Brumes

Francis Carco · Chapitre 4 sur 16

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Brumes

Chapitre IV

 

 

Et c’était le même rêve… mais, cette fois, tout s’expliquait. Geisha marchait sur la neige : la ville qu’elle traversait lui devenait familière. Aux murmures étouffés suc-cédaient, certaines nuits, des remuements de cloches et il ar-riva qu’au détour d’une rue la jeune fille aperçut un lugubre cortège d’ombres. Le cortège, il est vrai, s’évanouit bientôt mais Geisha avait eu le temps de le voir et, par la suite, il ad-vint qu’à la tombée du jour, elle reconnut les mêmes ombres silencieuses qui s’avançaient d’un pas d’enterrement. Elle ne rêvait point alors. Tous ces gens à la queue leu leu remon-taient lentement la rue des Bouchers et, par la ruelle de Vé-nus et celle d’Une-Seule-Personne, avaient l’air de se diriger

 

– 43 – vers l’Hôpital. Les cloches sonnaient. On les entendait mal à cause de la neige qui amortissait les bruits et cependant leurs tintements se mêlaient sans cesse à la sourde rumeur des tramways, des camions, des fardiers du port et aux glapis-sements des sirènes.

Un matin, en venant toucher le prix de sa location, François-le-Balafré remit un papier à Geisha en lui intimant l’ordre de l’épingler chez elle contre un des murs. Toutes les filles du quartier devaient se soumettre aux nouveaux règle-ments de police.

ARTICLE PREMIER. – Lors de l’affichage dans les bou-tiques, il sera donné lecture à l’intéressée des dispositions qui la concernent.

ARTICLE II. – Toute fille inscrite devra se présenter au dis-pensaire trois fois par semaine, munie de son livret et subir la vi-site prescrite par l’article IV du règlement.

ARTICLE III. – Aucune fille inscrite ne pourra changer de domicile ni de catégorie.

ARTICLE IV. – Lorsqu’une fille publique voudra s’absenter de la ville…

— Pourquoi trois visites par semaine ? questionna Geis-ha en regardant le Balafré. Qu’est-ce qui leur prend ?

— C’est comme ça, répondit l’homme. Tout le monde doit aller au toubib. Moi comme les autres. Pour le vaccin.

— Pour le quoi ?

— Le vaccin, répéta François. On a commencé par les nègres, les chinetoques. Y en a qu’étaient malades ; même à bord, tu peux pas descendre sans qu’on t’ait piquousé.

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Geisha poursuivit sa lecture :

ARTICLE V. – Les visites dont il est question dans l’article II seront faites avec soin et se paieront comme par le passé : un franc pour les filles en maison et vingt-cinq centimes pour les filles éparses.

— Une veine, constata-t-elle, que je ne sois pas en mai-son.

— Oui, dit François.

Il sortit sur cette brève réponse et Geisha fut frappée par la manière dont, avant de se retirer, il avait frileusement re-monté le col de son pardessus. François n’avait pas bonne mine. La fille en avait fait la remarque dès son entrée dans la boutique. Le luxueux foulard de soie bleu marine à pois rouges qu’il croisait sous le menton accentuait son teint ter-reux. Qu’est-ce que cela signifiait ? Quel vaccin ? Geisha s’approcha d’une glace et se regarda… Mais non. Elle n’était pas malade. Elle n’avait pas envie de l’être. Cela la plongea dans une muette méditation, puis elle retourna tristement le papier entre ses doigts avant de chercher une épingle et de le fixer, en évidence, à la tête de son lit.

— Naturellement, soupira-t-elle. Y a trop longtemps que les choses allaient toutes seules. Faut qu’ils vous trouvent des embêtements.

« Ils » c’étaient les internes : des gigolos en blouse et à lunettes qui, lorsqu’on va les voir, vous font attendre, pren-nent des airs importants et vous traitent comme des auto-mates. Geisha n’éprouvait pour aucun d’eux la moindre sympathie. Elle avait un jour protesté contre leurs procédés qui consistaient à passer la visite, en premier, aux véné-

 

– 45 – riennes, puis à examiner les autres en se servant d’un specu-lum que, par paresse, ils négligeaient de désinfecter.

— Si tu n’as rien, à ce jeu-là, tu paumes ! s’était-elle ré-criée en refusant de monter sur la table.

On avait voulu la punir, mais elle s’était inscrite pour que le médecin de service se rendît chaque semaine chez elle et, de la sorte, elle avait eu la paix.

