Brumes

Francis Carco · Chapitre 9 sur 16

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Brumes

Chapitre IX

 

 

Derrière les carreaux de son bar, Feempje avait assisté au départ de Lulu, sans en éprouver de regret. Il pouvait être trois heures et demie. Le soleil se retirait : il n’éclairait que le haut des maisons et, déjà, la température devenait plus froide. Dans la rue, les boueux raclaient les pavés à coups de pelle en déployant une telle activité qu’après l’engourdissement des derniers jours, leur présence éveillait autour d’eux une sorte de réconfort. Cependant le bar restait vide. Depuis près d’une semaine, on n’y voyait jamais per-sonne l’après-midi. Kœtge qui confectionnait d’habitude dans un angle de la salle ses mystérieux sachets, avait ac-compagné Lulu à Sainte-Gudule. Le cabaretier ferma son ti-

 

– 113 – roir-caisse et s’approcha du poêle. Il se laissa tomber sur une chaise, examina son avant-bras, le tâta, vérifia l’appareil qui s’y trouvait fixé, puis étouffa un bâillement. La crainte de sentir une douleur quelconque à la place où le crochet butait contre le moignon le tenait constamment en éveil. Or il n’avait pas mal. L’inflammation s’était même résorbée. Un vague bien-être le pénétra. La peur de ressentir à son tour les atteintes de l’épidémie s’atténuait. Que diable ! Il faudrait bien que ça finisse. La belle vie recommencerait. Avant long-temps ! Feempje le pressentait à quantité de petits signes qu’il n’eût pu définir mais qu’il flairait, qu’il découvrait un peu partout. Promenant alors dans son bar un regard satis-fait, le gros homme écouta le heurt des pelles et des pioches heurtant les dalles de la rue. Il se mit à chantonner :

« Ça va… ça va… ça bi-i-che. »

C’était sa « rengaine » favorite : il la fredonnait souvent inconsciemment, sans paraitre se douter qu’il avait la voix fausse.

— Oh ! assez ! assez ! hurla quelqu’un à travers une cloi-son.

Le Hollandais poursuivit de plus belle, puis il s’arrêta net, tendit l’oreille.

— Je n’ai pas d’ordre à recevoir, dit-il, surpris de ne plus rien entendre. Je chante si ça me plaît. Comprends-tu ? fit-il en se dirigeant vers le rideau de perles qu’il écarta. T’es pas contente ?

Les perles retombèrent en cliquetant. Feempje avança dans le couloir et s’arrêta devant une porte. La porte était fermée.

 

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— Que tu sois contente ou non, reprit plus haut le te-nancier, je m’en fous !

Il se pencha pour regarder par le trou de la serrure mais on avait, de l’intérieur, dû accrocher un vêtement à la poi-gnée. Feempje se redressa : il alla jusqu’au bout du couloir, inspecta la salle du dancing puis revint sur ses pas.

— Je m’en fous ! répéta-t-il en donnant contre le vantail un léger coup de crochet. Tu peux gueuler. Ça m’est égal !

Soudain, la porte s’ouvrit.

— Eh bien ? demanda Feempje, qu’est-ce que tu as ?

Flossie répondit, épuisée :

— Ne me laisse plus ici, dans cette pièce. Il fait trop froid. Je vais tomber malade.

— Bah ! tu ne seras pas la seule. On vient d’emmener Lulu à l’hôpital. Chacune son tour.

La femme montra son ventre et murmura :

— L’enfant est mort.

— Possible.

— Il ne bouge plus, tenta-t-elle d’expliquer. Tu ne me crois pas ?

— Je te crois, mais je n’y peux rien.

— C’est pourtant toi qui l’as tué, comme tu me tueras, gémit l’infortunée en chancelant.

Feempje n’eut pas l’air d’entendre.

 

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— Allez, grommela-t-il, rentre dans ta chambre. T’as voulu y rester pour pas m’aider au bar. J’t’ai remplacée. C’est fini cette séance ? Rentre, couche-toi et dors. Tu sorti-ras demain pour ta piqûre.

