Brumes
Chapitre I
Il n’était que trois heures de l’après-midi, mais une pe-tite brume roussâtre flottait entre les antiques et sordides masures de la rue des Bouchers dont les façades aux fron-tons à redans et les toits de tuiles noires suintaient d’humidité. Sur les trottoirs, sur les pavés, la même humidité visqueuse faisait briller la terne lumière du jour. Vers le porche de la haute tour de briques des Réguliers, des degrés flanquaient un côté de la rue qui suivait la déclivité du ter-rain et formait une espèce de cuvette pleine d’une eau crou-pissante semée de détritus.
C’était l’endroit le plus animé de ce quartier que, depuis des années, la municipalité avait inscrit au programme des
– 5 – démolitions sans jamais donner suite à son projet. Les cré-dits alloués se trouvaient reportés tous les ans aux travaux d’agrandissement du port et, soit qu’il y eût à cette substitu-tion quelque raison d’intérêt général ou de combinaisons particulières, soit que, par une sorte d’obscure soumission au vieil esprit qui régissait encore cette partie de la ville, per-sonne ne se souciât de lui porter le premier coup de pioche, les choses demeuraient en l’état.
D’ailleurs, outre la Tour des Réguliers qui remontait au XIIe siècle, on comptait, parmi les ruelles tortueuses aboutis-sant comme des rigoles à la cuvette de la rue des Bouchers, plusieurs belles demeures assez bien conservées, l’hôpital Sainte-Gudule appelé la Maladrerie, le château Kipdorp, l’Hôtel dit des Maçons et un énorme pan, à peu près déman-telé, des anciennes fortifications. Il suffisait de prendre, à droite de la Maison de Ville, la direction des quais et d’errer un moment à travers toutes ces voies compliquées et se-crètes pour comprendre à quel point il était difficile de vou-loir en changer la disposition. On n’aurait pu venir à bout d’un pareil labyrinthe qu’en le jetant à bas, mais c’eût été supprimer en même temps les plus curieux et les plus an-ciens monuments qui s’y trouvaient, soudés inextricablement les uns aux autres, ou rattachés entre eux par quantité de constructions branlantes, bâtardes et misérables qui leur servaient de porte-à-faux en leur assurant l’équilibre. Aux yeux des armateurs, des banquiers, des bourgeois, des tou-ristes, ce quartier constituait un endroit de promenade qui, selon ce qu’on y cherchait, permettait aux gens sages de s’absorber en une pittoresque rêverie et aux autres d’assouvir leurs instincts. Une ligne de démarcation assez nette semblait être tracée, par la rue des Arquebusiers, entre ce que les premiers souhaitaient de trouver en ces lieux et ce que les seconds brûlaient d’y découvrir, car, à main droite de
– 6 – cette artère, se succédaient les vieilles et riches habitations à façades peintes et à pignon, les hôtels des corporations, la chapelle et la cour, aux sombres grilles, de Sainte-Gudule et, à main gauche, descendant vers le port, les ruelles mal fa-mées de Vénus, des Trois-Jambons, du Fossé-aux-Remparts, de la Gouttière, d’Une-Seule-Personne et des Bouchers : c’était par cette dernière voie qu’on passait sous le porche de la sinistre Tour des Réguliers avant d’arriver aux bassins.
Les bassins, à eux seuls, composaient avec leurs han-gars, leurs cargos, leurs paquebots et les immeubles des compagnies, une grouillante et prodigieuse cité dont les échos retentissaient jusqu’au cœur de la ville. De la rue des Bouchers, on percevait les sifflements des remorqueurs et parfois, entre les roulements des trams et des fardiers, leur sourd et rude halètement. La plainte prolongée des sirènes pénétrait elle aussi toute la rue, certains soirs de brouillard ou de pluie, d’un déchirement douloureux. On eût dit qu’à l’intérieur même des boutiques, chacun éprouvait brusque-ment une angoisse de départ. Si familiarisés que fussent les habitants avec ces lugubres appels qui, à toute heure du jour et de la nuit, s’élevaient du port, personne n’en avait assez pris l’habitude pour ne pas se sentir aussitôt saisi d’une sorte de détresse, de désir sans nom. Les femmes surtout. Cer-taines se rappelaient leur arrivée dans le pays ; d’autres, qui ne connaissaient pas la mer, évoquaient des voyages et ne parvenaient point pourtant à se faire une idée de l’existence qu’on mène à bord de ces immenses bateaux éclairés et mys-térieux. Ceux qu’elles avaient pu voir partir se confondaient dans leurs mémoires avec ces chimériques présences, qui vous frôlent en rêve et soudain disparaissent. Elles eussent juré qu’ils ne reviendraient plus. Enfin, parmi ces créatures, il en était qui se tourmentaient sans espoir car la vie les avait à jamais ancrées dans cette rue basse où elles s’enlisaient,
– 7 – chaque jour davantage, pour y pourrir définitivement. Alors presque d’eux-mêmes les phonographes se mettaient en marche et la rue s’emplissait d’une kermesse désespérée. Tous jouaient à peu près le même air. C’était lugubre et lors-que, au fond de son bar, Feempje-à-la-main-coupée voyait une fille entrer et lui présenter en silence un pichet, il com-prenait qu’il valait mieux faire bonne mesure que vanter l’origine du demi-setier de whisky qu’il tirait d’un petit ton-neau.