Or, en raison des nouveaux règlements, il faudrait dé-sormais qu’elle se prêtât aux caprices de ces messieurs. Celui dont elle était la cliente ne pourrait plus sans doute se dé-ranger. Puisque la visite était obligatoire pour tout le monde, les docteurs ne suffiraient point à la tâche. Geisha se résigna. Si indépendante qu’elle fût, sa nature la portait à ne pas s’insurger contre l’inévitable. Toutefois un dernier para-graphe, qu’elle avait négligé de lire, requit son attention. Il était stipulé :

ARTICLE VI. – Les filles éparses des rues des Bouchers, de Vénus et d’Une-Seule-Personne se présenteront au dispensaire Sainte-Gudule les lundi, mercredi, vendredi, de trois à cinq heures : elles recevront un numéro d’ordre qu’elles devront rap-porter lors de chaque visite.

Geisha comprit que, cette fois, elle n’échapperait point au sort.

— C’est bon ! se dit-elle. Nous sommes aujourd’hui mer-credi.

Elle bourra la grille de la cuisinière, la couvrit de cendres et, résignée, se prépara.

 

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*

* *

Il y avait foule au dispensaire. On piétinait dans la cour, derrière les grilles, et toutes les quatre ou cinq minutes, un agent de police faisait entrer dans une première salle dix femmes qui se déshabillaient. Devant chaque porte des pa-tientes attendaient, sur la neige. Une bise coupante soufflait. Sous le porche du bâtiment central, des voitures d’ambulance se succédaient sans arrêt. La neige durcie par le gel scintillait cruellement : on voyait les pneus patiner à la mise en marche des moteurs et quelquefois un vieux ou un enfant qui se hâtait, glissait, tombait et se relevait gauche-ment. Personne ne riait ni ne s’occupait de personne. On se pressait plutôt afin de ne pas perdre son tour et quand l’agent ouvrait la porte, il devait s’arc-bouter contre un por-tant et protéger de son corps les femmes qu’il avait appelées.

Un silence angoissé pesait dans l’air, mais le ciel restait pur, lumineux. Le drapeau de l’hôpital gonflait ses plis mou-vants aux couleurs palpitantes. Des mouettes, parmi les gri-sailles du port, décrivaient de grands cercles et des cor-neilles, qui entouraient le clocher de la chapelle, voletaient, affamées. À chacun des carillons de l’horloge, elles répon-daient par des croassements plus rauques, plus nombreux. C’étaient les seuls bruits qu’on entendit, ou encore, mais par intervalles irréguliers, le pleurnichement d’un gosse qui avait froid. Geisha, serrée dans son manteau, sentait de brusques frissons la parcourir. Elle avait emporté des cigarettes et plu-sieurs morceaux de sucre qu’elle suçotait en fumant. Cela l’aidait à prendre patience. La file dans laquelle elle était se rapprochait lentement de la porte du dispensaire. Il n’y avait que des femmes. Quelques-unes portaient des sabots, les autres des chaussons, des bottes, des caoutchoucs. Geisha

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était en bottes. Elle avait passé sur sa robe un pull-over, mis un foulard de laine et enfilé un vieux manteau à carreaux verts et jaunes, décolorés. Une frange de cheveux blonds s’échappait de sa toque de fourrure. Elle avait ainsi d’air d’une femme entretenue plutôt qu’une de ces filles éparses rassemblées dans la cour, mais le livret qu’elle tenait à la main révélait sa condition.

Après une heure et demie d’attente, son tour vint d’être introduite dans une pièce assez vaste où l’infirmière de garde la fit se ranger de nouveau à la suite d’autres créatures qui avaient conservé leur jupe et leur chemise. Bras nus, elles pénétraient alors à l’intérieur de la salle de visite et se pré-sentaient à un interne en blouse qui délivrait des numéros. Près d’une fenêtre, un médecin de l’hôpital opérait un prélè-vement de salive au fond de la gorge et dirigeait ensuite l’intéressée, dont on enregistrait le nom, vers un second doc-teur qui vaccinait, assisté de deux aides. En sept minutes tout était accompli. On allait vite. Un infirmier apposait le timbre à date sur une page du livret qu’une derrière l’autre les filles lui présentaient.

