Brumes
Chapitre VI
Feempje contemplait son poignet et lui trouvait, depuis la dernière piqûre, un ton verdâtre qui l’inquiétait. Il ne pou-vait plus supporter sans y penser, son redoutable crochet de fer. Quelquefois une brûlure soudaine l’obligeait à l’enlever. Il devenait alors sérieux, dénouait les lanières de cuir fixées à l’avant-bras, enlevait l’appareil et d’un air soucieux exami-nait, silencieusement, son moignon. Bien qu’il n’eût point à s’alarmer de l’effet du vaccin, il allait consulter le médecin de service à l’hôpital, puis regagnait son bar où la mère Kœtge en raison du refus de Flossie de servir les clients, tenait la caisse. Feempje ne parlait jamais de ses ennuis. Le docteur lui ayant conseillé de moins boire, il mettait dans la mesure
– 71 – possible le conseil à profit, mais sa relative sobriété chan-geait son humeur.
— Hé ! patron, s’exclamaient avec des faces rouges les habitués du Montparnasse, Prends un godet ! Qu’est-ce que tu crains ?
Désignant Kœtge, le Hollandais ripostait :
— Celle-ci pinte pour deux. Elle tient le coup.
— Ou elle tombe, constatait un loustic après avoir fait à la vieille va croc en jambes et en l’aidant à se relever.
Le bar était bondé d’ivrognes, tous vaccinés d’ailleurs, mais débraillés et imbibés d’alcool comme des éponges. La plupart qu’on avait débauchés des docks touchaient des primes. Les autres appartenaient aux compagnies de naviga-tion. Leurs salaires, naturellement, avaient été réduits. Ils ne protestaient point. Une vie nouvelle s’offrait à eux, oisive et misérable, ponctuée tous les deux jours par des piqûres ; quant aux poussées de fièvre qu’elles amenaient, ils les com-battaient à grand renfort de petits verres de schnick et de mesures d’une bière aigre, puissante.
Feempje ne faisait crédit à personne. Lorsqu’un buveur ne pouvait plus payer, il lui retenait sa montre ou un objet quelconque en gage. Kœtge le secondait dans ces opéra-tions : elle lui était de bon conseil. Grâce au crochet de fer, le gros homme imposait sa loi et, cependant, il n’osait plus heurter de ce crochet le zinc de son comptoir par crainte de se faire mal. Il le brandissait, menaçant, au-dessus des têtes parmi la lourde fumée des pipes et aussitôt chacun cédait. Nul ne se doutait encore des sourdes terreurs de Feempje. On avait l’impression que son caractère devenait plus iras-cible et plus violent, mais on en attribuait la cause à
– 72 – l’angoisse que cachaient tous les cœurs et qui se manifestait par des colères subites chez les moins emportés. Il s’était toujours montré dur, brutal, autoritaire. Néanmoins, le caba-retier s’abîmait dans de subites tristesses et il n’était pas rare de lire au fond de ses yeux ternes une expression d’accablement. C’était alors que Feempje pensait à sa main coupée. Il y pensait avec toute espèce de regrets. Cette main, qu’il n’avait plus, lui inspirait de profondes rêveries. Il son-geait qu’elle n’avait pas eu, comme l’autre, sa part pleine de plaisirs, de jouissances. Il la plaignait. À certains de ses sou-venirs, elle restait étrangère, telle une morte, une chose morte qui pourtant avait fait partie de lui. Le soir, seul dans sa chambre, il s’asseyait au bord du lit et se livrait à d’interminables méditations.
Flossie ne partageait plus avec Feempje cette pièce. Elle occupait un réduit sans feu, sans lumière, en bas, près du dancing, car, en vertu des nouveaux règlements, le Hollan-dais n’avait pas pu la renvoyer. Flossie ne sortait plus pour ainsi dire de ce local infect. La mère Kœtge portait à la re-cluse, une fois par jour, une écuelle de soupe, la forçait à manger. Flossie n’avait pas faim. Les piqûres l’emplissaient de lourdeurs, d’éblouissements, de maux de tête inexpli-cables. Elle portait ses doléances au dispensaire : les doc-teurs ne l’écoutaient pas. Sa grossesse lui valait aussi des troubles, des vomissements. Feempje, quelquefois, la nuit, entendait la fille se traîner aux water : elle y restait de longues minutes, tirait la chaîne puis, retournant à son gîte, fermait sa porte, poussait le verrou.
