Brumes
Chapitre XV
Ce qui stupéfiait Poop, dans cette affaire, était le rappro-chement aussitôt établi par le chef de la police entre le sui-cide de Flossie et celui de ses deux maîtresses. Le vieillard n’avait pas envisagé une pareille hypothèse. L’idée qu’on pût le comparer à Feempje pour des faits analogues le conster-nait. Heureusement, comme l’avait signifié son interlocuteur, Poop bénéficiait de la prescription, mais il avait beau faire, il éprouvait une sourde terreur en suivant M. Hertz à travers les couloirs violemment éclairés du commissariat. La façon dont le fonctionnaire venait de parler ne laissait aucun doute sur sa disposition d’esprit. S’il n’avait tenu qu’à cet homme, il se serait moqué de toute espèce de ménagements à l’égard
– 204 – du vieillard et l’aurait vraisemblablement inculpé de meurtre par provocation. C’est à ce titre que serait poursuivi le Hol-landais. Poop en frémit d’horreur. Il était pâle. Sa main lui causait une souffrance dont il arrivait à peine, en se mordant la langue, à réprimer la manifestation extérieure. Cette souf-france ne tarda pas à devenir intolérable. Cependant Poop luttait contre elle et s’efforçait de n’en rien laisser voir. Son attention était anxieusement concentrée sur la nuque puis-sante et les larges épaules de l’homme qui le précédait. M. Hertz marchait à grands pas, foulant sans bruit le revête-ment de caoutchouc qui recouvrait, comme dans une cli-nique, le plancher des couloirs. Le vieillard n’y comprenait rien : l’impression qu’il éprouvait au contact élastique du ta-pis, éveillait en son cerveau troublé le souvenir d’une pro-menade, elle aussi silencieuse, il ne savait plus où. Peut-être était-ce le long de la mer, sur le chemin de Koiswek, mais cette promenade, Poop l’avait faite ensuite si souvent au cours d’un rêve que la notion de l’irréel l’emportait. Les évé-nements de la journée s’étaient succédé avec une intensité si bizarre que, jusqu’à une certaine minute, le vieil homme se les rappelait dans leur ordre rigoureux, Néanmoins à partir de cette minute précise, ils avaient été si brusquement refou-lés en lui qu’ils avaient perdu tout semblant d’équilibre. La réflexion du directeur de la police sur le suicide de Rachel et de Mina avait profondément modifié l’apparence des choses. Poop en était conscient. Toutefois une si morne, une si pé-nible confusion s’était emparée de son esprit qu’il la laissait agir selon son seul caprice, l’envahir et le déborder.
M. Hertz s’arrêta.
— Vous ne devrez, lui recommanda-t-il, prendre la pa-role que si je vous questionne.
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Il sonna à une porte cloutée, munie de barres de fer. La porte s’ouvrit. Un policier la referma sur les deux hommes : elle était matelassée à l’intérieur, de même que les parois d’une petite pièce étroite au plafond bas. Poop entendit le di-recteur l’engager à se débarrasser de son chapeau et de sa pèlerine. Il obéit automatiquement, puis, toujours sur les pas de son guide, il pénétra dans une seconde pièce assez vaste où il aperçut Feempje assis contre un mur nu, pétillant de blancheur. Une ampoule électrique pendant au bout d’un fil : c’était la seule lumière. Elle éclairait d’aplomb une table de bois noir derrière laquelle M. Hertz prit place en faisant signe au vieil homme de s’installer non loin de lui, sur un banc, vis-à-vis de Feempje qui paraissait la proie d’un complet abrutis-sement.
— Eh bien : où en sommes-nous ? interrogea le fonc-tionnaire en consultant du regard deux individus en civil de-bout près de la table.
Le premier déclara :
— Il prétend qu’il n’est pas coupable.
Feempje leva la tête d’un air maussade et attendit. La présence de Poop ne semblait nullement le surprendre. Il s’était contenté, en l’apercevant, de hausser les épaules.
Le second homme dit, lentement :
— D’après lui, la fille Blietterdoff était neurasthénique ; il ne l’a pas poussée à se tuer. Il lui avait donné une chambre où il ne se rendait jamais.
— Non, jamais ! grogna Feempje.
— Flossie Blietterdoff était pourtant votre maîtresse, ri-posta le directeur ; elle vivait avec vous, chez vous, marita-
– 206 – lement. Si j’en crois la cote 117 du dossier qui vous con-cerne, vous l’aviez engagée en qualité d’artiste le 8 décembre, voilà deux ans. C’est exact ?