 

Geisha se retrouva dehors et descendit la rue. Les femmes avec lesquelles elle longea un moment le mur de l’hôpital ne parlaient pas. Toutes avaient hâte de retrouver leur gîte et de s’y rembûcher au chaud. Elles ignoraient les causes de cette visite ou plutôt elles en éprouvaient une im-bécile frayeur qui les détournait de se communiquer leurs impressions. Des portes battaient. Des passants, tête basse, se coulaient le long des façades. Aucun ne s’attardait à con-templer les filles et celles-ci, d’ailleurs, une fois chez elles, se tenaient au fond de la chambre, auprès du feu. Seuls, les bars

 

– 48 – conservaient leur physionomie habituelle. Au Montparnasse toutes les tables étaient prises et le gros Feempje n’avait pas même le temps de regarder de son comptoir les allées et ve-nues du quartier. Lui aussi s’était fait vacciner et, par forfan-terie autant que par superstition, il avait attaché son numéro de visite à un bouton de sa chemise comme un coupe-file un jour de courses. Si informé qu’il fût de tout, il ignorait encore ce qui se passait. Des clients prétendaient qu’on ne laissait plus débarquer au port les équipages et que les passagers n’avaient que le choix de se soumettre à une semaine d’observation au lazaret ou de prendre immédiatement le train sans séjourner en ville. Les rumeurs les plus effarantes circulaient. Deux Chinois étaient morts, chez le mère Kœtge. On avait fait évacuer le logement. Une affiche jaune, apposée sur le seuil, interdisait de le franchir et la vieille femme, échouée, ivre-morte devant un guéridon, racontait à qui vou-lait la croire que c’était pour avoir refusé à la police de lui fournir des renseignements qu’on avait consigné son hôtel. Un vague et déprimant malaise planait. Sous le porche des Réguliers, personne. Les trafiquants de drogue qui s’y pos-taient le soir s’étaient, prudemment, éclipsés. Quant au petit marchand de saucisses, il était là, chez Feempje, muni de son fourneau de faïence aux braises duquel il se chauffait les doigts. Nul ne pouvait tirer un mot du jeune garçon. Il avait cependant assisté, selon les uns, à une descente du service sanitaire opérée nuitamment dans une maison publique du Fossé-aux-Remparts et, selon les autres à une rafle sur les quais de tous les mendigots et clochards qu’une brigade de flics avait cernés. Pour les nègres, plus question de les revoir avant longtemps. Ils étaient isolés, passé le quai du Rhin, dans les casernes du quartier ouest. Enfin toute la partie avoisinant le bassin au charbon et le bassin aux huiles était – sans qu’on en sût la cause – elle aussi consignée. Chinois et

– 49 – japonais formaient la masse de la population dans ce sec-teur. Ils l’avaient, insensiblement, pour ainsi dire foré et transformé en un vaste labyrinthe où les maisons communi-quaient entre elles, soit par les caves, soit par les toits, ainsi qu’une fourmilière d’hommes jaunes, aux galeries cachées, compliquées, pleines de chausse-trapes et de réserves d’opium.

De tels propos n’étaient point de nature à calmer les es-prits et le gros Feempje, qui d’ordinaire prenait jovialement son parti de tout, avait l’air soucieux. Flossie était allée, une des premières, à l’hôpital, puis elle avait regagné sa chambre qu’elle entendait ne pas quitter, Feempje lui avait fait une scène abominable. Il ne donnait plus à danser. Les musiciens noirs ne pouvaient revenir chez lui. Quant à Edgar, il avait, voilà quatre jours, déménagé du logement de la vieille Kœtge pour se réfugier on ne savait où. Le froid pinçait. De huit de-grés au-dessous de zéro, le thermomètre était tombé à vingt en une seule nuit. La neige ressemblait à une carapace résis-tante et compacte d’où s’échappaient à l’angle des toits de scintillantes aiguilles de glace. Devant les portes des bars et des boutiques, sur toute la largeur des trottoirs, on avait ré-pandu des cendres. La voiture municipale passait un jour sur trois avec des équipes réduites en raison de la défection du personnel de couleur que le service employait presque uni-quement. La rue était jonchée de papiers sales, de détritus et, placardées à l’entrée de plusieurs maisons, des affiches jaunes achevaient de donner au quartier une impression lu-gubre contre laquelle il était difficile – quoi que l’on fît – de réagir.