— Qu’elle crève ! grognait le tenancier.
Il l’écoutait tousser des heures entières ou changer sa paillasse de place. Une épaisse nappe de neige était restée
– 73 – sur le toit du dancing, mais elle avait pris une couleur noi-râtre à cause de la fumée du poêle dont les escarbilles re-tombaient du tuyau dans la cour. Jusqu’à une ou deux heures du matin, Flossie était secouée par des quintes. Elle dormait mal. Toujours plus sale et plus sordide, elle conser-vait non seulement ses bas, mais ses vêtements pour dormir, vivait couchée et ronflait comme une brute. Feempje n’avait pas pitié d’elle. Puisqu’il ne pouvait point chasser cette garce, il prenait plaisir à la châtier dans sa chair, dans l’enfant qu’elle portait. Plus question, maintenant, de recou-rir aux recettes abortives de la vieille Kœtge ! Celle-ci s’était pourtant approvisionnée de plantes chez une louche herbo-riste de la rue Fossé-aux-Remparts. Feempje avait, en sa-crant le nom de Dieu, jeté ces plantes dans la boîte aux or-dures et menacé, au cas où il l’y reprendrait, de faire subir à la commère le même sort. Il voulait que Flossie accouchât. « Le gosse à Feempje ! » c’était marrant… Il le disait, le répé-tait vingt fois par jour avec un rire bestial, des clignements d’yeux, des grimaces.
— Faut que j’voye si c’est pas un nègre, des fois ! décla-rait-il… ou une betterave, un navet !
Kœtge en restait honteuse. Pourtant, comme elle pouvait se saouler à l’aise sans que le gros homme, qui avait besoin de ses services en remplacement de Flossie, la rudoyât, l’ancienne logeuse finissait par approuver Feempje. Elle n’en allait pas moins rendre visite à l’herboriste dont la boutique mystérieuse servait de lieu de rendez-vous à toute espèce de gens. Cette commerçante était une vieille femme borgne, vê-tue de noir, sèche, édentée, décente comme une chaisière de square et plus méfiante, sous ses dehors affables, qu’une sage-femme sans diplôme. Elle ne se contentait pas de vendre des simples, des têtes de camomille ou de pavot, elle
– 74 – débitait en outre de petits sachets de cocaïne que Kœtge né-gociait aux filles de la rue des Bouchers. Elle les glissait sous ses jupons en secret, puis se rendait d’un magasin à l’autre où ses clientes lui offraient des rations d’eau-de-vie. Le trai-tement du dispensaire n’opérait pas sur elle : elle avait passé l’âge de tout, l’âge de la souffrance comme celui du plaisir, et se laissait passivement piquer sans même sentir l’aiguille pé-nétrer ses bras flasques dont la chair roulait sur les os.
*
* *
— Kœtge ! cria du seuil de sa boutique Lulu-la-Parisienne. Allez ! Grouille.
C’était un vendredi, jour de visite. Lulu se préparait en guettant la vieille qui lui avait promis cinq grammes de coco pure, au prix de gros. Elle avait l’argent dans son sac. La rue, presque déserte, offrait un aspect lamentable. Devant les magasins, tout le long des trottoirs, les cendres qu’on avait répandues pour empêcher les passants de glisser, formaient deux chemins noirs. Des tas de neige, dressés ainsi que des blancs d’œufs battus, mais d’une couleur terne, pisseuse, se succédaient de porte en porte, parmi des amoncellements de détritus que le service de la voirie n’avait pas enlevés. Au mi-lieu de la rue, la neige était moins sale : on avait ménagé plu-sieurs pistes à l’aide également de poussière et de débris de coke, afin de pouvoir traverser la chaussée sans crainte. Pourtant des traces de pas et de roues de voitures demeu-raient imprimées sur la neige durcie par le froid. De tous les toits pendaient de grosses aiguilles de glace et, quand le vent soufflait, une de ces lourdes aiguilles, parfois, se détachait et s’écrasait sourdement sur le sol, avec un choc sinistre.
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Seule parmi ses pareilles, Lulu-la-Parisienne affectait de sortir en escarpins vernis, à semelles minces, à talons hauts. Elle possédait de jolies jambes qu’elle tenait à montrer, mou-lées dans des bas de soie coûteux. On disait que François les lui fournissait. Comme Lulu était sa maîtresse, nul n’avait rien à y voir, mais aucun doute ne subsistait pour personne sur la provenance illicite de ces bas.