— Demain, riposta Flossie d’un ton menaçant, je parle-rai au docteur. Il viendra voir comment tu me traites…

Le gros homme pouffa de rire et se balança sur ses jambes.

— C’est ça, fit-il ensuite. Tu raconteras toute l’histoire au toubib et il s’amènera. En attendant, reste où tu es. Je t’avertis.

Flossie comprit qu’elle n’était pas de taille à lutter : elle recula d’un pas, ferma la porte.

— À demain ! cria Feempje.

Il regagna le bar et donna la lumière.

— Le toubib peut toujours arriver, se dit-il. Je mettrai dans la chambre un brasero. C’est simple. J’ai tout de même pas les moyens d’y installer le chauffage central.

La nuit était tombée. Feempje s’assit à la caisse ; il se pencha machinalement du côté de la rue et suivit une minute les allées et venues des passants. Des marins, des ouvriers du port, se succédant par groupes, remontaient les trottoirs. En face, près du logement consigné de la mère Kœtge, des lampes brûlaient à la devanture des boutiques, et des femmes se tenaient, fardées, près de ces lampes.

— Tiens, songea Feempje, la vie reprend.

 

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On avait nettoyé la chaussée et plus haut, dans la rue, un disque d’accordéon tournait. Le tenancier consulta l’heure à la pendule-réclame fixée au-dessus du comptoir. Cette animation lui paraissait suspecte. Il en cherchait la cause sans la trouver, mais, brusquement, la plainte d’une si-rène lui parvint et le fit tressaillir. Il murmura :

— Ben, qu’est-ce qu’arrive ?

Kœtge entra, frissonnante.

— Peux-tu me dire, questionna Feempje, qu’est-ce qu’ils fichent tous dehors, ce soir ?

— Je ne sais pas, maugréa Kœtge.

Elle s’approcha du poêle.

— Tu viens de là-bas ? reprit, après un temps, le tenan-cier.

— Oui. Et là-bas, puisque t’en parles, il y a encore plus de monde que dans la rue. Faut l’avoir vu pour s’en douter. Les lits se touchent presque. C’est quelque chose !

Feempje, haussant les épaules, retourna à son comptoir.

— Enfin, poursuivit Kœtge, il n’y a qu’à se résigner. Ici, rien de nouveau ? On ne m’a pas demandée ?

— Non.

— Donne toujours un whisky, murmura la vieille femme. Ça me réchauffera. J’en ai besoin.

— Et comment va la Parisienne ?

Kœtge qui savait l’inimitié qui régnait entre Lulu et le cabaretier, préféra ne pas répondre. Elle attendit que

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Feempje l’eût servie pour se réfugier, munie de son verre, près du feu. Le Hollandais n’insista pas. Il traversa la salle, ouvrit la porte de la rue et alluma une cigarette.

— Bonsoir, fit-il soudain en apercevant M. Paul.

Celui-ci s’arrêta.

— Qu’est-ce qu’il y a, ce soir ? dit le gros homme. Je ne m’y reconnais plus. Tu prends un glass ?

M. Paul n’était pas en verve. Il trinqua mollement au bar avec Feempje et, s’essuyant la bouche, contempla Kœtge sans prononcer un mot.

Feempje, mécontent, toisa le buveur d’un regard dénué d’aménité.

— T’es marrant fit-il. À voir tout le monde dehors, on croirait que ça va mieux, mais paraît que ce n’est pas le cas.

— Non, pas précisément, répondit l’homme.

Le tenancier nettoya d’un coup de torchon le dessus de son zinc.

— Qu’est-ce qu’il y a donc ? s’entêta-t-il à demander. Tout à l’heure, je n’ai pas pu arracher vingt paroles à Ma-dame (il désigna Kœtge qui ne releva pas la phrase) et toi, qui es plutôt bavard d’habitude, t’es là, tu ne racontes rien.

— J’ai rien à raconter.

La porte de la rue céda. Trois matelots entrèrent en sa-luant.