— Parfaitement.
— Dans ces conditions, pouvez-vous m’expliquer pour-quoi la fille Blietterdoff, qui partageait tout avec vous, jusqu’à votre propre lit, s’est pendue dans cette pièce où vous ne pénétriez pas ? Vous vous étiez donc séparés ? De-puis quand ?
— J’avais cédé cette pièce à Flossie, répliqua Feempje très vite, comme si cette question n’offrait nul intérêt. Aucun rapport n’existait plus entre nous. Elle en bas, moi en haut.
— En haut, la meilleure chambre ?
Le Hollandais ne cilla pas. Il conserva ses yeux fixement attachés sur ceux de M. Hertz. Celui-ci continua :
— Et dans cette chambre du bas, obscure, sans aération d’aucune sorte…
Frappé par ces paroles, Poop jeta un regard autour de lui et s’aperçut que le local où se déroulait cette scène ne pos-sédait pas, non plus, d’ouverture. En dépit de ses dimen-sions, on se fût cru dans un caveau. Cela fit impression sur Poop. Il se remit à suivre l’interrogatoire. Feempje tout à coup se récria :
— Comment ! Ça… par exemple ! Moi, je séquestrais Flossie ? Mais c’est faux ! Archi-faux ! Elle était libre, Flossie. La preuve…
Il se tourna vers Poop.
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— Monsieur peut la fournir la preuve ! Flossie, un soir est sortie devant lui…
— Taisez-vous !
— Voyons, monsieur le commissaire, vous m’accusez, je me défends. Je n’ai jamais séquestré qui que ce soit. Pas plus cette femme qu’une autre ! Si elle logeait sous mon toit, c’est que je ne pouvais pas, en vertu des règlements, la renvoyer. Je l’aurais mise à la porte, je n’en avais pas le droit. Alors ?
Le fonctionnaire, compulsant le dossier étalé sur la table, ne parut pas le moins du monde ébranlé par cette ex-plication.
— J’ai sous les yeux, rétorqua-t-il, une note, page 43, concernant les sévices que vous infligiez à votre malheu-reuse compagne : « Il la frappait à coups de pied dans le ventre. Flossie s’en est plainte souvent. Comme elle était en-ceinte… »
Feempje eut un ricanement.
— Hé, hé ! sans vous manquer de respect, monsieur le commissaire, vous ne pourriez pas m’indiquer le nom de la personne à qui s’est plainte Flossie ? Ça ne tient pas debout, ces boniments… Dans le ventre ! Frapper une femme au ventre !
Poop fit semblant de ne plus s’intéresser au débat de crainte que M. Hertz n’eût recours à son témoignage. Il sa-vait que Feempje mentait. Kœtge lui avait rapporté plusieurs fois de quelle manière le Hollandais brutalisait sa maîtresse. Le vieillard se pencha vers sa main blessée qui reposait sur ses genoux comme un paquet qu’on lui aurait donné en garde et l’examina pensivement.
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— « Comme elle était enceinte, reprit le fonctionnaire après avoir laissé Feempje l’interrompre, les coups qu’il lui donnait provoquaient des vomissements, des pertes, des hémorragies… Il n’y avait pas de feu dans la chambre… »
— Il y avait un brasero !
— Vous êtes stupide, affirma froidement M. Hertz. N’insistez pas. Si l’on avait un jour allumé l’appareil, l’oxyde de carbone qu’il dégage n’aurait pas trouvé d’issue.
Feempje comprit qu’il s’égarait.
— Ah ! là là ! maugréa-t-il. Je l’ai pourtant allumé. Flos-sie n’en est pas morte.
— Elle serait morte, pardon, fit observer le commissaire, à condition que vous eussiez, comme vous osez…
À cet instant, Poop observa que la chaise sur laquelle s’agitait Feempje était boiteuse et qu’à chaque mouvement elle basculait. Cette oscillation énervait le gros homme qui, tout en ripostant, pensait à garder l’équilibre et ne savait plus dès lors exactement ce qu’il avançait. Ce vieux « truc » de police favorisait la tâche de M. Hertz.
— Allons, proposa-t-il d’un air serein qui contrastait sin-gulièrement avec l’exaltation de Feempje, convenez que si vous n’avez point effectivement aidé la fille Blietterdoff à se pendre, vous y avez moralement contribué.
— Non, hurla Feempje, en se dressant. Mais non… je n’ai pris aucune part à ce suicide… aucune… ce n’est…
— Assis, prononça le commissaire.