— Eh bien, Kœtge ! appela de nouveau la fille.
Elle grelottait de froid à la porte de sa boutique et tenait frileusement le col de son manteau relevé contre son visage. Le manteau était d’un drap vert, assez épais, garni de loutre.
— Voilà, répondit la vieille sans se hâter. Rentre chez toi, j’arrive.
Lulu ne se le fit pas répéter. Toutefois on la vit, de l’intérieur du magasin, écarter le rideau de la porte et regar-der dans la direction de Kœtge. Celle-ci se trouvait de l’autre côté de la rue, à la hauteur de la maison de Geisha dont la devanture était close.
— Sans blague ! elle ne va pas s’arrêter chez Geisha, se dit la Parisienne en maintenant le rideau soulevé.
Sa haine pour l’amie de Soter n’avait pas diminué. Au contraire, quand les deux femmes se rencontraient dans la cour de l’hôpital, Lulu ne manquait jamais l’occasion d’émettre sur le compte de cette fille des réflexions fiel-leuses. Geisha ne s’en occupait guère. Elle se bornait à sou-rire vaguement, comme si les propos dont elle était l’objet s’adressaient à une autre, ou quelquefois encore elle fixait sur son ennemie un regard méprisant et digne. Lulu n’insistait pas. Elle se tournait du côté d’une de ses voisines et changeait de conversation.
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— Allez ! Magne-toi…, plus vite ! s’exclama-t-elle en fai-sant signe, derrière la vitre, à Kœtge de se presser. Je vais être en retard, il est trois heures.
Lulu heurta le carreau du doigt où elle avait une bague et se livra à une série de gestes d’impatience, puis, brusque-ment, elle ouvrit la porte. Kœtge pénétra dans la boutique d’un pas traînant et circonspect.
— Donne ! dit Lulu.
— Hé ! Hé ! fit l’autre. Je ne suis pas suivie, au moins ? Il n’y a personne ?
— Non. Personne.
— Figure-toi, murmura la commère, un type m’a prise en filature quand je suis sortie hier soir de chez ma ven-deuse ; aussi je m’ai amenée en douce par l’autre trottoir. On me poisserait, j’aurais des embêtements.
Lulu proféra d’un air dur :
— Penses-tu !
Et plus bas :
— T’as les cinq grammes ?
Kœtge au lieu de répondre, souleva son jupon et y cueil-lit, dans un petit sac de lustrine noire suspendu entre ses cuisses, plusieurs sachets soigneusement pliés.
— Tu seras contente, affirma-t-elle, en tendant les sa-chets à sa cliente. Cette fois y a pas de mélange. J’ai engueu-lé la…
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— Tiens, ton fric, grogna Lulu en glissant à la mar-chande la somme convenue.
— Merci. Mais la gnole ? s’informa Kœtge… T’as pas un coup de gnole pour moi ?
— Tu n’as qu’à te servir, dit Lulu qui indiqua d’un mou-vement de tête un cruchon sur une table. Le verre, à côté, est propre.
La vieille s’approcha de la table, s’assit en soupirant et empoigna le cruchon.
À cet instant, sortant de sa boutique, Geisha apparut sur le trottoir en face. Lulu se mit à l’observer. Elle tenait encore à la main les sachets que venait de lui remettre l’ancienne logeuse et s’apprêtait à les dissimuler sous une pile de ser-viettes, mais elle vit Geisha inspecter la rue autour d’elle, puis diriger les yeux dans sa direction.
— Vise un peu, cette paumée ! souffla Lulu à Kœtge. Elle me cherche. T’as pigé la manière dont elle gâfe par ici ?
— Oh ! je ne crois pas.
— Alors qu’est-ce qu’il te faut ? Chaque fois qu’elle passe devant mes carreaux, elle louche. François serait là, tu parles d’une touche pour lui.
— Non. Je ne crois pas, répéta la commère, qui d’ailleurs ne s’occupait que du cruchon.
Lulu eut un ricanement.
— Puisque je te le dis, y a pas à ne pas croire. C’est comme ça.
— Si tu veux.
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— Ce que je veux, s’écria violemment Lulu, c’est y ap-prendre à se tenir et je lui apprendrai. J’y arrangerai la gueule. T’entends ? Un jour on l’autre elle sera marquée.
