Brumes
Chapitre X
C’était étrange. Personne n’aurait pu répondre à la ques-tion. Feempje le savait. Lui-même était incapable de rien dire. Quand on lui avait coupé la main, il se trouvait sous l’effet du chloroforme et, ensuite, il n’avait point osé, en con-templant les linges qui l’enveloppaient, se renseigner. L’infirmier l’empêchait de parler. Lorsque Feempje arrivait à articuler péniblement une ou deux phrases, l’autre plaçait un doigt sur ses lèvres, lui conseillant de la sorte le silence. Le malheureux aurait pourtant voulu savoir ce qu’on avait fait de sa main. Il y réfléchissait fréquemment et l’idée qu’on l’avait jetée dans la fosse aux ordures ou brûlée l’emplissait d’angoisse. Durant plusieurs semaines, à sa sortie de
– 134 – l’hôpital, Feempje, qui souffrait de son mignon, ne se plaignit jamais. Il allait, toutes les vingt-quatre heures, se faire panser mais il gardait ses réflexions pour lui. Cependant c’était de la main droite qu’on l’avait amputé, la plus utile, la plus indis-pensable à un homme de sa condition et par pudeur autant que par forfanterie, Feempje, qui se tourmentait la nuit, af-fectait devant le docteur un héroïque détachement.
Or, ce soir, en montant se coucher, le tenancier s’était demandé pourquoi Kœtge ne rentrait pas. Il l’avait laissée accompagner Poop à son domicile et l’image du vieillard lui était apparue sans qu’il parvînt à la chasser. Feempje igno-rait où logeait l’homme à la pèlerine. Il ignorait aussi sa si-tuation sociale. Au début, il avait d’abord pris ce personnage pour un vieux juif en quête d’obscures, de tortueuses machi-nations, puis pour un client de la rue, jusqu’à l’heure où, dans le bar, Kœtge s’était mise à lire une certaine lettre. Un voile s’était alors brusquement déchiré devant les yeux de Feempje. Mais Feempje ne savait pas qui avait rédigé cette lettre. Lors de l’explication, Flossie avait quitté sa chambre et s’était avancée à travers la salle pour aller se poster niai-sement dehors, sur le trottoir. Le Hollandais n’en revenait pas. L’image de Poop l’irritait. Elle s’alliait si mal avec l’idée qu’une femme avait pu se tuer pour cet individu que Feempje, en se mettant au lit, resta pensif. Pour la première fois, depuis qu’il avait découvert la grossesse de Flossie, l’absence de cette dernière lui donnait un semblant de regret. Pourtant jamais cette fille n’aurait écrit une lettre semblable à celle qu’avait reçue le vieillard. C’était une créature vul-gaire, bestiale, incapable du moindre sentiment. Le cabare-tier la vit, dans son réduit bas. Une autre aurait recouru au suicide. Mais non : elle allait et venait stupidement entre les parois de cette pièce. Elle gémissait. Elle touchait son ventre.
– 135 –
« Qu’elle crève ! se dit Feempje en s’étirant entre les draps. Elle et son gosse. » Néanmoins, le souvenir de la lettre l’empêchait de dormir. Il y songeait comme à une chose qui aurait pu lui arriver. Il imaginait une jeune femme penchée sur le papier et le couvrant de lignes hâtives, fiévreuses, dé-sespérées. Feempje soupira. Enfin, se tournant dans le lit et allongeant son bras droit contre lui, il évoqua sa main cou-pée. Jamais cette main n’avait écrit de lettre. Aucune lettre. À aucune femme. Le gros homme eut beau faire, cette pen-sée s’infiltra si insidieusement dans son cerveau qu’il s’apitoya sur lui-même et poussa un nouveau soupir, mais plus lourd, plus persistant.
« Non… Jamais ! grogna-t-il. À aucune femme. Pas même à… »
Il se remémora la rue du Kolk à Amsterdam et le bar Bal-tic où il s’était entaillé les veines du poignet en écrasant à coups de poing le verre puis les morceaux de la carafe qu’il avait, dans un accès de rage, brisés. La garce pour laquelle il avait accompli cet exploit ne valait guère mieux que Flossie. C’est toujours la même femme qu’un homme aime au cours de sa vie. Hélas ! Ne s’être laissé prendre que par des co-quines de cette sorte, Feempje en était, ce soir, désenchanté. La première lui avait coûté cher, mais il était alors trop jeune pour discuter le prix. À présent, il savait qu’une femme, quelle qu’elle fût, ne valait point l’ongle du petit doigt. Aussi se vengeait-il sur la seconde du mal que lui avait fait l’autre, mais cela ne l’empêchait pas, au contraire, de déplorer sa fo-lie et il en revenait invariablement à sa main perdue. Et il rê-vait.