— À la bonne heure ! s’exclama Feempje. V’là des gars comme ils m’plaisent. Des bons gars, pleins de jeunesse. Il

 

– 118 – alla aussitôt à eux et leur serra la main. C’étaient des Alle-mands qui appartenaient à un navire de commerce mouillé depuis dix-huit jours dans le port. Ils avaient subi plusieurs visites avant de pouvoir quitter leur bâtiment, avec une per-mission timbrée par la Commission d’Hygiène. Un brise-glace avait délivré le bateau qui devait repartir prochaine-ment.

— Geben sis uns Bier, dirent-ils au patron.

Feempje passa la commande à Kœtge puis, approchant une chaise de la table des matelots, écouta leur conversa-tion. Ils venaient tous les trois de rendre visite aux filles, mais n’en semblaient point éblouis.

— Évidemment, concéda Feempje, on ne s’amuse plus comme autrefois. C’est changé.

— Ia wohl ! répondit le plus jeune. L’homme qui nous a conduits nous avait prévenus.

— Quel homme ? questionna Feempje.

Kœtge apportait les demis.

— Un type qui se prétend musicien. Il jouait, à l’en croire, du piano dans une boîte de la rue.

— Ce ne serait pas Edgar ? murmura Kœtge.

Feempje répliqua :

— Si c’est Edgar, ils doivent se le rappeler. Un blond pâle, mal foutu, tout en os, précisa-t-il, en regardant les ma-telots. En effet, je l’ai eu chez moi. Il n’a pas expliqué qu’il était Belge ?

— Da ! firent ensemble les trois marins.

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Ils vidèrent leurs chopes.

— Vous auriez dû l’amener, dit Feempje en jetant un clin d’œil à Kœtge. On se serait reconnus. Où est-il ?

— Oh ! il n’a pas voulu venir. Nous l’avions invité, décla-ra celui des buveurs qui, tout à l’heure, avait parlé d’Edgar, sans le nommer. Il est resté dehors.

Kœtge et le patron tournèrent en même temps la tête du côté de la rue, puis Feempje, se hissant sur ses jambes, alla jusqu’à la porte, l’ouvrit.

— Bier, noch einmal ! ordonnèrent les matelots.

M. Paul qui n’avait point bougé de sa place, rejoignit Feempje et le saisit par le bras.

— Non. Laisse, grogna le Hollandais. Tu n’as pas enten-du ?

— J’ai entendu, dit l’autre. Il s’agissait d’Edgar. C’est lui que tu cherches ?

— Oh ! je le trouverai, repartit Feempje qui, d’un mou-vement, se libéra. Crains rien. Un soir ou l’autre, faudra qu’on se rencontre.

— Et alors ?

— Tu verras.

M. Paul parut hésiter.

— Allons ! Salut ! fit-il. À bientôt ?

— À bientôt ! grommela Feempje.

 

– 120 –

La rue était pleine d’ombres, de reflets. Une mince couche de glace s’étendait sur la neige fondue et, tout au fond, à gauche, la cage vitrée du marchand de frites répan-dait une clarté jaunâtre sur laquelle se détachaient les sil-houettes des passants. Il y avait longtemps qu’un aussi grand nombre de promeneurs ne s’était donné rendez-vous en cet endroit. Les magasins rayonnaient de feux roses dont les lueurs brillaient sur les pavés. Enfin, bien que la température fût encore assez froide, l’atmosphère de la nuit était chargée d’une telle douceur qu’on la respirait presque voluptueuse-ment.

Feempje tira la porte derrière lui et, se postant sur la chaussée, fouilla des yeux la pénombre. Des gens passaient devant son bar, en remontant la pente des Réguliers. Ils dé-bouchaient, à trois ou quatre, de la voûte de la Tour et se hâ-taient dans la direction des boutiques où les filles les appe-laient en frappant aux carreaux. Le tenancier connaissait la plupart de ces hommes. Quelques-uns, qui venaient en sens contraire, entraient au Montparnasse.

