Brumes

Francis Carco · Chapitre 5 sur 16

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Brumes

Chapitre V

 

 

C’était lui, le navire : il se trouvait pris au milieu des glaces qui craquaient en pressant sa coque, de plus en plus étroitement, de toutes parts. Qu’il le voulût ou non, cette ca-rapace de glace l’enserrait, le pénétrait jusqu’aux fibres, jusqu’aux moelles et il avait beau se dire, par instants, que si le thermomètre baissait, il se réveillerait dans la douce tié-deur de son lit, Soter n’arrivait point à concevoir précisé-ment que le thermomètre pût descendre. C’était tout à fait impossible. On patinait autour de lui. Des enfants, le col en-touré de cache-nez écarlates, blancs, verts, bleus, glissaient et tournoyaient. Une vieille femme avait installé sur le bassin une sorte de cambuse où elle vendait des boissons chaudes.

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La glace étant solide, elle avait enfoncé à coups de hache trois pieux qui soutenaient une bâche afin de s’abriter du vent. Le vent venait du large où la mer ballottait des ice-bergs, puis il passait sur le chenal du port entièrement gelé et son souffle vous coupait le visage comme au fil d’un rasoir. On le sentait mordre et brûler. La mer, le ciel étaient gris. Et la glace, elle aussi, sur laquelle les gamins décrivaient des cercles, était de la même couleur mais plus dense, plus rare, presque minérale, telle qu’on la voit peinte par Breughel dans ses paysages d’hiver à la magique réverbération. Des prêtres, la soutane remontée entre les jambes, s’élançaient à la poursuite des gosses, tels de rapides oiseaux noirs, et de l’autre côté du quai, sur un second bassin, un groupe de sé-minaristes accomplissait de semblables figures entre-croisées, mais en silence, avec une sage application.

La ville se profilait à travers une lumière figée d’aquarium. Seule, apparaissait la ligne des maisons et, çà et là, certains détails d’une façade dont les vitres rapprochées luisaient à la manière de l’étain. Des cloches tintaient dont se percevaient, par contraste avec l’éloignement factice de la ville, jusqu’aux moindres vibrations. L’air sec portait chaque bruit à des distances nouvelles, insoupçonnées, et lorsque, par moments, près du clocher de Sainte-Gudule, les croas-sements des corneilles s’élevaient, vous eussiez juré que c’était juste au-dessus de votre tête. Ces croassements for-maient une plainte sans fin. Quant aux mouettes, affamées et féroces, leurs cris étaient si durs, si perçants qu’ils vous dé-chiraient le tympan comme un grincement de scie. Une quantité d’oiseaux de haute mer, réfugiés le long du môle, ajoutaient à ce grincement des appels discordants et, pre-nant tout à coup leur vol, accomplissaient dans le ciel froid des cercles parallèles à ceux que, sur la glace, les patineurs entrecroisaient. Soter entendait ces appels et ces cris comme

– 62 – s’il eût été seul au milieu du bassin gelé, mais l’idée tout à fait absurde de se sentir devenu un bateau enserré par les glaces, l’empêchait de préciser ses impressions. Il ignorait s’il faisait jour ou nuit. C’était tantôt le jour, tantôt la nuit ou plus exactement, ainsi qu’en certains rêves, le jour et la nuit en même temps, mais il pensait à autre chose. Une certitude étrange l’habitait. Elle avait mis longtemps à s’emparer de lui et, maintenant, il était comme un homme à qui un être insai-sissable et infiniment sournois avait jeté un sort.

En revenant de la rue des Bouchers, Soter était pourtant rentré chez lui sans s’attarder. Il avait pris par le plus court, traversé le bassin où le cargo à bord duquel il travaillait dressait sa masse sombre piquée de feux. Un fanal accroché au portant de la passerelle clignotait sous le vent. Autour du bâtiment tout semblait mort. Les bars, les estaminets du quai ne répandaient à l’extérieur que de vagues clartés transies sans qu’aucune des conversations qui se tenaient derrière les vitres emperlées de givre s’en échappât. Un silence étonnant régnait sur ce quartier naguère débordant de rumeurs, de chants, de nasillements de phonographes, de claquements de sabots et de rires. Soter avait gagné sa chambre, rue du Via-duc, s’était couché.