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Un des deux aides qui l’assistaient, s’approcha du tenan-cier. Aussitôt, celui-ci se laissa retomber sur la chaise. Il était baigné de sueur. Une expression de terreur passa dans ses yeux.
— Ne me touchez pas ! balbutia-t-il.
En même temps, il voulut empêcher son siège de remuer mais il n’y parvint point : son visage s’altéra. Ses traits se contractèrent et, brusquement, en proie à une détresse d’enfant, il leva son moignon afin de se protéger.
— Vous pouvez le constater, dit alors, d’un air gogue-nard, le directeur. La manière douce suffit.
Il se leva, alluma une cigarette. Poop ne répondit pas. Ses regards allaient du fonctionnaire à Feempje qui, s’épongeant le front, soupirait d’une voix faible, entrecoupée. Il pensait qu’à la place du cabaretier, il n’aurait plus eu le courage de tenir tête à M. Hertz. L’allusion qu’avait faite ce dernier à ce qu’il appelait à la « manière douce » emplissait le vieillard d’effroi. Il se dit que le commissaire allait insister sur cette manière, qui paraissait terrifier le Hollandais.
Pourtant le policier se ravisa. Il fit signe au gros homme de s’approcher de la table et lorsque Feempje eut obéi, il lui tendit plusieurs feuillets qui constituaient les charges de l’accusation et ordonna :
— Lis tranquillement ce texte. Puis tu signeras en bas sous la formule : Je reconnais avoir eu connaissance…
— Je ne signerai pas, répondit Feempje.
— Tu aurais tort.
Le tenancier prit un ton larmoyant.
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— Enfin, balbutia-t-il (les feuilles de papier qu’il tenait à la main tremblaient). Monsieur le commissaire, que me veut-on ? Je n’ai rien fait de mal… je n’ai pas obligé Flossie à se tuer… C’est horrible !…
— Lis et signe !
— On m’a battu pour que j’avoue, gémit le malheureux. Je ne peux pas avouer… je ne…
— Qui t’a battu ?
Feempje aspira péniblement une bouffée d’air et prome-na autour de lui des regards effarés. Les papiers qu’il lâcha tombèrent. Il fit mine de se pencher pour les saisir au vol, mais il recula tout à coup dans un angle de la pièce et répon-dit avec effroi :
— Non… non… Personne…
— À la bonne heure ! approuva le commissaire.
Cependant, les deux aides se dirigèrent vers Feempje, le ramenèrent sans brutalité près de la table et M. Hertz, qui avait ramassé lui-même l’acte d’accusation, le tendit une se-conde fois au cabaretier. Celui-ci refusa de le prendre.
— Tant pis pour toi, dit le directeur.
Il frappa sur la table. Poop tressaillit et se leva vivement comme si son tour était venu de prendre la place de Feempje. Un policier parut. M. Hertz ordonna :
— Faites entrer le témoin.
Poop stupéfait exécuta craintivement une volte-face et reconnut Edgar qui, très digne, s’avançait.
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— Ah ! Fumier ! Pourriture ! clama Feempje. C’est donc toi ?
Il voulut se précipiter sur le pianiste, mais il s’arrêta et jeta un cri de douleur.
— Reste tranquille ! murmura l’aide qui lui avait tordu le bras, vigoureusement, par derrière.
Edgar salua M. Hertz.
— Maintenez-vous votre déposition ? débita d’une voix nette ce dernier. C’est-à-dire, reconnaissez-vous en le sieur Feempje, propriétaire du Montparnasse, l’individu qui, en usant de mauvais traitements et de séquestration, a conduit la fille Blietterdoff à se donner la mort, dans la pièce occupée par elle rue des Bouchers, chez ledit Feempje, ici présent ?
— Oui ! répondit Edgar.
— Tu mens ! Tu sais que tu mens ! beugla le cabaretier.
Une seconde torsion du bras, plus sévère, lui arracha un hurlement. M. Hertz n’en parut point ému. Il abandonna son cigare, en alluma un autre, puis, aussi calme que s’il se fût adressé à un maître d’hôtel pour le prier d’enlever un cen-drier, il dit aux aides :
— C’est bien. Allez !
— Mais il n’a pas signé, fit observer l’un des deux hommes.
— Oh ! il signera… J’en suis certain, affirma le directeur. Il a compris… N’est-ce pas ? ajouta-t-il en souriant à Feempje. Tu ne peux pas refuser ?
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Feempje détourna la tête : de grosses larmes roulaient sur ses joues.
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