« Ce fumier-là, se disait Feempje, en pensant à Edgar, si jamais je le poissais, parole, on rigolerait. »

Edgar s’était enfui sans doute et Feempje, au bout d’un certain temps, dut renoncer à le dépister. Le Hollandais vou-lut alors revenir à son comptoir, mais, s’arrêtant soudain de-vant le seuil, il se retourna et jeta un dernier regard dans la rue.

« Ce sera pour une autre fois, murmura-t-il… Pa-tience ! »

 

– 121 –

Il allait rentrer chez lui quand, derrière deux soutiers qui traînaient leurs galoches sur le trottoir, il aperçut la pèlerine de Poop.

— Hello ! cria le gros homme.

Poop sursauta. Il s’approcha de Feempje, l’air effaré et lui tendit la main.

— On croirait, songea Feempje en saisissant les doigts flasques de Poop que ce frère-là vous glisse dans la patte une souris morte.

Toutefois, il ne manifesta rien de sa répulsion et s’informa d’une voix placide :

— Vous cherchez Kœtge ?

— Ah ! balbutia le vieux, elle est là ?

— Mais bien sûr !

— Kœtge ! appela le cabaretier en poussant la porte du bar. Quelqu’un pour toi !

Il traîna Poop jusqu’au poêle et annonça sur un ton sar-castique :

— Monsieur t’attend !

— Permettez, protesta le barbon en se débattant comi-quement. Permettez !

Kœtge tirait de la bière.

— Voilà, dit-elle, tout de suite ! J’arrive.

Il y avait, outre les trois matelots, une dizaine de clients dans la salle et quelques-uns, en apercevant le nouveau ve-

 

– 122 – nu, se mirent à rire, mais Kœtge portant des demis sur un plateau, s’avança, triomphale, et les foudroya du regard. Feempje n’essaya plus de plaisanter. Quant à Poop, il se lis-sait les cheveux d’un air pensif et se gardait de prendre pour lui les quolibets qu’avait provoqués sa présence.

— Que vas-tu boire ! s’informa Kœtge. Whisky ? Ge-nièvre ?

— Genièvre, prononça-t-il craintivement.

Kœtge annonça :

— Et deux genièvres ! Deux !

Elle s’assit un instant à la table du vieillard et l’aida à se défaire de sa pèlerine.

— Tu viens de là-bas ? demanda-t-elle, fixant ses yeux dans ceux de Poop.

L’homme eut un geste vague.

— Réponds !

— Oui, dit-il après un silence.

La vieille femme se pencha vers le poêle et en gratta la grille, puis, dégoûtée, elle se croisa les bras. La veulerie de son ancien amant l’offensait.

— Comment, soupira-t-elle, un type comme toi, t’en es à de pareilles pouffiasses ?

— Tu ne sais pas, tenta d’exposer Poop. Quand j’ai frap-pé, ce soir, à son volet, son amoureux a ouvert. Tu le con-nais sans doute. Un Polonais… un débardeur…

— Ah ?

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— Soter !

— Continue, répliqua Kœtge. Il t’a vidé ?…

Poop inclina la tête affirmativement.

— Voilà les deux genièvres ! clama Feempje en assénant sur le zinc un coup de crochet. Enlevez !

— C’est bon, j’y vais ! dit Kœtge.

Les matelots demandèrent une nouvelle tournée et l’un d’eux, enhardi par l’accueil qu’on avait fait à Poop, interpella le patron.

— Vous vous êtes trompé, déclara-t-il en désignant l’homme à la pèlerine. Monsieur ne se nomme pas Edgar.

— Allez toujours, répliqua Feempje.

Kœtge leur portant à boire, bougonna :

— Qu’est-ce que vous y voulez à Edgar ? Vous voyez bien que ce n’est pas lui.

— Mais certainement non.

— Eh bien ! Foutez-nous la paix ! Ça vaudra mieux !

Elle revint à Poop et prit place à sa table, sans répondre au regard plein de gratitude qu’il lui adressait. Le vieillard l’écœurait. Elle éprouvait l’envie de l’humilier devant tous et, pourtant, elle finit par pousser dans sa direction l’un des deux verres qu’elle avait déposés sur le marbre, entre eux.

