Brumes

Francis Carco · Chapitre 8 sur 16

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Brumes

Chapitre VIII

 

 

Huit jours plus tard, en une simple matinée, la rue qui paraissait dormir sous son enveloppe de glace se réveilla. Il avait fait soleil. Des nuages d’une éclatante blancheur vo-guaient avec la majestueuse et harmonieuse découpure d’une goélette, toutes voiles dehors, par l’azur lumineux. Le vent avait tourné. Sur la pente des toits exposés au soleil, la neige commença de mollir, puis elle fondit presque aussitôt et un bruit d’eau dégorgeant des chanlates ou ruisselant des tuiles sur la chaussée, annonça le dégel. Vers midi, les lourdes aiguilles coagulées aux angles des gouttières se dé-tachèrent d’elles-mêmes : elles frappaient, en touchant le trottoir, des coups retentissants et parfois d’épaisses charges

– 103 – de neige dégringolaient des toits et s’écrasaient au sol avec des glissements d’avalanche et des grondements. Dans toute son étendue, la rue offrait l’aspect d’un chantier marécageux semé de blocs qui n’avaient pas eu le temps de se liquéfier, de tas de cendres et d’ordures ménagères, de papiers gras, de vieux journaux.

En sabots, les manches relevées sur leurs bras blancs, les filles balayaient le devant des boutiques. Le ciel bleu, la fraîche douceur de l’air les emplissaient d’allégresse. Cer-taines chantaient. Les autres s’interpellaient ou se chamail-laient en riant et celles qui avaient terminé leur besogne re-gardaient les retardataires, leur prodiguant des plaisanteries. Une seule boutique restait fermée. On avait enlevé simple-ment le volet de la porte et écarté à l’intérieur le rideau de satinette rose. C’était la boutique de Lulu. La Parisienne gar-dait le lit : elle n’avait pas pu se trainer la veille jusqu’au dis-pensaire et un médecin s’était rendu chez elle pour la piqûre. François était allé chercher le docteur, mais, depuis cette vi-site, la fille se sentait plus mal et quoiqu’on ne sût point au juste ce qu’elle avait, ses voisines prétendaient qu’il s’agissait d’une affection contagieuse et qu’il fallait d’urgence obtenir le transport à l’hôpital. Sans François qui veillait la malade et la mère Kœtge qui circulait paisiblement du Montparnasse au chevet de Lulu, la malheureuse ne serait point restée longtemps dans sa boutique. Déjà, le matin même, un infirmier était venu aux nouvelles, nanti d’une éti-quette jaune qu’il aurait dû coller sur la vitre de la porte. François avait vu l’étiquette. Il s’était opposé à la tentative d’affichage.

— Tu veux lui foute la trouille et qu’elle crève, face de lard ! avait-il demandé à l’infirmier. C’est ce qu’tu veux ?

 

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L’autre s’était contenté de laisser l’étiquette sur la table où François l’avait prise, roulée en boule et jetée dans le feu en ordonnant :

— Maintenant, ouste !

— Qu’est-ce que vous complotez ? avait gémi Lulu. Qu’est-ce qui se passe ? Mon Dieu… j’ai mal… je souffre !

— Où souffres-tu ?

— Là, dans ma tête… j’étouffe !…

Le Balafré, ainsi que la plupart des hommes, était inca-pable de soigner qui que ce fût. Il éprouvait, d’instinct, une sorte de colère, de haine contre un malade et ne savait que répéter d’un air dur :

— Mais non… Ça ne sera rien…

— Oh ! ma tête.

Debout près de Lulu, François la contemplait. Il était en pantoufles et ne savait comment s’y prendre pour parler bas ou se déplacer discrètement. Il heurtait chaque fois une chaise. La chaise tombait ou bien ses apostrophes aux femmes dont il dispersait les attroupements au seuil de la boutique étaient faites sur un ton si violent que, de son lit, Lulu les entendait.

— Renvoie-les ! criait-elle… je ne veux voir personne… Personne !

Parfois encore, découvrant Kœtge qui traversait la rue, François lançait d’une voix joyeuse :

— V’là ta copine !

 

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Kœtge arrivait dans le « magasin » : sa présence aussitôt ranimait la malade qui réclamait un peu de drogue et la hu-mait avec extase.

— Figure-toi, dit enfin François, la môme Kœtge m’a tenté l’autre jour qu’un type, du temps qu’elle était jeune, la baladait le long d’la mer, sur le sable, en voiture… T’as idée de ça ?

— Oui, repartit tranquillement Kœtge. Ça m’est resté. On roulait. C’était doux… L’écume des vagues pétillait jusqu’à toucher les roues d’la victoria.

Lulu, les yeux fermés, écoutait la vieille femme.

— Parle ! supplia-t-elle.

— Les hommes ne peuvent pas comprendre, affirma Kœtge Lorsque je me suis laissée aller à expliquer mon an-cienne existence à François, il rigolait.

— Avoue qu’il y a de quoi.