— Ne raconte donc pas d’idioties ! ordonna sèchement du fond de la pièce la voix d’un homme abrité par un para-vent.
C’était le Balafré ; il avait pris froid la veille et gardait la chambre. Chaussé de pantoufles, le torse entouré d’un chan-dail gris à grosses mailles, François profitait d’un commen-cement de grippe pour ranger ses mouchoirs, son linge et des papiers d’une certaine importance à l’intérieur d’un buffet de cuisine en bois blanc qui lui tenait lieu de commode. Le pa-ravent le cachait entièrement.
— Bonjour, prononça Kœtge. Ça ne va pas ?
— Ça ne va pas fort, répondit laconiquement le malade.
Lulu haussa les épaules en silence.
— Je vais aller à la piqûre ! fit-elle ensuite, tournée du côté du paravent. T’as besoin que je te rapporte quelque chose ?
— Non.
Kœtge regardait bouche bée Lulu qui, au moment de sortir, revenait brusquement vers une glace, vérifiait son maquillage et se passait un peu de poudre sur le nez.
— J’aurais seulement besoin que tu taises un peu ta gueule, dit la voix de l’homme invisible.
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Lulu échangea avec Kœtge un sourire de commisération et, son sac sous le bras, elle engagea d’un clignement d’œil la vieille femme à la suivre.
— C’est bien ! répliqua-t-elle une seconde plus tard à François. J’ai compris.
Et comme Kœtge ne bronchait pas, elle quitta la bou-tique en laissant retomber d’un coup sec la porte sur ses ta-lons.
— Allons ! conclut la trafiquante que ce brusque départ ne troublait point. Encore un verre !
Elle vida, au préalable, le gobelet qu’elle avait devant elle sur la table, le reposa sans bruit, saisit le cruchon et se versa une seconde rasade. Masqué par le paravent, François classait toujours ses papiers, les parcourant avant de les pla-cer dans le buffet, sous une pile de linge. Il y avait les con-trats de boutique qu’il sous-louait, plusieurs passeports vierges, des lettres d’agences, un certain nombre de cartes postales aux timbres de divers pays, des photos de femmes, de copains. On ne l’entendait pas remuer. À peine, de loin en loin, le froissement d’une feuille troublait seul le silence. On eût pris ce léger bruit pour le grignotement d’une souris, sous un meuble. Kœtge l’écoutait en retenant son souffle : elle ne voulait pas déranger François. Le ton sur lequel il avait rabroué sa maîtresse incitait la vieille femme à ne pas s’attirer la moindre remarque de la part du Balafré. Elle le savait hargneux, vindicatif. Au surplus son humeur devait se ressentir du refroidissement qui l’empêchait d’être, comme d’habitude à pareille heure, soit en quelque bar, soit chez une de ses locataires en retard pour ses versements. Son séjour, dans la pièce, s’entourait de mystère. Kœtge réfléchit qu’on ne devait point soupçonner qu’il se trouvait là, si près, tandis
– 80 – que Lulu recevait ses clients. Cette réflexion emplit d’une stupeur respectueuse la vieille femme. Elle regarda le para-vent, hocha la tête. Son inquiétude se mua en timidité. Est-ce que le Balafré savait qu’elle n’avait pas accompagné Lulu ? Kœtge fut sur le point d’adresser la parole à François ou de lui révéler, en toussant par exemple, qu’elle était restée, à sa place, assise devant la table en train de sécher le cruchon.
— Je vais bouger ma chaise, se dit-elle, mais sans con-viction. Il demandera : C’est vous ?
Kœtge compta jusqu’à trois et ne réunit pas le courage de mettre à exécution son projet. La vue du paravent l’ébahissait. C’était un de ces articles qu’on achète au bazar : une baguette de bois noir en encadrait les feuilles sur les-quelles étaient reproduits des fleurs, des personnages, des oiseaux et une petite pagode chinoise aux tuiles vertes.
— Ah ! pensa la logeuse, il aurait mieux valu que je m’en aille avec Lulu ! Si son homme s’aperçoit que je suis là, il va me sortir.
Ses yeux ne quittaient point les oiseaux et les person-nages qui abritaient la retraite de François. La fragilité de la cloison de papier inspirait à la mégère une crainte d’autant plus forte que cette séparation précisément était plus mince et bientôt – elle avait pris son verre – la buveuse n’osa pas le porter à ses lèvres.