Geisha, ne sortant de chez elle que pour se rendre au dispensaire, à l’épicerie, à la boucherie et à la boulangerie voisines, vivait en marge des événements. Les rares clients

– 50 – qu’elle recevait évitaient de répondre quand, quelquefois elle les interrogeait. Ils prenaient leur plaisir et s’enfuyaient rapi-dement. Le plus souvent, ils étaient ivres. Quelques-uns tra-vaillaient au port, les autres dans les bureaux des Compa-gnies dont les hautes lettres d’or se détachaient sur les fa-çades des immeubles en pierres de taille. Tous ces gens qui venaient chez les femmes paraissaient préoccupés. On avait dû leur interdire de répéter ce qu’ils pouvaient avoir appris ou entendu, et de peur de dénonciation ils laissaient voir, au moment de payer, leur livret individuel avec leur numéro. Geisha avait placé le sien en évidence près du lit, sur la table de chevet. François l’avait engagée à le faire pour éviter toute discussion et elle s’en trouvait bien, car elle voyait chaque homme chercher des yeux en franchissant le seuil une preuve de garantie. Le docker que le marchand de frites s’était permis de signaler à Feempje, comme un familier de cette fille, venait souvent. C’était un Polonais. Geisha lui re-mettait une partie de ses gains. Grand, roux, solide et fruste, il portait un maillot à raies, un pantalon de velours, une veste bleue et une casquette de drap à la courte visière vernie. Une peau de mouton le protégeait du froid. Ses gros souliers fer-rés grinçaient sur les carreaux et, lorsqu’il les ôtait, il était aussitôt pieds nus. On le disait fiancé à Geisha et possesseur d’un compte en banque où il déposait, honnêtement, l’argent qu’il recevait. Personne ne savait rien de ses affaires, ni de ses pensées. Employé quai du Rhin, au déchargement des navires, on ne l’avait jamais vu saoul. C’était un homme ren-fermé, taciturne, qui se nommait Adolf Soter. Il occupait une petite chambre rue du Viaduc, chez une logeuse, ne possé-dait aucun ami et n’appartenait qu’en simple qualité d’adhérent au syndicat des ouvriers du port. Ses compa-triotes, férus de politique, avaient voulu l’inscrire au parti communiste. Soter s’y était refusé. Il vivait seul. Ses uniques

 

– 51 – sorties consistaient à se rendre chez Geisha, dans la boutique qu’il avait louée lui-même le premier jour, de son propre ar-gent, au Balafré.

Les deux hommes s’étaient entendus. François, si retors d’habitude, avait compris qu’avec Adolf mieux valait tenir sa parole et ne point essayer d’extirper un centime dont il n’eût pu justifier la raison ; mais cela, malgré lui, l’emplissait de regret et il tentait parfois d’user, sournoisement, de son charme pour émouvoir la fille, la troubler et éveiller en elle d’obscures complicités. La façon dont, par exemple, il l’avait incitée à balayer la neige devant sa porte, constituait à ses yeux un premier et notable essai. Geisha n’y avait pas pris garde : elle s’était contentée de lui faire un chemin puis de se reculer pour le laisser passer. François avait failli pousser plus loin le jeu ; c’était même pour procurer une satisfaction d’amour-propre à la femme de Soter qu’il avait rudoyé Lulu.

— Ça va mal, dit Soter en entrant, ce soir-là, chez sa fiancée.

C’était un vendredi. Geisha revenait de sa cinquième vi-site au dispensaire et se sentait un peu de fièvre.

Soter, reprit :

— Qu’est-ce que tu en penses ?

Il avait apporté pour dîner une bouteille de vin du Rhin, des saucisses, morceau de pâté, deux oranges et tendait ses mains, calleuses à la flamme de la cuisinière. Geisha prépa-rait le couvert sur une petite table qu’elle avait, silencieuse-ment, débarrassée d’une pile de serviettes, d’une poupée et d’un vase de plantes artificielles. Elle regarda Soter sans ré-pondre. La nouvelle ne l’étonnait pas. Ce n’était point seu-lement au port que les affaires devenaient difficiles. Elles

– 52 – n’étaient brillantes nulle part, sauf dans les bars peut-être où les gens s’enivraient. Soter dit lentement :

— Les bassins sont gelés. Si le froid dure, on débauche-ra. Les bateaux restent à quai. Ils sont pris par les glaces.

— Ah ! fit Geisha.

L’homme haussa les épaules.

— Ici aussi, exposa tranquillement la fille, ça ne va pas bien. Je reste des jours sans voir personne.

— Et tes piqûres ?

— Justement, grogna-t-elle. Ça rime à quoi, ces pi-qûres ? Elles ne te fatiguent pas, toi ?

— Y a des jours. Des autres, je ne m’en aperçois pas.