Il rêvait à des créatures très douces, très belles, presque suaves qu’il ne connaissait pas et qui – avant de se tuer par
– 136 – désespoir – le suppliaient de ne plus se montrer aussi dur. Quelques-unes ressemblaient à Flossie. Les autres n’avaient pas de visage. Feempje ne discernait que leur nuque tandis qu’elles écrivaient. À un certain moment, il prêta l’oreille aux bruits de la maison. Bien qu’endormi, il eût conscience d’écouter, mais un silence compact régnait aussi bien dans le bar que dans le dancing. Flossie pouvait tourner chez elle, comme un fauve en cage, on ne l’entendait pas. Quant à sa propre chambre, Feempje était sûr qu’il n’y avait personne, lorsqu’il était monté et s’était enfermé à clef.
« Non, non, répéta-t-il, personne. »
Pourtant le gros homme percevait – sans parvenir à si-tuer l’endroit – le tintement de larges gouttes tombant dans l’ombre. Peut-être était-ce du sang qui, longuement, intermi-nablement s’écoulait de la sorte : le sang d’une femme qu’il n’avait pas eu le temps d’empêcher de se tirer une balle de revolver. Ou qui sait, même, son sang à lui, après l’opération. Au milieu du sommeil, ce martellement avait, par terre, une résonance pénible. Feempje se débattit.
— Quoi ? qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que c’est ? gé-mit-il.
C’était la neige du toit qui fondait et qui heurtait la bor-dure de zinc entourant la verrière du dancing. Le cabaretier n’arrivait pas à définir la nature de ce bruit. Il lui causait une crainte, une appréhension grandissantes. Et cela, par la faute de Poop, de ce baroque et malfaisant vieillard qui déjà, une première fois, avait été l’instigateur d’un rêve où de flots de whisky s’épanchaient du Montparnasse dans le ruisseau ! Feempje en fut indigné. Il se rappelait ce rêve et cependant il en vivait un autre. Bien plus, il découvrait la raison qui l’avait provoqué et se souvenait avec une netteté singulière
– 137 – de l’impression que Poop avait produite sur lui alors qu’il ignorait jusqu’à son nom. Feempje s’était aperçu de sa pré-sence au moment que le vieux rôdait autour du logement de Kœtge. Entre la mégère et l’homme à la pèlerine, Feempje ne soupçonnait point que des liens mystérieux et tenaces fus-sent toujours noués. Mais il lui avait suffi de voir ensemble ces deux êtres pour comprendre que Kœtge tenait encore à Poop. La façon dont elle s’était conduite en disait long. À quelle inspiration saugrenue avait-elle donc cédé, en obli-geant son amant de jadis à lui remettre son portefeuille ? C’était absurde et pitoyable. Et cette photo de Kœtge que Lionel gardait encore en poche, avec la lettre de la suicidée et les portraits de ses anciennes conquêtes ! Feempje laissa échapper un ricanement. On lui aurait conté l’histoire, il n’y aurait pas cru. Mais Kœtge s’était mise à lire la lettre à haute voix et, si invraisemblable que cela fût, on se voyait forcé de reconnaître qu’une malheureuse s’était réellement tuée par amour pour cet individu. Que faisait-il aux femmes afin de les pousser à de semblables extrémités ? Le Hollandais ne savait que répondre. Les maîtresses qu’il avait eues dans sa vie ne s’étaient jamais entichées de lui d’une telle manière. Au contraire, il ne leur devait que des avanies, des humilia-tions. Une pareille pensée le consterna. Quant à cette Kœtge qu’il n’eût point supposée capable, après trente ans, de s’émouvoir au souvenir de ses lointaines amours, elle l’emplissait d’étonnement, de stupeur. « Voilà les femmes, se disait-il. Des hystériques ! Des folles ! »
Cependant, la neige s’égouttant toujours, il fut repris d’anxiété et tenta de vérifier par le raisonnement l’origine de ce bruit. S’il s’était réveillé, il serait allé jusqu’à la fenêtre, l’aurait ouverte, se serait penché sur la cour. Or il dormait profondément. Son esprit fonctionnait seul sans arrêt. Feempje eût été paralysé, qu’il se fût trouvé dans la même si-