Il pensait à Geisha. Il se disait qu’elle aurait dû le préve-nir des intentions de ce M. Lionel Poop et non pas le laisser, lui, Soter, beaucoup plus vigoureux que ce vieillard, faire les frais de la conversation. Geisha savait très bien ce que M. Lionel Poop désirait. Bon ! Soter le savait aussi. Il avait fini par le savoir, mais il était le fiancé de Geisha. Un jour, lorsqu’elle aurait assez d’argent, elle deviendrait sa femme et tous deux regagneraient leur pays. Le Polonais ne protestait nullement contre les nécessités du métier. Une seule chose lui avait déplu : le rôle profondément grotesque, humiliant

– 63 – pour un homme de sa force, que la fille et cet équivoque M. Poop lui avaient fait jouer. Était-il bête vraiment ! Bête à manger de la paille, du foin, des pommes de terre crues. Bête à mériter d’être bête toute la vie.

Il souffla sa chandelle. C’était trop fort pourtant d’avoir à dormir dans une pièce sans feu au lieu de partager le lit de Geisha. On l’aurait averti de la démarche de M. Poop, avant qu’il s’en fût avisé, il serait allé boire un genièvre à Montpar-nasse. Mais non, il avait fallu que peu à peu, de lui-même, il découvrît que l’antique godelureau n’était point un voisin. Cela le révoltait.

— By God ! se jura-t-il. Demain j’irai voir ça, chez elle, et avec elle. J’empêcherai qu’on se foute de moi. Il chercha le sommeil et se retourna plusieurs fois, sans parvenir à le trouver. Les attitudes, l’accent, l’air frileux du chétif M. Poop, sa longue pèlerine l’obsédaient. Soter n’avait pas l’habitude de rencontrer des gens cette espèce. Celui-là de-vait être un banquier, un changeur, un horloger ou un prê-teur sur gages : il n’exerçait pas un vrai métier d’homme. À première vue, on pouvait parier qu’il gagnait son argent par mille ruses coupables. Poop ! Belle idée de posséder un nom pouvant s’écrire des deux côtés. Oui. Belle idée ! Un piège ! Soter ferma les yeux.

— Demain, répéta-t-il intérieurement… Demain… j’irai…

Mais il avait froid entre ses draps et il se rappela la croûte de glace, épaisse comme une banquise, du bassin où les lumières du cargo brillaient. Il se rappela le fanal de la passerelle et, insensiblement, tandis que le sommeil finissait par venir, l’image de ce bateau demeura seule fixée dans son esprit.

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— Oui, demain…

Quelques instants plus tard, la transformation était faite. Soter rêvait : un sort pesait sur lui.

*

* *

Il y avait comme un symbole en tout cela. Cette idée de bateau pouvait laisser entendre au dormeur qu’il était, lui aussi, prisonnier dans cette partie du port puisque, durant le jour, son travail lui interdisait de s’en éloigner. En échange, la présence des patineurs représentaient la liberté d’une foule de gens livrés à leurs plaisirs. Geisha lui avait parlé, ré-cemment, d’un de ses rêves en décrivant avec une curieuse minutie le passage où elle s’était arrêtée près d’un navire très éclairé. Peut-être était-ce le même navire ? Peut-être cela si-gnifiait-il qu’elle avait pensé à Soter durant son rêve. Mais pourquoi n’existait-il personne à bord ? Cette combinaison d’images n’offrait aucun sens raisonnable : elle n’en frappait pas moins Soter qui trouvait surprenant d’emprunter au rêve de sa fiancée les propres éléments du sien. Comme dans le quartier chinois, où les maisons communiquent entre elles par la cave et les toits, Soter communiquait avec Geisha par des chemins encore plus détournés. Il l’admettait d’ailleurs. La première surprise passée, il en venait presque à se dire que ce bateau était l’emblème de leur prochain départ et que si le bâtiment était vide cela prouvait qu’il n’y avait place dans ses flancs que pour une seule femme et que cette femme était Geisha. Comment n’y avait-elle pas songé en lui décrivant le navire ? Soter poussa un grognement ; il s’agita sous ses couvertures et, retombant, inerte, sur le dos, s’enfonça davantage dans un épais sommeil.