De la rue vide, où la lumière s’était concentrée sur la neige et rayonnait d’en bas comme d’une rampe de théâtre, n’arrivait aucun bruit. Parfois une aiguille de glace se déta-chait d’une gouttière et sa chute, en frappant le sol, ressem-blait à une explosion. Parfois aussi, on percevait le grince-ment d’une porte que quelqu’un ouvrait ou fermait. Kœtge
– 81 – n’écoutait pas. Elle était fascinée par la vue du paravent der-rière lequel François alluma, tout à coup, une lampe afin de poursuivre son travail. La lampe jetait au plafond une clarté rousse traversée à certains moments par l’ombre énorme d’une main. L’ombre ne tremblait pas : elle restait quelques secondes étalée sur le plâtre du plafond, puis elle se retirait pour reparaître un peu plus tard avec une précision massive dont la vieille femme se sentait effrayée.
— Si je bouge, songea-t-elle, je suis perdue…
C’était elle qui tremblait et elle dut s’accouder à la table ; en accomplissant ce geste elle rapprocha néanmoins sa bouche du verre et y aspira une lente et bienfaisante lam-pée. L’alcool la raffermit. Elle esquissa une moue d’abord, puis une grimace. Le soir tombait. Kœtge détourna les yeux du paravent, regarda autour d’elle et aperçut alors, de l’autre côté de la chaussée, la pèlerine de M. Poop. Elle connaissait le personnage. Son rictus s’accentua.
— Oh ! Oh ! constata-t-elle. Décidément ça le tient. Il est en avance.
Elle acheva son verre et se frotta le creux de l’estomac en pensant au vieillard qu’elle vit aller jusqu’à la boutique de Geisha et rebrousser chemin. Mais François, brusquement, cessa de ranger ses papiers. Kœtge l’entendit tousser. Elle se retourna. L’homme, sans se lever, avait poussé le paravent.
— Tiens, fit-il d’une voix brève. T’es là ? Qu’est-ce que tu fous ?
— J’attends Lulu, répondit Kœtge.
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Elle désigna le carafon. François se hissa sur ses jambes, se dirigea vers la cuisinière et commença à en gratter la grille.
— J’aurais pu le faire, déclara la vieille femme.
Il haussa les épaules et ébaucha le geste d’empoigner le seau à charbon.
— Allez donc ! Permettez, reprit Kœtge qui accourut. J’ai l’habitude.
Le Balafré se laissa docilement retirer le récipient des mains et tandis que la vieille chargeait la cuisinière, il s’avança dans la direction de la rue.
— C’est pour Geisha ! mentionna Kœtge en bourrant le fourneau. Voyez ; il va, il vient.
— Oui, dit François d’un air distrait.
La présence du vieillard sur le trottoir opposé lui était totalement indifférente, mais la vieille à son tour s’approcha de la vitrine et se mit à rire, silencieusement. Étonné par ce rire, le Balafré regarda Kœtge.
— Oh ! fit-elle, comme en s’excusant, tel qu’il est au-jourd’hui, on ne le prendrait pas pour…
François suivit des yeux le personnage à la pèlerine et s’informa :
— Qui est-ce ?
— Un ancien riche, expliqua la matrone. Un banquier. Je l’ai eu pour ami, autrefois. Il avait un hôtel rue des Nattes. Mais, à présent, tout est détruit… la rue, l’hôtel… il a dépen-sé sa fortune.
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— Ce n’est pas le seul.
— Une grande fortune !
— Qu’est-ce que tu veux que ça me foute ? interrompit François.
Il se tut un instant et demanda goguenard :
— C’est toi qui l’as mis sur le sable ?
Kœtge ne répondit point.
— J’te parle ! grogna le Balafré. Raconte !
— Vous ne me croiriez pas, prononça lentement son in-terlocutrice. Du temps que je cause, c’était un type tout à fait bien, mais spécial. Deux femmes se sont tuées pour lui…
— Qui, lui ? Ce schnoc ?
— Parfaitement !
— Deux ballots ! fit François.
— Oui et non.
— Et alors ?