— Tu as de la chance.

À cet instant quelqu’un frappa doucement à l’extérieur.

— Entrez ! cria le polonais.

La porte céda. Soter, qui s’était retourné et se chauffait les reins, vit un petit vieillard vêtu d’une pèlerine hésiter sur le seuil.

— Amenez-vous donc ! proposa-t-il pensant qu’il s’agissait d’un voisin. Vous demandez Geisha ?

Geisha parut gênée.

— J’étais venu rendre visite à mademoiselle Geisha. En effet ! dit le vieux.

 

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Et comme Soter se frottait vigoureusement les paumes sans paraître attacher d’importance à la personne de l’inconnu, celui-ci murmura :

— Je ne veux pas vous déranger.

— Vous ne nous dérangez pas, dit Soter. Approchez-vous du feu.

Lui qui ne parlait jamais d’habitude ou ne s’exprimait que par monosyllabes, il se mettait en frais pour l’homme à la pèlerine et paraissait ravi.

— Hein, s’informa-t-il rondement, on n’est pas trop à l’aise dehors, avec la bise ? Il y a plus de vingt-cinq degrés.

— Vingt-sept, précisa l’autre.

— Raison de plus pour prendre un air de feu. Tenez, je vous cède ma place.

— Laisse ! grommela Geisha impatientée.

Le vieillard enleva poliment son chapeau, puis s’approcha de la cuisinière. Soter, consultant la fille du re-gard, se tint coi.

— Mais vous alliez dîner ! constata soudain le visiteur.

— Oui, répondit Geisha.

Soter ajouta sottement :

— Ça ne fait rien.

Puis, après un silence :

— Vous permettez ?

 

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Il s’assit à la table tandis que la femme le servait. Elle avait mis, au four, les saucisses dans un plat où elles mijo-taient avec des choux et des morceaux de lard et le fiancé, se sentant en appétit, tira de sa poche un couteau, l’ouvrit et le plaça, près de son assiette, sur la toile cirée. Au déclic de la lame le nouveau venu sursauta et s’approcha de Soter.

— Eh bien ? fit celui-ci. Qu’est-ce qu’il y a ?

Le vieillard se pencha sur le couteau.

— Je l’ai acheté à Dantzig, expliqua le docker, surpris d’une telle curiosité. Voyez : la marque est dans l’acier.

— Oh ! très bien. C’est ce qu’on peut appeler une arme.

— Ia. Gut !

— Allons, mange ! ordonna Geisha qui déposa le plat devant Soter.

Aussitôt l’intrus se recula, baissa les yeux et, relevant les pans de sa pèlerine, affecta de se chauffer. L’odeur des choux et des saucisses ne paraissait point chatouiller son odorat. En revanche Soter grogna de contentement. Il empoigna la bouteille.

— À votre santé ! dit le vieillard.

Geisha riposta sèchement :

— Merci !

Elle se mit néanmoins à table et saisit sa fourchette, mais elle n’avait pas faim. Les piqûres la travaillaient, lui fai-saient comme « bouillir le sang ». Elle ressentait des bouffées de chaleur. Soter emplit les deux verres, d’un air grave. Ses regards, un instant, cherchèrent ceux de la fille comme pour

– 55 – lui demander s’il devait inviter le vieux, mais Geisha, éludant la question, baissa la tête.

— Es-tu malade ? demanda l’homme.

— Va, répliqua-t-elle… Ce n’est rien… Ça passera !

— Vous parlez du traitement ? s’informa poliment l’homme à la cape. Beaucoup ne le supportent pas.

— Cela est juste. Oui. J’en connais, dit Soter.

Il regarda Geisha, puis son attention se concentra sur la chétive silhouette du personnage qui se tenait toujours près de la cuisinière et une idée bizarre lui traversa l’esprit.

— Comment vous appelez-vous ? murmura-t-il.

— Monsieur Poop.

— Et votre prénom ?

— Lionel. Lionel Poop, répondit lentement l’autre.

Il y eut un silence.

Soter reprit :

— Habitez-vous le quartier ?

— Je l’habite.

Geisha écoutait sans comprendre. Finalement, elle leva les yeux sur Soter qui, rencontrant les siens, crut lire dans les prunelles de la fille une expression de reproche et d’ennui.

— D’où souffres-tu ? s’enquit-il.

Lionel Poop prit alors la parole.

 

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— Remarquez, exposa-t-il, que mon nom peut aussi bien s’écrire en commençant par la fin.