— Et c’était doux, n’est-ce pas ? s’informa tristement Lu-lu. Ça te venait d’être bercée par les ressorts de la voiture et par le sable en même temps. Je crois y être… Après ?

C’était la seconde fois que la logeuse narrait son aven-ture. En changeant de trottoir, elle avait pataugé dans la neige boueuse. Elle se sentait les pieds gelés.

— Redis-moi la voiture ! demanda Lulu. Redis-moi le sable… la mer qui pétille sur le sable.

François alluma une cigarette.

— Décidément, fit-il, avec ton sable, t’exagères. C’est-il que, toi aussi, tu voudrais que j’te paye la même balade ?

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Lulu répondit d’une voix qui n’était qu’un souffle :

— J’aurais aimé, bien sûr… mais autrefois, dans le temps… qu’ça m’aurait fait plaisir.

— Et à présent ?

— Ne la tourmentez pas ! conseilla Kœtge.

Et, plus bas, presque à son oreille :

— Elle est très mal. Il faut prévenir le docteur.

— C’est bon. J’irai pour le docteur, grogna le Balafré. Pourtant, qu’est-ce que ça signifie son « autrefois… du temps qu’ça m’aurait fait plaisir » ? Je peux la lui payer, la voiture.

— Non. Vite. Partez ! répliqua Kœtge.

Elle poussa l’homme vers la porte et le regarda s’en al-ler, puis elle revint à la patiente, lui tâta le pouls.

« Il trouvera toujours quelqu’un pour donner dans ses boniments, songea-t-elle. On peut charrier… même à pré-sent… »

Ce n’était pas de François qu’il s’agissait, mais de Poop dont le souvenir, depuis leur dernière rencontre, l’obsédait. Kœtge n’avait point été tendre envers lui. Elle l’avait tancé comme un vieillard gâteux, inoffensif, mais ces anciennes promenades qu’ils avaient faites ensemble, au bord de la mer, l’emplissaient de nostalgie. Était-ce le moutonnement des vagues dont quelques-unes léchaient sans bruit les sa-bots des chevaux, qui lui communiquait le sentiment du peu de chose que nous sommes tous sur terre ? Était-ce la lu-mière miroitante de ces journées enfuies ou la couleur du ciel, nacrée comme l’intérieur de certains coquillages dont

 

– 107 – on ne retrouve jamais plus, quand on les examine une fois chez soi, l’éclat et la fraîcheur ? Kœtge l’ignorait. Il lui restait de cet ensemble de sensations et de la jeune femme qu’elle avait été, plus d’étonnement que de tristesse et, cependant, elle était triste en tenant la main de Lulu…

Dans la rue, les filles qui avaient vu François monter vers l’hôpital, ne doutaient plus qu’il ne revint avec le méde-cin de service ou, qui sait même, des brancardiers. Les voi-tures d’ambulance ne suffisaient plus au déplacement des malades. Des prisonniers, qu’on avait embauchés pour cet usage, parcouraient la ville sous la surveillance de gardes-chiourme armés de revolvers et ramenaient à chaque voyage, sur des civières, des fiévreux qu’on devait hospitali-ser. Les prisonniers portaient un calot de bure, une petite veste, des pantalons rayés de rouge et des sabots. Un numé-ro était cousu à leur manche gauche. Ils avaient le crâne et le visage rasés. On les employait, nuit et jour, et quelques-uns qui étaient jeunes avaient, en rencontrant les femmes, des regards de concupiscence. Quel que fût leur âge, ils apparte-naient tous au pénitencier de Herm dont on voyait, en sor-tant de la ville, les hautes murailles et les tours grises. Ils au-raient dû passer leur vie à Herm, mais, en raison de l’épidémie, on les avait chargés des plus pénibles besognes. C’était une aventure nouvelle dans leur existence et peut-être trois ou quatre d’entre eux, en découvrant la mer, évo-quaient-ils, comme Kœtge, un souvenir qui leur permettait de mesurer le temps à sa cruelle, sa déprimante durée.

Geisha se trouvait sur le pas de sa porte et prenait l’air. Une écharpe rose autour du cou, son manteau de voyage ser-ré par une martingale, elle gardait ses mains enfoncées dans les poches et regardait fondre la neige des toits. C’était presque un plaisir pour elle.

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Poop venait tous les soirs. Il lui avait donné des châles à franges de soie, des étoffes telles qu’en vendent les anti-quaires, un kimono brodé d’oiseaux d’or et deux mules de satin. Ces cadeaux n’entraient point dans le prix que Geisha lui avait fait dès sa première visite : ils représentaient une rémunération supplémentaire. La fille mettait le kimono et les mules pour recevoir Poop. Les châles et les étoffes étalés sur des chaises jetaient dans la boutique des taches de cou-leurs vives, diaprées, qui prêtaient au décor une sorte de raf-finement. Poop aimait voir ses cadeaux étalés autour de lui. Il vint une fois avec une bague, une autre fois avec des pierres précieuses montées en pendentif. Geisha n’y com-prenait rien. Elle n’aurait jamais cru le vieillard assez riche pour lui offrir de tels présents, mais elle les acceptait et s’en parait. Alors il se passait en Poop quelque chose d’extraordinaire. Il parlait d’amour à Geisha, lui pressait, lui baisait les mains et, fréquemment, se retirait sans l’avoir prise. Ces façons, si nouvelles pour elle, plongeaient la fille dans de longues rêveries. Elle en oubliait les piqûres pour penser à son sénile amoureux et lorsqu’elle le revoyait le lendemain, elle se sentait presque troublée.

