà !
— Vous allez bien ?
La voix de l’homme qui se trouvait près d’elle la fit sursauter. Elle avait presque oublié sa présence.
— Très bien, lui répondit-elle. Je suis juste un peu fatiguée. Mon voyage d’hier a été un peu éprouvant, il y avait tellement de monde partout.
Elle devait arrêter de se comporter comme une enfant, et puisqu’elle était là, maintenant, profiter de chaque instant et passer un excellent séjour.
Tout le monde avait raison : elle vivait en ermite et avait besoin de sortir de son cocon et d’oublier un peu son petit confort ! Plus elle continuerait à vivre cachée et à l’écart du monde, plus elle aurait des difficultés à se montrer sociable. Elle devait saisir la chance qui lui était offerte de sortir de sa coquille. Elle allait profiter à fond de cette ville et vivre de folles aventures qu’elle pourrait raconter à Marnie et à ses sœurs en rentrant.
C’était décidé : cette fois elle ne reculerait pas. Elle allait faire toutes les folies qui lui passeraient par la tête. Et si, malgré tout, rien n’arrivait ? Eh bien, elle mentirait effrontément, voilà tout !
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