– 138 – tuation pénible à l’égard de son propre corps et de la froide lucidité de son cerveau. Il n’en avait pas tout à fait le senti-ment. Néanmoins il restait attentif au monde extérieur ; il en notait passivement les manifestations et cet état d’acuité cé-rébrale en quelque sorte involontaire jetait le Hollandais dans des transes sans qu’il pût prendre sur lui de s’y sous-traire ou même d’y apporter un sens. Tout présentait à ses yeux un relief identique. Il était un miroir devant lequel des formes se déplaçaient. Elles s’agitaient, se reflétaient, selon leur gré, dans l’eau de ce miroir. Il y avait Flossie et l’enfant mort, Kœtge et la jeune femme qu’elle avait autrefois été, Poop et ses deux maîtresses, et lui aussi, Feempje, avec sa main coupée. Et il se voyait écoutant, goutte à goutte, son cœur battre ou, par lentes pulsations, son propre sang couler en un coin de la chambre. Il ne pouvait s’attacher longtemps à ces visions ni leur assigner d’ordre, car elles surgissaient tout à coup et s’enfuyaient d’elles-mêmes avant qu’il eût compris quelle ronde les entraînait.
« Cette Kœtge finit-il cependant par se dire. Elle ne va pas rentrer. Qu’est-ce qu’elle fout ? »
Il admit que Poop l’avait probablement contrainte à res-ter près de lui pour le soigner, mais tout cela demeurait vague et il ne parvint pas à se représenter la scène. L’image de Poop effaça celle de Kœtge. Elle s’imposa dans l’esprit du Hollandais, impalpable et vivante, ainsi qu’au cinéma. Feempje en resta confondu. La présence du vieillard lui cau-sait une insupportable impression de fatalité, d’envoûtement. Poop avait positivement l’air de rire, de le narguer ; il portait une main à la poche intérieure de son veston et en retirait, lentement, avec toutes sortes d’hésitations, son portefeuille, puis il l’ouvrait. Feempje n’aurait pas voulu paraître s’intéresser à cette mimique. Mais les photos glissaient du
– 139 – portefeuille et tombaient sur le marbre. À son corps défen-dant le dormeur regardait. Il reconnaissait le portrait de Kœ-tge ainsi que ceux des autres jeunes femmes dont Poop avait été l’amant.
— Ah ! n’est-ce pas ? semblait murmurer l’homme à la pèlerine. Ce sont elles. Attendez…
Il faisait enfin choir la lettre sur le guéridon et Feempje, inconscient de son geste, avançait une main timide.
— Vous voyez que vous n’avez pas de main, disait Poop à voix basse. Restez tranquille. Cette lettre ne vous appar-tient pas : elle est à moi. J’ai payé, nous sommes deux à avoir payé, pour qu’on me l’ait écrite.
Il parlait sur un ton méprisant, sardonique, auquel le ca-baretier n’était pas habitué.
— Oui, c’est vrai, dut alors constater Feempje. C’est exact. Je n’ai pas de main, mais je le sais peut-être mieux que vous. J’en souffre.
— Nous souffrons tous.
— Comment ?
— Ne m’interrompez plus ! riposta le vieillard.
Feempje bouillait de colère et ne comprenait pas pour-quoi lui, d’habitude si vif, si impétueux, il n’imposait point vigoureusement silence à son interlocuteur. Ce gnome allait-il le braver longtemps ? Le Hollandais serra le poing.
— Assez ! glapit la voix aigre de Poop. Prenez garde ! Je vous préviens une dernière fois…
L’autre ne broncha plus.
– 140 –
— C’est trop fort ! Par exemple ! se disait-il, tandis que le vieillard tirait la lettre de l’enveloppe et la dépliait, en examinant la lenteur de ses mouvements. Allons, plus vite !
— Nous avons le temps, répondit Poop fixant ses yeux brillants et jaunes dans ceux du gros homme. Figurez-vous que cette femme ne m’a jamais trompé. Je l’avais emmenée, elle aussi, en voiture au bord de la mer et, durant nos pro-menades, je me comportais envers elle comme si véritable-ment j’avais la certitude qu’elle m’était infidèle.
— Chacun ses goûts.