— Tiens ! s’écria Soter, pour quelle raison ?

— Pour la raison, en tout point symbolique, que d’un cô-té je tiens aux années mortes par mes études et de l’autre aux années nouvelles sur lesquelles s’ouvre la vie. Avez-vous quelquefois pensé, monsieur… ?

— Adolf Soter, déclina l’homme.

— Avez-vous donc une fois pensé, monsieur Soter, à ces étonnantes choses qui font que nous sommes tous entre la vie et la mort, encastrés dans une vaste chaîne, tel un mail-lon ?

— Oui, admit Soter surpris par l’observation saugrenue du vieillard. Tant que nous sommes, c’est la pure vérité.

Il contempla son verre où la lumière de la lampe se ré-fractait et soupira :

— Nul n’y peut rien !

Geisha dit tout à coup :

— On vous vaccine aussi, n’est-ce pas, monsieur Poop ?

— Comme tout le monde.

— Trois piqûres par semaine ?

Lionel Poop inclina la tête affirmativement.

— Eh bien, poursuivit la fille, connaissez-vous la cause de ces visites ? On raconte de telles choses qu’on ne sait les-quelles croire. S’agit-il de la peste ?

 

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— La peste ! grogna Soter sans détacher ses yeux du verre de vin.

— Je ne pense pas, prononça Poop.

— Pourtant plusieurs Chinois sont morts, paraît-il, dans la rue. On prétend que c’est de la peste : ils avaient le visage presque noir, un très gros ventre, les mains, les pieds en-flés…

Setter se mit à boire.

— On vous aura mal renseignée, rectifia le vieillard. Pour ma part, j’admettrais plutôt qu’un commencement de choléra s’est déclaré, mais que, dans quelques jours, les ser-vices de l’hygiène…

— Oui. Parlons-en, des services de l’hygiène ! fit amè-rement Geisha. Ils devraient s’occuper d’enlever les ordures.

— C’est comme chez nous, grommela Soter. Ils laissent les bêtes crevées dans le ruisseau.

— On ne peut pas tout régler en une fois, mentionna Poop. Cependant, vous n’avez pas tort de protester contre de pareilles négligences. S’il arrive qu’une nuit le froid cesse le mal sera plus grand.

— Oh ! pour le froid, dit le docker en s’essuyant la bouche du revers de la main, il n’est pas près de finir. La mer roule des glaçons. Et le vent souffle. Plein nord !

Il avait lancé ces paroles sur un ton légèrement hostile pour le vieil homme, car une idée, d’abord confuse, s’était insinuée en lui. Geisha s’en aperçut. Elle regarda Soter afin de l’empêcher d’élever la voix, mais Soter haussa les épaules et, stupidement, se mit à rire.

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— Tais-toi ! ordonna Geisha. Pourquoi ris-tu ?

— Je ris de ma propre bêtise, repartit le docker. Nous sommes bêtes dans mon pays… bêtes comme des porcs… Hein ! n’est-ce pas vrai ?

Un moment, il saisit son couteau et en pétrit la lame, la fit plier entre ses pouces puis, brusquement, il ferma le cou-teau et le mit dans sa poche.

— Oui… bête ! répéta-t-il d’un air désenchanté. Mais ce-la doit être ainsi. N’est-ce pas naturel, monsieur Poop ?

L’interpellé ne daigna pas répondre.

— Tu ferais mieux d’achever de dîner, suggéra Geisha sans conviction. Prends une orange.

— Non ! dit Soter.

Il se leva, le front soucieux, se frotta machinalement les mains, s’étira, puis, se décidant tout à coup :

— Allons ! proclama-t-il. Je vais rentrer.

Geisha n’eut garde de le contredire et le laissa ramasser sur le lit sa casquette et sa peau de mouton.

— Bonsoir ! maugréa Soter en enveloppant d’un regard ironique la fille et son visiteur. Je reviendrai un autre jour.

— À quoi penses-tu ? lui demanda Geisha toujours as-sise.

— Je pense, riposta-t-il, prêt à éclater de colère contre lui-même, que je suis la plus stupide bête qui soit… Mais j’ai compris… J’ai maintenant parfaitement compris. Monsieur

 

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Lionel Poop, conclut-il, une main sur le loquet de la porte, au plaisir de vous rencontrer bientôt !…

Et, avant que l’autre eût trouvé la réponse que méritait une semblable insinuation, il poussa le battant, le referma et s’éloigna seul, dans la nuit.

 

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