— Alors, exposa Kœtge en suivant du regard le manège de Poop, il m’a entretenue. Avec son argent, j’ai acheté ma maison, là-bas : je louais, les premiers temps, à des mes-sieurs de la ville qui amenaient leurs poules. Vous n’avez pas idée de ce que c’était. On ne passait pas encore sous la tour des Réguliers. Y avait un mur, des jardins. C’est plus tard qu’on a démoli. La Tour est restée. On a ouvert la rue sous le porche. Tous les jardins ont disparu.
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— Toi, murmura François d’un air railleur, t’étais pas folle. T’as pas voulu te suicider. Tu tenais aux sous.
— Charriez pas, répondit Kœtge. J’étais belle fille, alors, et jeunette. Je me suis laissé bourrer le crâne, il m’a eue. C’est tout de même marrant !
Le Balafré la dévisagea sans un mot. Elle poursuivit :
— Je me rappelle qu’il me promenait dans sa voiture. On allait le long de la mer, vers Koiswek. Les chevaux avan-çaient sur le sable. C’était doux. On n’entendait pas les sa-bots ni le bruit des roues. Des mois entiers, chaque soir, on recommençait la même balade.
François bâilla et s’étira.
— J’aurais l’idée à rire, fit-il ensuite, en indiquant d’un signe de tête le vieux Poop qui s’était arrêté à la hauteur de la rue de Vénus et battait la semelle, j’lui proposerais de ve-nir boire.
Kœtge n’eut pas l’air d’entendre. Elle décréta pourtant, après un silence :
— Question de boire, on n’a besoin de personne. Du moment que le cruchon est là.
— Tu peux y aller, dit le protecteur de Lulu. Ne te gêne pas. Vas-y ! Ça n’a pas d’importance.
— Bon, rien n’a d’importance, grommela Kœtge en re-tournant vers la table. Donnez un verre pour vous, qu’on trinque.
Elle emplit le sien à plein bord, puis celui que François avait tiré d’une armoire.
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— À la santé ! murmura Kœtge d’un air lointain.
Tous deux levèrent le coude en même temps, puis le Ba-lafré, cueillant dans la poche de son pantalon une cigarette fripée, l’alluma.
Il n’avait pas ramené la feuille du paravent et on aperce-vait la lampe, le petit buffet de bois, l’intérieur du meuble.
— Est-ce que je peux vous aider ? proposa la logeuse.
La nuit était tombée. Quelques lumières brillaient au bas des façades et répandaient sur la neige d’immobiles et jaunes reflets. Des claquements de galoches retentirent. Les filles revenaient par groupes de la visite.
Kœtge se ressaisit.
— Lulu va s’amener, dit-elle. Comment qu’elle supporte les piqûres ? Ça la tortille pas trop ?
— Bah ! constata François. Elle râle !
— Je sais.
— C’est sa nature. Elle croit que je m’occupe de Geisha et, naturellement…
La vieille branla de la tête.
— Oui, oui, fit-elle. Je sais. L’essentiel est qu’elle soit pas malade, comme tant d’autres. Les affaires ne vont pas si bien.
— Moches ! renchérit François.
— Et c’est pas leur vaccin qui nous rendra le bon temps. Je me demande où qu’ils veulent en venir à piquouser tout le monde. On n’a jamais vu ça, nulle part.
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— Faudra que j’y aille demain, gronda le Balafré. Tu parles !
Il ajouta :
— Ça donne la fièvre.
— Bah ! Vous plaignez pas trop, j’aimerais que ça me produise les mêmes effets qu’à vous : je serais plus jeune. Quand les années arrivent, qu’on ne sent plus rien, on le re-grette…
Une brusque mélancolie passa dans ses yeux aux pau-pières rougies, mais François n’en tint pas compte. Il pensait au traitement.
— Évidemment, dit-il. Seulement, y a pas à discuter. C’est comme ça.
Kœtge lui tendit la main.
— Allons, bonsoir ! murmura-t-elle. La vie est encore belle à votre âge… Profitez !
— Je ne me prélasse pas en voiture, sur le sable, le long de la mer, riposta l’homme sérieusement. De quoi veux-tu alors que je profite ? On en est tous là… On peut crever, sans qu’on soye vieux… Comment ?
— Non… rien… j’m’en vais, répondit Kœtge en soule-vant le loquet de la porte. Il y a longtemps que j’devrais être partie… mais partie… pour de bon… pour tout à fait… Amen !
François la regarda.
— Complètement schlass ! dit-il avec dégoût.
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