 

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Alors le sens qu’il avait découvert au symbole se modi-fia. Si ce bateau qu’il avait pris pour celui de Geisha était le même, pourquoi n’avait-elle pas eu l’idée d’y monter pour partir ? Pourquoi donc avait-elle attendu qu’il fût trop tard ? Car il était trop tard. Soter ne pouvait rompre sa prison de glace. Elle le comprimait étroitement, comme entre les mâ-choires d’un étau dont on tournait le pas de vis de plus en plus. Cette pression l’étouffait. L’homme gémit. Il éprouvait un découragement sans bornes. Sa fiancée se jouait de lui. Sous prétexte d’amasser un peu d’argent, elle l’avait laissé s’en aller seul, à travers la nuit, tandis que M. Lionel Poop prenait sa place. C’était ce misérable, cet avorton qui triom-phait. Il n’avait eu qu’à paraître pour créer dans la tiède bou-tique de la fille une atmosphère de gêne. Le docker ne s’en était pas aperçu tout de suite mais il se remémorait l’expression résignée de Geisha, son embarras, son trouble, dès que le type à la pèlerine était entré. Elle avait eu un sou-rire triste. Et lui, Soter, au lieu de traiter l’importun avec sa rudesse habituelle, il l’avait invité à s’approcher de la cuisi-nière pour se chauffer. Comment n’avait-il pas compris, jusqu’à l’évidence, que ce ridicule personnage ne méritait aucun égard ? Il aurait dû le renvoyer, l’empoigner comme un chat malade, par la nuque, et le jeter dehors. M. Lionel Poop ne serait plus revenu : il n’était pas de taille à réagir. On l’aurait entendu s’éloigner dans la rue en courant. Même pas ! on n’aurait rien entendu du tout ; il se serait enfui, vola-tilisé, telle une ombre, un feu follet, un souffle. Et Soter au-rait passé la nuit entière au chaud, avec Geisha. Une bonne nuit. Leurs deux corps emmêlés, jusqu’au moment de partir.

Le contraire s’était produit. À l’évocation de la chaleur du lit, le dormeur ressentit une impression de froid plus vive, plus âpre, extrêmement douloureuse et cette souffrance phy-sique se compliquait d’une autre souffrance, morale celle-là,

– 66 – mais non moins déprimante. Il n’osait point se l’avouer ; tou-tefois, en lui-même, Soter reconnaissait la glaciale présence d’un sentiment de rage, de jalousie dont l’aiguillon le déchi-rait. Jaloux de quoi ? de qui ? Le Polonais, d’habitude, ne s’embarrassait pas de ces subtilités. Du moment qu’il portait à la banque l’argent que lui remettait sa fiancée, il ne tentait jamais d’imaginer comment, Geisha l’avait gagné. La somme seule importait à ses yeux. Il n’allait pas plus loin ; il refusait d’aller plus loin. À quoi bon ! Cependant le souvenir du vieil-lard lui était odieux ; il tourmentait Soter, l’emplissait de co-lère, de dégoût. Est-ce qu’entre cet individu et le robuste et beau gars qu’il était, une comparaison quelconque avait quelque chance de s’établir au bénéfice du premier ? Non, mille fois non ! Mieux valait rire. Soter ne riait pas. Il se dé-battait, dans son rêve, contre l’image de M. Poop, contre le pouvoir de ce gnome, ses façons astucieuses de s’imposer, de se faire adroitement valoir, en un mot de disposer de tout selon son bon plaisir. Et Geisha, l’idiote, avait subi son as-cendant. Ah ! les femmes ! Les femmes ? Toutes les mêmes ! Un peu d’argent, on les avait. Elles ne prenaient pas seule-ment la peine de sauver les apparences, de ménager l’amour-propre, la dignité, la susceptibilité d’un homme. L’argent d’abord ! Bon Dieu ! Soter se révolta. La promesse qu’il s’était faite de corriger Geisha lui revint à l’esprit, mais, en même temps, il éprouvait la certitude de sa propre impuis-sance et l’horrible sensation de froid qui, l’engourdissant, s’accentuait de plus en plus, presque à le réveiller.

— Oui, grogna-t-il. Sa peau !… J’aurai sa peau !

À cet instant, Soter eut à peu près conscience des pa-roles qu’il prononçait. Les ombres qui l’entouraient parurent se dissiper. Cela ne dura qu’une seconde. Il retomba sans force au noir sommeil, parmi les formes, les présences