Feempje était Hollandais. Ses clients prétendaient qu’il avait dû, jadis, aux temps reculés des barons, tuer son père puisqu’il avait, comme les parricides, la main droite tran-chée. Feempje riait de cette histoire et profitait de la créduli-té qu’elle éveillait chez les plus innocents pour les plumer avec autant d’adresse que s’il avait eu quatre mains au lieu d’une. Son bar était situé contre la Tour ; cela lui permettait d’être informé le premier de ce qui se passait sous la voûte que devaient emprunter pour regagner leurs bâtiments, les matelots et divers personnages qui venaient boire chez lui. On affirmait qu’il appartenait à la police, mais ceux qui col-portaient ce bruit le faisaient à voix basse tant ils redoutaient la vengeance de cet homme souriant et madré dont la perpé-tuelle bonne humeur n’inspirait confiance à personne. Il avait baptisé son établissement Montparnasse. On lisait, sous le transparent, en caractères gauchement tracés : Lokal de Dans et contre le carreau de la devanture : Miss Flossie. Car Feempje possédait une maîtresse qu’il obligeait à s’exhiber dans plusieurs numéros au cours de chaque soirée. Sa boîte se composait d’une première salle où était le comptoir, puis d’un corridor fermé par un rideau palpitant de perles et, en-fin, d’un réduit assez vaste et vitré qu’il avait conquis sur la cour du misérable immeuble où il logeait. Un poêle de faïence qu’on allumait le soir, vers six heures, ornait le dan-
– 8 – cing, mais il en existait un autre, en fonte et de proportions moindres, dans la première salle : il brûlait toute la journée. Les murs de cette salle avaient été jadis peinturlurés par Feempje en personne, d’une couleur rouge qui donnait soif et qui rappelait aux ouvriers le ton du minium dont sont en-duites pour les protéger de la rouille la coque et les parties en fer des bateaux. Le Hollandais s’était procuré les pots de cet enduit sans informer quiconque du marché qu’il avait dû conclure avec un couple de Japonais qui, par la suite, avait totalement disparu. La décoration de son bar lui revenait de la sorte à bas prix. Pour le dancing, Feempje, adoptant une autre méthode, avait profité du séjour de deux musiciens al-lemands qu’il employait dans son orchestre, et qui rompus aux métiers les plus divers, maniaient aussi bien l’archet que le pinceau. Sur un fond vert presque agressif, on voyait des paquebots et des femmes nues, des palmiers, des fleurs exo-tiques et une immense glace rongée par une manière de lèpre s’étendait le long d’un panneau. Au-dessus, des lan-ternes recouvertes de lettres chinoises. Trois nègres, travail-lant quai du Rhin à décharger les navires, et un pianiste belge, à peu près décoloré par une maladie d’estomac, cons-tituaient le jazz. Le Belge habitait en face du Montparnasse dans un logement tenu par une énorme commère coupero-sée, toujours ivre, qui louait la plupart de ses chambres à la semaine ou, plus souvent, à la journée. Ces chambres étaient sordides, comme, d’ailleurs, l’escalier et l’entrée du loge-ment, mais la mère Kœtge ne s’en souciait guère car sa clien-tèle composée de dockers, de coquins et de filles n’éprouvait aucun besoin de propreté. Comparé à ce bouge et aux bou-tiques à femmes qui occupaient, en une suite ininterrompue de petites loges meublées d’un lit, d’une cuisinière et d’une table de toilette, les deux côtés de la rue, le bar de Feempje faisait figure d’établissement de luxe. Les consommations
– 9 – n’y étaient cependant pas plus coûteuses que dans les autres estaminets de la rue de Vénus, par exemple, ou de l’infect passage d’Une-Seule-Personne dont les ordures ménagères restaient fréquemment près de quarante-huit heures devant les portes, sans qu’un boueux les enlevât.