— J’éprouvais un singulier, un délicieux plaisir, ajouta l’étonnant personnage, à lui parler de cet amant qu’elle n’avait pas. Avez-vous quelquefois essayé de tourmenter une femme de cette façon ? La plus irréprochable se trouble. Elle vous regarde avec dédain d’abord, puis avec un peu moins d’assurance. Vous-même…
— Des bobards ! répliqua Feempje au comble de l’exaspération. S’il vous plaît, ne me mettez pas en boîte.
Poop poursuivit tranquillement :
— Je vous ai dit que nous souffrions tous. Les uns phy-siquement. Les autres (il se toucha le front)… C’est un fait. Vous ne le nierez pas. Pour moi, la plus grande jouissance consistait à tourmenter mes maîtresses. La première pleurait tout de suite. La seconde, qui était juive et qui s’appelait Ra-chel, tentait parfois de me résister, mais j’en venais à bout, car je me laissais prendre au piège et mon tour arrivait d’endurer les maux les plus atroces. Je me croyais trompé réellement. La jalousie me déchirait.
— Et Kœtge ?
– 141 –
— Kœtge me frappait, répondit le vieillard. Nous avons eu des discussions abominables. On aurait cru qu’elle se vengeait des autres sur moi.
— Oui. Vous aimez les coups.
Poop inclina la tête affirmativement. Puis, désignant la lettre comme pour rappeler à Feempje qu’il lui avait promis de la lire, il chercha ses lunettes au fond d’une poche. À cet instant, soit qu’il se fût trop reculé, soit que l’idée de la lettre se substituât dans le cerveau de Feempje à l’idée du vieillard, celui-ci disparut et Feempje ne songea plus, comme tout à l’heure, qu’à ces femmes qu’il voyait de dos et qui ne lui avaient jamais écrit. Alors il ressentit une peine inexplicable et se mit longuement à geindre en repoussant ses draps, ses couvertures et à débiter des mots rauques et incohérents. Le délire s’était emparé de lui. Il jurait. Il suait. Il avait la fièvre et, par intervalles, tandis qu’il se démenait ainsi, sans at-tendre un secours de personne, il lui semblait que quelqu’un silencieusement gravissait l’escalier. L’avait-on par hasard entendu ? Venait-on à son aide ? Feempje ne cherchait pas à le savoir. Pourtant, il y avait quelqu’un dans l’escalier. Feempje le devinait. Il avait perçu le craquement d’une marche… puis d’une autre, d’une troisième… Était-ce Kœ-tge ? Était-ce une de ces femmes qu’il désirait tant connaître depuis la révélation de la lettre que Poop avait reçue ? Le malheureux était incapable de répondre. Mais cette pré-sence, si proche derrière la porte, le tirait peu à peu du sommeil. Soudain, il ouvrit les yeux et, retenant sa respira-tion, écouta.
— Eh bien ? fit-il.
Feempje attendit plusieurs secondes puis, se ressaisis-sant, il se leva du lit et tourna le commutateur.
– 142 –
— Y a pas à me bourrer le crâne, se dit-il. J’ai entendu marcher. C’est toi, Kœtge ?
Les yeux fixés sur la poignée de la porte, il hésita d’abord et, brusquement, se dirigea dans cette direction. Ce-pendant, au moment d’ouvrir, le gros homme resta aux aguets.
— Nom de Dieu ! grogna-t-il.
À cet instant, le tintement de la neige qui s’égouttait de-hors sur le toit du dancing lui parvint mais il ne s’en soucia point et, d’un geste machinal, il fit jouer la clef dans la ser-rure, poussa le battant, s’avança et aperçut Flossie.
— Tu aurais pu prévenir que c’était toi, prononça Feempje avec dégoût.
La femme ne bougea pas.
— Parle au moins ! lui ordonna-t-il brutalement. Qu’est-ce que tu fous ici, sur le palier ? Qu’est-ce que tu veux ?
— Tu appelais, répondit-elle. Tu criais. J’ai eu peur.
— Peur ?
Tous deux s’examinèrent en silence. Il y avait des se-maines qu’ils ne s’étaient trouvés ainsi, face à face, au seuil même de la chambre, et ils en furent presque gênés. Mais, le premier, Feempje se domina.
— Allez, grommela-t-il. C’est bon comme ça. Peur ? J’t’en foutrai d’avoir peur ! Va te coucher !
– 143 –