– 67 – vagues du songe, au sein d’un monde inconnu et pourtant familier, seul, immobile, vaincu. Personne ne se souciait de lui. Personne ne pensait à lui. Geisha devait parler à M. Poop des piqûres, qu’elle supportait mal, et s’informer, tout en se laissant caresser, si ce n’était pas réellement la peste qui dé-cimait les gens de la rue. Ce mot de peste l’effrayait. Soter se souvint du choc qui l’avait secoué en entendant la fille mur-murer, ce mot-là. Il revit le verre de vin pâle traversé par le feu de la lampe. Il se revit assis devant ce verre de vin et le regardant fixement ; il lui avait trouvé une couleur anormale, une couleur jaune suspecte et, cependant, il avait empoigné le verre, l’avait vidé… La peste ! Les affiches placardées, par la Commission d’Hygiène, sur les façades de certaines mai-sons consignées, étaient de cette même teinte jaunâtre. À bord de plusieurs bâtiments, on avait également hissé des pavillons, eux aussi, jaunes. C’était donc ça ! Lionel Poop avait eu beau répondre qu’il ne croyait pas à la peste, Soter s’était gardé d’émettre son avis. Lui non plus, il ne croyait pas à la peste, mais il réfléchissait que c’était à dater de cette minute que le vieillard avait communiqué au vin sa couleur singulière afin qu’en le buvant, Soter subît un sort. Soter avait donc bu. Il avait approché lentement le verre de sa bouche. Sa haine pour Poop s’accrut. Elle le glaçait jusqu’aux entrailles. Toutefois, il n’entrait dans ce sentiment aucun dé-sir de se venger. Ce devait être le sort qui était cause de cela, sinon ce Polonais n’aurait point hésité. Au moment de quit-ter la boutique, une scène se serait produite et M. Poop au-rait appris qu’il fallait marcher droit. Or, cette scène n’avait pas eu lieu. Soter était parti en refermant brutalement la porte, il avait regagné sa chambre, s’était couché et endormi. Il était alors entré dans un rêve. Et la notion de ce rêve était chez lui si vive qu’il se voyait comme s’il était un autre, al-lant et venant à travers ses propres pensées, pareil à quelque

 

– 68 – passager surpris de ne trouver personne sur le pont, ni dans les coursives du bateau qu’il se sentait matériellement deve-nu.

Le seul, l’unique espoir de Soter avait été de se dire que si le thermomètre baissait, le charme serait rompu. Mais lui-même, dans sa conversation avec Poop, avait nettement dé-claré que le thermomètre ne pouvait pas baisser. Hélas ! son pronostic se réalisait. Le vent soufflait trop régulièrement du Nord pour apporter un changement quelconque à la situa-tion ; il convenait donc d’attendre le jour avant de voir les choses se modifier. Dès les premières pâleurs de l’aube, chaque matin, Soter ouvrait les yeux ; il n’avait pas de rideau à sa fenêtre. Entre les lamelles des persiennes un vague rayon filtrait qui prenait, peu à peu, plus d’éclat, plus de force. Il tombait obliquement, à travers les carreaux, sur la couverture brune du lit et finissait par atteindre le visage du docker dont les paupières, encore alourdies de sommeil, se soulevaient. Ce rayon de lumière, Soter le comparait à l’éclair d’un couteau, de son couteau quand il en faisait jouer la lame, de ses gros doigts. C’était l’image qui lui venait aus-sitôt à l’esprit. L’hiver surtout, le petit jour avait comme une lueur d’acier, aiguë, barbare. Si dure qu’elle fût, Soter l’aimait ; il clignait les yeux, puis il la regardait en face et se levait d’un saut. Et voilà qu’à présent, en dépit du sort qu’il sentait sur lui, Soter pensait à l’aube en se disant qu’elle le délivrerait. Cette pensée lui fit évoquer son couteau. Il mit longtemps à en prendre conscience, mais une image amenait l’autre et il songea que ce couteau le délivrerait, à son tour, il ne savait pas de quoi.

— Oh ! très bien, avait constaté Poop, à la vue de la lame. C’est ce qu’on peut appeler une…

 

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Naturellement ! Le vieux était resté saisi devant le cou-teau de Soter… il avait même tenu à l’examiner de plus près, s’était approché de la table. Le dormeur tressaillit : un âpre frisson le parcourut et il lui sembla, tout à coup, qu’il venait de toucher le fond de la vase comme quelqu’un, sur le point de se noyer, donne un coup de talon et remonte à la surface de l’eau. Il remonta ainsi des profondeurs du rêve. Mille points d’or étoilèrent la nuit de ses prunelles ; ils tour-noyaient comme des oiseaux. Puis Soter éprouva la sensa-tion de sa propre chaleur, une sensation délicieuse, intradui-sible, réconfortante.

— Ahhh ! fit-il.

C’était son lit. C’était sa chambre. L’aube allait naître. Il la guetta voluptueusement, à travers ses paupières demi-closes et quand il l’aperçut, pointant, en haut de la fenêtre, il attendit, un grand moment, engourdi de plaisir sous ses draps, que la première sirène du port poussât son atroce hur-lement de bête égorgée.

 

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