— Tu es fâchée ? s’enquit Poop à voix basse.

 

– 124 –

Kœtge préféra ne pas répondre. Des clients arrivaient. Eux aussi, comme les trois Allemands, étaient allés chez les filles, mais ils n’y songeaient plus.

François les escortait. Il adressa un signe à Kœtge et s’installa près d’elle, à côté de Poop.

— T’as pu rester jusqu’à présent avec Lulu ? s’informa la grosse femme.

— Non. Je viens de la boutique. J’ai été prendre des fringues.

Il montra un paquet qu’il avait sous le bras.

— C’est moche, fit-il. Y a pas d’hôtel ici. Faudra que j’aille au port…

Brusquement, reconnaissant Poop, il cessa de parler et se mit à examiner le vieillard. Kœtge sourit.

— Alors, articula François d’une voix dure, c’est toi qui emmenais autrefois Madame le long de la mer, en voiture ?

Poop eut un léger recul.

— Y a pas à te débiner, reprit le Balafré. Explique. De-puis qu’on me casse les pieds avec cette balade sur le sable, j’voudrais des renseignements…

— Je ne comprends pas, balbutia Poop.

— Il veut parler du temps qu’on allait à Koiswek, mur-mura Kœtge. Raconte-lui.

Poop soupira :

— Qu’est-ce que tu veux que je raconte !

 

– 125 –

— Ben, comme c’était. Les chevaux qui tiraient la voi-ture, la mer toute grise, les vagues…

— Ah ! oui…

— J’écoute, dit le Balafré.

L’autre secoua la tête d’un air de commisération.

— Tu ne te rappelles donc pas comment qu’on était bien à rouler, pendant des heures ? protesta Kœtge surprise. Ça m’est resté…

— Non, répondit sèchement le vieillard, je ne me rap-pelle plus.

— Et si je te foutais une baffe ? s’écria Kœtge outrée en se levant. Si je…

— Cela ne changerait rien.

François s’interposa.

— Parole, proféra-t-il, je me doutais que cette sacrée his-toire… Ah ! Là ! Là ! rends-toi compte, ajouta-t-il en fixant ses yeux dans ceux de Poop, Kœtge a tellement bourré le crâne à ma femme avec votre promenade au bord de la mer que je finissais par avoir l’air d’une bille. Ma femme s’appelle Lulu. Elle est à l’hôpital. Elle va crever. Eh bien, ça n’aurait pas été qu’elle est malade, je lui aurais appris à me répondre comme elle s’y est risquée, en lui filant une trempe. Entre nous, la trempe, c’est pas elle qui la méritait… c’est…

— Dis voir, fit Kœtge Allez ! Dis !

Le Balafré se ravisa.

 

– 126 –

— Au fait, maugréa-t-il, en désignant la commère, elle non plus, elle n’est pas responsable. Le premier responsable, c’est toi !

— Moi ! s’exclama Poop qui leva le bras instinctivement, pour se protéger.

François éclata de rire.

— Ça va, dit-il. Laisse tomber. Au fond, c’est la faute à personne. Les femmes…

Il saisit son paquet et le plaça devant lui, sur la table, d’un mouvement énergique.

— Les femmes… sont toutes les mêmes. Suffit qu’on ait une fois été assez ballot vis-à-vis d’elles pour qu’elles se croient quelque chose, elles en profitent. Pas vrai ?

Abruti par ce flot de paroles, l’ancien séducteur ne savait que répondre. Il approuva pourtant d’un geste timide l’amant de Lulu et s’efforça de se composer une attitude.

— Naturellement que tu ne te rappelles pas ! constata François.

Et il commanda d’une voix forte :

— Feempje, whisky !

— Je vais le chercher, dit Kœtge.

Les deux hommes, près du poêle, échangèrent un re-gard.

— Écoute, reprit alors le Balafré dont le visage s’épanouit, la trempe, mais la trempe pour de bon, t’es

 

– 127 – comme moi, c’est à cette raclure de Kœtge tout de même, si tu devais choisir, que tu la filerais.