— À mon avis, disait Soter, ce type-là doit prêter sur gages. Il a des occasions. Encaisse toujours. Seulement ne montre pas tes brillants aux autres poules. Elles te cause-raient des ennuis.

— Naturellement, approuvait Geisha.

Elle n’en était que plus perplexe. Pour le kimono, passe encore : la fille en ignorait le prix, mais la bague l’émerveillait. C’était un anneau d’or très lourd sur lequel un diamant de neuf à dix carats taillé en profondeur se trouvait enchâssé entre deux cabochons d’émeraude. Le diamant, à

 

– 109 – lui seul, valait une somme énorme. Geisha le conservait après le départ de Poop et, la nuit elle se réveillait afin de l’admirer et de le faire scintiller à son doigt. L’écrin de cette bague ne contenait aucune griffe de bijoutier, ni aucune sorte d’adresse. Celui du pendentif non plus. La fille avait eu beau chercher à découvrir une indication, elle s’était rendu compte qu’il n’en existait pas. Cela compromit son plaisir. Cependant, l’idée de posséder de tels bijoux l’emplissait d’orgueil et elle finit par savourer une joie d’autant plus grande qu’elle n’était pas sans risques.

— Tu lui demanderais où il a pu acheter ton diam, insi-nua Soter en expédiant un matin sa toilette, peut-être qu’il le dirait.

Geisha se tut.

— Comme tu voudras, poursuivit le docker. Tout de même, il vaudrait mieux savoir.

— Oui, oui, fit-elle.

Soter n’insista pas. Il se rendit à son travail, laissant Geisha se rendormir. Or elle ne dormait pas. Elle pensait à Poop et, pour la première fois, elle lui trouvait plus d’agrément qu’au polonais. C’était au moins un homme ca-pable d’avoir volé pour elle. Si vieux qu’il fût, et bien souvent grotesque, il ne manquait pas de courage. On vivait avec lui. Il vous communiquait des impulsions secrètes, des appétits, des besoins différents de ceux auxquels Soter pouvait pré-tendre. Soter était stupide.

— Tu sais, dit tout à coup, du seuil de sa boutique, une camarade, on va emmener Lulu à l’hôpital.

Geisha demanda :

 

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— Quand ?

— Mais maintenant. T’as pas vu les porteurs avec le brancard ? Tiens, celui qui attend dehors…

— C’est un flic.

— C’est un gardien, rectifia la fille. Il a le revolver. Fran-çois est allé prévenir au dispensaire que sa femme avait le délire.

Le garde-chiourme parlait à une voisine. Son képi à vi-sière carrée, son ceinturon, son dolman noir et son pantalon bleu, à passepoil jonquille, provoquaient dans la rue une grandissante curiosité.

— Qu’est-ce qu’il raconte ? s’informa Geisha, en consi-dérant l’homme.

L’autre haussa les épaules sans répondre. Devant leurs portes, comme au moment d’une rafle, les filles se tenaient attentives, prêtes à rentrer chez elles à la première alerte. Des boueux, du côté de la Tour des Réguliers, déversaient dans un camion des boîtes à ordures. Quelques-uns ba-layaient le ruisseau.

— Pauvre Lulu ! gémit la femme. On ne la reverra plus. Ils vont la prendre ; ça sera fini.

La voix du garde-chiourme s’éleva brutalement.

— Gare aux marches ! grondait-elle. Suivez le trottoir.

Les porteurs se montrèrent dans l’encadrement de la porte, précédés de François ; ils avançaient à petits pas. Le bruit de leurs sabots était sinistre.

— Et tout droit ! ordonna l’homme au revolver.

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François marchait près de la civière. On n’apercevait pas Lulu : elle avait le visage couvert par un drap et la forme de son corps disparaissait sous un amas de couvertures, étroi-tement bordées. Les brancardiers pressèrent l’allure. Kœtge, qui était restée dans la boutique, rejoignit le cortège : elle portait sur le bras les vêtements de la malade et, à la main, un petit nécessaire de voyage en peau de porc.

— Kœtge n’oublie rien, fit observer la femme.

Elle poussa un nouveau soupir et suivit tristement des yeux le groupe qui s’éloignait.

— Je plains François, déclara-t-elle en remontant le col de son manteau.

Geisha garda le silence.

— Oui, songea-t-elle. François aussi serait capable…

Elle voulait dire que, comme Poop, c’était un homme audacieux, plus habile que Soter à vous faire partager des sensations, mais point n’était besoin de proclamer, un pareil jour, cette opinion : on l’aurait mal interprétée.

 

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