Il fallait voir, le samedi soir, à la fermeture des chantiers maritimes, la fine fleur des ouvriers du port en cotte bleue et des débardeuses, qui portaient sur la tête des mouchoirs rouges à pois blancs, se réunir pour festoyer. Des grogne-ments de galoches mettaient la rue en joie. Feempje possé-dait lui aussi des galoches, mais, comme il devait, particuliè-rement ce soir-là, faire sa police, tout en servant à boire et en veillant au poêle ; il arborait à son poignet tranché un redou-table crochet en fer, fixé par un étui et des lanières de cuir à son musculeux avant-bras. D’un coup de ce crochet, il eût défoncé la poitrine du plus dangereux adversaire. C’était une arme qu’un pareil instrument. On le savait. On n’insistait pas. Au demeurant, Feempje ne s’en servait que pour frapper le zinc de son comptoir quand des ivrognes commençaient à se quereller on encore pour heurter, avec un rien d’humeur, le marbre d’une table à laquelle un client oubliait de payer. Ce robuste et gros homme avait une manière à lui d’être compris par tout le monde. Invariablement coiffé d’une étonnante casquette anglaise de drap verdâtre, il ne portait jamais de veston. Une chemise kaki à poches plaquées sur la poitrine, moulait son torse adipeux et puissant. Avec son cou nu, son visage empâté par l’alcool, ses épais sourcils, ses yeux clairs, enfoncés dans de sombres orbites, avec on ne savait au juste quoi de trivial, de cruel, de jouisseur et d’inquiétant au fond du regard, ce personnage était de ceux qu’il suffisait de voir une fois pour se le rappeler. Ce n’était point son bar, ni son orchestre, ni l’atmosphère de lourd et bestial plaisir qui attiraient les femmes : c’était lui, Feempje.
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Il exerçait une hystérique fascination. Quelques-unes de ces malheureuses baissaient les yeux, secouées d’un rire ca-naille, à l’idée qu’il eût pu les saisir de son crochet et les atti-rer contre sa poitrine. Il entrait dans la sensation qu’elles imaginaient, un mélange d’horreur et d’extase pour son énorme main vivante et pour son avant-bras mutilé. La cha-leur de la chair et le froid du métal, en même temps que leur double contact, les oppressaient. Or Feempje ne s’occupait jamais des femmes. C’est pour l’une d’elles, jadis, lorsqu’il naviguait sur un cargo de la Compagnie des Indes de Rotter-dam, qu’il avait perdu la main droite et il s’en souvenait comme si la scène avait eu lieu la veille. Feempje était jeune alors. Il s’était amouraché de la serveuse du bar Baltic, à Amsterdam, dans le quartier du Kolk et cette fille, qu’il avait au début terrorisée, s’était libérée de son joug durant un de ses voyages. Au retour, Feempje l’avait cherchée. Il s’était mis, quinze jours durant, à sa poursuite et avait fini par la découvrir au bras d’un matelot. Les deux hommes s’étaient empoignés. Puis après une bagarre épique au cours de la-quelle le matelot avait eu un œil arraché, la fille s’était en-fuie. Feempje, ne pouvant vivre sans elle, avait refusé de re-prendre la mer et s’était plusieurs fois rencontré avec cette créature qu’aucune menace, aucune supplication n’avait flé-chie. Il n’était plus rien devant elle. Sa force, sa brutalité lui inspiraient une sorte de honte. Il avait beau se saouler et se jurer qu’il posséderait, avant de l’étrangler, cette femme, à peine en sa présence il perdait ses moyens. Elle était revenue au Baltic, Feempje l’avait suivie dans l’établissement et s’y enivrait chaque nuit. Cela faisait certes l’affaire du tenancier, mais le soir de la Saint-Nicolas – qui est la grande fête en Hollande – Feempje s’était mis à boire plus que de coutume et, comme la serveuse déclinait ses avances, il avait com-mencé à briser des verres à coups de poing. Il frappait et
– 11 – voyait son sang ruisseler sur la table. Après les verres, il cas-sa la carafe. Personne n’osait s’interposer et lui-même ne sentait, n’éprouvait aucune douleur. Une excitation insensée s’était emparée de son cerveau et jusqu’à ce qu’on eût pré-venu l’homme de police en faction dans la rue, sa folie ne le quitta point. On le mena à l’hôpital. Il y passa onze jours et en sortit, par un jour froid d’hiver, blême, dégoûté de l’amour et amputé d’une main. La femme responsable de cette pé-nible histoire avait essayé de lui rendre visite ; il s’y était re-fusé et comme, dans le vieil argot d’Amsterdam, Feem signi-fie « main », il avait accepté le surnom de Feempje, quitté la ville et fait sa vie ailleurs sans jamais se permettre, même ivre-mort, une allusion à sa stupide mutilation.