— Oui, oui ! affirma Poop.

Déjà, Kœtge revenait avec la consommation. Il se hâta de bredouiller :

— Apporte aussi un whisky pour moi, ou plutôt deux whiskies. Nous trinquerons.

La soirée s’annonçait belle. En effet, M. Lionel Poop, qui n’avait jamais eu des capacités de buveur, en était à son se-cond verre et une légère ivresse s’emparait de lui. S’il avait oublié la fameuse promenade en voiture, sur le sable, la fa-çon dont s’était récriée Kœtge le portait à réfléchir et, sou-dain, au moment qu’on ne songeait plus à l’incident, le falot personnage se tourna vers Kœtge comme s’il allait prendre la parole.

— Qu’est-ce que tu as ? s’informa-t-elle.

François, sévèrement, fronça les sourcils.

— J’ai, balbutia le vieillard… j’ai que… c’est exact… la… route…

— Marre ! ordonna François.

— Non. Laisse-le se souvenir, supplia Kœtge. L’intimide pas. Tu vois qu’il y revient, à sa route.

Le Balafré vida son gobelet d’un air rogue, jeta de l’argent sur le marbre, puis, s’essuyant la bouche du revers d’une manche, se mit debout, ramassa son paquet et sortit.

— Pourquoi veut-il toujours battre les gens ? demanda Poop. C’est un drôle d’homme.

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— C’est un homme ! rectifia Kœtge avec mépris.

— Mais pourquoi parle-t-il tout le temps de…

Kœtge l’interrompit :

— Pourquoi ? Tu le demandes.

Elle empoigna son verre et lentement, détachant les syl-labes en regardant Poop au fond des yeux :

— Parce que, toi, tu n’es pas un homme. Tu n’as jamais été un homme… Jamais ! La preuve, il t’aurait cogné… avoue… tu ne te serais pas défendu.

— Qu’est-ce que tu dis ?

Kœtge lui tourna le dos.

— Patron ! cria-t-elle. Encore deux, du même.

— Nous allons voir, décréta Poop, si je ne te tiens pas tête.

Et, stupidement, il avala d’un trait son whisky.

 

Durant ce temps, aux autres tables, on buvait ferme. Feempje servait lui-même les clients, recevait la monnaie et ne faisait signe à Kœtge que lorsqu’il se trouvait débordé. De fait, la vieille femme lui rendait plus de services en poussant à la consommation qu’en prenant les commandes ; prome-nant à droite et à gauche dans le bar ses petits yeux fure-teurs, elle était attentive aux moindres désirs de ses voisins.

— Donne aussi de la bière aux matelots, indiqua-t-elle à Feempje après avoir placé sur un plateau les deux verres commandés.

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Poop attendit qu’elle fût revenue s’asseoir près de lui pour l’examiner d’un air tout à la fois provocant et craintif.

— Qu’est-ce que tu disais ? Que je ne suis pas un homme ? grogna-t-il. Comprends pas. J’ai pourtant eu des femmes. Je t’ai eue ! Toi !

Son élocution subissait déjà l’influence de l’alcool : il parlait tantôt vite, sur un registre élevé, et tantôt lentement, d’une voix pâteuse, presque indistincte.

— Heu ! fit Kœtge. Tu vas fort !

— Si. Je t’ai eue. Parfaitement ! Tu ne peux pas le nier. C’est absolument impossible ! Voyons…

Kœtge répondit avec froideur :

— Je ne me rappelle plus.

Lionel Poop émit une sorte de toux rauque, précipitée, qui ressemblait au grincement d’une vieille poulie. C’était sa façon de rire. On en était gêné.

— Ah ! ah ! ah ! par exemple, s’écria-t-il ensuite. Tu veux imiter François… Hein ?… me chercher des chicanes, à pro-pos de nos promenades à Koiswek ? Imbécile !

— Mais non, riposta Kœtge. Koiswek ?… Bois plutôt. Ne raconte pas de bêtises.

— C’est entendu, dit Poop. Buvons.