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Ce soir-là, vers trois heures, l’homme au crochet regar-dait, à travers les vitres de son bar, le soir tomber. Plusieurs individus suspects, qu’il savait être des marchands de drogue, se tenaient postés près de la Tour, attentifs ainsi que tous les soirs aux passants. Selon que ces derniers portaient ou non un ruban à la boutonnière de leurs pardessus, les pis-teurs savaient qu’ils pouvaient les suivre ou s’écarter d’eux sans avoir l’air de comprendre. Des chasseurs d’hôtel, des garçons de café, un vieux monsieur très propre aux guêtres claires, une herboriste de la rue du Rempart et cinq ou six marchandes à la toilette composaient le gros de leur clien-tèle. Il y avait également Jorris qu’ils ravitaillaient quand il arrivait, mais beaucoup plus tard, avec sa petite cuisinière de faïence attachée autour du cou par une courroie. Jorris était un marchand de saucisses et de choucroute qui allait toute la nuit de bar en bar. On le voyait sans cesse pressé. Un tablier de cuir l’empêchait de brûler ses vêtements aux braises du
– 12 – fourneau et, quand il courait dans la rue, on pouvait le suivre à la gerbe d’étincelles qui étoilait l’ombre derrière lui : Feempje connaissait Jorris de longue date et savait qu’il ap-partenait à la police secrète grâce à laquelle il pouvait se li-vrer sans crainte à sa coupable industrie. Durant un certain temps, Feempje avait trafiqué du même métier puis il avait jugé préférable de s’abstenir par crainte d’une dénonciation. Mieux valait de beaucoup, pour lui, compléter, de temps à autre, la somme que des grossistes cherchaient à réunir lors-qu’un arrivage plus important que celui qu’ils attendaient leur était annoncé. Diverses avances, habilement faites, avaient ainsi triplé en quelques jours les mises de fonds de Feempje sans qu’une seule fois ce dernier se compromît en rien.
Le Hollandais regardait donc la rue et suivait machina-lement des yeux chaque passant. Il vit ainsi la mère Kœtge sortir de son antre et se diriger, en raclant les pavés de ses sabots, vers la boutique de l’épicier. La vieille femme tenait à la main un cruchon qu’elle allait faire emplir de whisky. Tous les jours, entre chien et loup, elle accomplissait le même tra-jet avec le même cruchon et sur sa trogne, hébétée par l’alcool, on pouvait lire une morne jubilation. Feempje cogna de son crochet le carreau du bar et adressa à l’ivrognesse un petit geste d’amitié. La mégère répondit par un hideux sou-rire. Puis ce fut le tour d’une fille, qui s’appelait Lulu-la-Parisienne, de s’acheminer, en longeant la devanture du Montparnasse, vers le porche de la Tour. C’était une créature déconcertante. Tantôt gaie, tantôt triste, elle tranchait, par ses sautes d’humeur, sur la placidité de ses semblables. Elle portait un tailleur bleu marine, des bas de soie et d’élégantes chaussures basses vernies. Un cache-nez beige et rose lui en-tourait le cou. Feempje s’abstint de la saluer. Il détestait la Française qui l’avait, une nuit, traité en plein dancing
– 13 – d’indicateur. Sans le protecteur de Lulu, la malheureuse eût payé cher un pareil écart de langage, mais Feempje devait compter avec cet homme qui possédait dans le quartier huit « magasins ». Tunisien d’origine, François-le-Balafré vivait comme un caïd. Lulu n’était pas son unique femme. Chacune de ses huit locataires lui versait sur ses gains une part qu’il empochait, outre la somme du loyer. C’était lui qui avait donné aux boutiques le nom de « magasins ». Dans son pays, on les désignait par ce mot mais il y avait d’autres façons de les appeler. Feempje, par exemple, en souvenir de ses an-ciens voyages, disait en parlant d’elles « les baraquettes » et ceux qui avaient fait escale à Port-Saïd le comprenaient. Ce-pendant « baraquettes, magasins, boutiques, lokal » ne chan-geaient rien aux choses. Nul n’ignorait de quoi il s’agissait. Ces diverses dénominations ne faisaient qu’apporter un peu d’exotisme et de couleur au langage de la rue.
Or la rue était calme. Les lumières des petites loges oc-cupées par les femmes répandaient le long des trottoirs leurs molles traînées luisantes. Dans ces loges, des brocs d’eau chauffaient sur de larges fourneaux et à travers les vitres dont les rideaux, ornés de faveurs bleues ou roses, étaient largement écartés, on apercevait, peintes et très dignes, des créatures qui, lorsqu’un passant s’arrêtait, cognaient à leurs carreaux toutes ensemble et lui faisaient signe d’entrer.
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