— Scool ? proposa la femme.

Poop, vida son verre sans broncher, puis, le reposant, éprouva comme un choc. Malgré lui, il ferma les yeux. Mille points d’or l’éblouirent et une sensation de béatitude

 

– 130 – l’envahit. Une merveilleuse sensation. Il se croyait le centre d’un univers mobile, d’une ronde fantasque, aérienne, pleine de caprices, de fantaisie, qui se déployait en tous sens autour de sa chétive personne. En même temps, Poop percevait une rumeur de cris, de rires, de conversations à laquelle il restait étranger mais dont l’intensité le confondait sans qu’il s’en rendît un compte exact.

Quand il rouvrit les yeux, il aperçut Feempje qui, debout près de la table, le contemplait d’un air narquois et protec-teur.

— On va vous conduire dans la cour, grand-père, pour respirer. Appuyez-vous, dit-il en avançant le bras.

— Quoi ! quelle cour ?

— Venez, insista Feempje. La chaleur vous a étourdi ; ça ne durera pas…

Le vieillard s’aperçut alors que, de tous côtés dans le bar, les regards étaient concentrés sur lui. Il demanda, la langue pâteuse :

— Kœtge ? Pas là ?

— Si, si, elle va revenir, répondit le tenancier. Tenez ! La voyez-vous ?

En effet, la femme accourait de l’arrière-salle, une bou-teille à la main.

— Eh bien ? fit-elle. Écoute Feempje, mais prends d’abord un peu de vulnéraire.

— Ah ! Oui ?

 

– 131 –

Poop essaya de refermer les yeux. Un malaise le ga-gnait : il se sentit transir et brûler. Il transpirait d’une façon si anormale qu’ayant porté une main à son front, il la ramena baignée de sueur.

— Je te dis de prendre du vulnéraire, grogna Kœtge En-tends-tu ?

Elle l’obligea, en le brusquant, à obéir, puis, avant qu’il eût compris ce qui se passait, Feempje l’avait agrippé de sa grosse patte valide et entraîné, à travers le dancing, dans une courette sombre.

— Respirez une bonne fois, conseilla l’homme au cro-chet Là ! Ça va mieux. Vous vous remontez, n’est-ce pas ?

— Qu’ai-je donc eu ? s’informa Poop en grelottant. Je ne…

— Ce n’est rien. Un étourdissement. Vous vous trouviez trop près du feu.

Le vieillard leva les yeux vers le sommet du mur, distin-gua le ciel semé d’étoiles et, brusquement, laissant tomber la tête sur la robuste épaule de Feempje, il murmura d’une voix puérile :

— Merci !

Kœtge avait rejoint le couple.

— Retourne au bar, suggéra-t-elle au cabaretier. On te réclame.

— Merci, répéta Poop.

Adossé au mur, il regardait Kœtge et sentait l’humidité du plâtre le pénétrer.

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— C’est malin, déclara la vieille femme. Tu as failli tour-ner de l’œil. Je t’aurais pas retenu, tu dégringolais sur le poêle.

— Je sais, avoua-t-il, confus.

Un frisson le secoua et lui arracha presque un gémisse-ment.

— Ne me gronde pas, balbutia-t-il. Tu as raison. Me mettre en cet état. C’est stupide. Je n’aurais pas dû boire le… ce troisième whisky, mais tu m’as provoqué… et…

— Et alors ?

— Non, Kœtge ! Ne me parle pas sur ce ton. Tu vois. Je suis malade… Je ne vais pas pouvoir rentrer, tout seul… J’ai froid…

Kœtge lui boutonna son veston, en remonta le col. Il s’accrocha péniblement à elle.

— Allez ! Serre pas si fort. Je te tiens, dit Kœtge. Tu ne vas pas tomber… Serre pas, ordonna-t-elle. Tu as compris ? Moi, je ne marche pas dans toute cette comédie. T’as bu. T’es saoul. Y a pas de quoi se frapper…

Puis elle demanda, moins durement :

— Tu habites loin ?

 

– 133 –