Brumes

Francis Carco · Chapitre 13 sur 16

Pages du PDF

Brumes

Chapitre XIII

 

 

Feempje ne s’était pas dérangé pour l’enterrement de Lulu. Juché sur une échelle, il achevait d’essuyer les vitres de sa devanture quand il aperçut Poop qui remontait la rue. Les pans de sa pèlerine flottaient derrière lui et, à ras des trottoirs, une aigre bise faisait tourbillonner des fétus de paille, des enveloppes, des papiers froissés. Feempje se de-manda où allait le vieillard. On ne le voyait jamais d’habitude, le matin, dans le quartier. Ce n’était pas son heure. Il marchait en tenant d’une main le bord de son cha-peau, le corps penché, luttant contre la bise. Sa barbe re-broussée par le vent lui radiait le visage. Feempje hésita,

 

– 173 – puis, heurtant le carreau de son crochet de fer, il attendit que Poop répondît à son geste.

— Comment ! s’écria-t-il quelques secondes plus tard, lorsque Poop fut entré dans l’établissement. Déjà levé ?

Le vieil homme avait l’air exténué. Il serra machinale-ment la main de Feempje et, ne sachant au juste ce qu’il di-sait, murmura vaguement :

— Vous aussi !

— Oh ! moi. Toujours debout avant tout le monde. Je balaye la taule, j’allume le feu.

— Oui, oui, dit Poop.

— Un café ?

— Un café.

Feempje avança deux verres sur le zinc, emplit l’un de jus noir, le second de whisky.

— À la santé ! proposa-t-il.

Poop trinqua de bonne grâce, absorba une gorgée de son verre qu’il reposa, lentement, devant lui et se frotta le creux de l’estomac.

— Dame, il est chaud ! constata Feempje. Sans indiscré-tion, qui cherchez-vous ici ce matin ?

— Personne, déclara le vieillard.

Il s’accouda au comptoir, ferma les yeux et bâilla plu-sieurs fois.

— Vous serez tombé du lit, fit gaîment le cabaretier.

 

– 174 –

L’autre demeura les yeux fermés. En effet, il était tombé du lit, de très bonne heure, tout habillé, après une nuit étrange au cours de laquelle, à cinq ou six reprises, il avait cru entendre des voix l’appeler. Ces voix arrivaient de de-hors, à travers la brume qui s’était épaissie sur la mer. Poop avait eu l’impression qu’il les reconnaissait, mais il s’était en vain précipité à sa lucarne, il n’avait rien pu distinguer à cause des vapeurs où les lumières du quai Wilson, elles-mêmes, étaient noyées. Il avait ainsi passé toute la nuit dans une incertitude angoissée, prêt à bondir, l’oreille tendue. Qui pouvait le héler de la sorte ? Le vieillard s’interrogeait. Il avait supposé d’abord un appel mystérieux de Mina… ou de Rachel… À moins que Geisha ne se fût repentie de sa mau-vaise humeur et qu’en dépit d’elle-même elle ne pensât à lui. Cette dernière supposition accrut son anxiété, mais il se dit ensuite que Geisha ne méritait pas qu’il se tracassât pour elle. C’était une créature indigne d’intérêt. Cependant la voix insistait et Poop, qui n’avait même pas eu la force de se dés-habiller, se hissait sur ses coudes chaque fois qu’il croyait l’entendre, puis il se hâtait de se lever pour courir à la lu-carne. Il faisait jour lorsqu’il perçut de nouveau son nom prononcé à voix basse. La brume s’était à demi dissipée. Poop demeura longtemps à regarder les mâts et les chemi-nées des bateaux émerger des vapeurs. Il avait l’impression de sortir, comme ces choses qu’il voyait, d’un cauchemar confus où sa personnalité s’était en vain débattue contre mille formes vagues, silencieuses, énigmatiques, d’une irri-tante imprécision.

— Eh bien, s’enquit Feempje, vous n’avez pas été non plus au cimetière ?

— Je ne connaissais pas Lulu, répondit le vieux.

 

– 175 –

Le cabaretier l’approuva.

— Da ! fit-il. Pour une poule comme celle-là, y a pas à changer ses habitudes. J’ai préféré rincer mes carreaux.

Il avait prononcé ces mots avec désinvolture, mais on eût aisément discerné, sous cet apparent détachement, une inquiétude latente. Indubitablement, le Hollandais, en se li-vrant à sa mécanique besogne, pensait à autre chose.

— Exact, approuva le vieillard. C’est autant de fait.

Feempje reprit :

— Chez nous, dans mon pays, tout le monde nettoie le matin, de bonne heure, l’extérieur des boutiques. C’est propre, de haut en bas, bien récuré, bien net. Pensez ! Je ne suis pas Belge !

— Belge ? répéta Poop.

— Naturellement ! En comparaison de chez nous, en Hollande, les Belges sont vraiment sales.

— Où veut-il en venir ? se demanda le vieillard qui ne saisissait pas le sens de cette injuste affirmation.

Il fixa sur son interlocuteur un regard hébété, mais Feempje eut un rire brutal et agrippa un cruchon.

— Allez, videz votre glass et cherchez pas. Je sers la goutte !

Il versa, sans attendre de réponse, du genièvre dans une tasse et la poussa vers Poop.

— Grand merci, fit ce dernier.

 

– 176 –

Le Hollandais saisit ensuite une seconde tasse qu’il em-plit machinalement.

— Vous n’aimez pas les Belges ? interrogea Poop surpris par l’air préoccupé de Feempje. Pourquoi ?

— Cela dépend, répliqua loyalement ce dernier. J’en connais qui viennent boire chez moi : des bons garçons.

— Et les autres ?

— Cherchez pas, riposta le gros homme dont le visage se renfrogna subitement. Cela est mieux.

Poop, se rangeant à cet avis, n’insista plus. Il porta la tasse à ses lèvres et absorba une faible gorgée d’alcool.

— Cet enterrement, dit alors Feempje d’un ton presque agressif, toutes les femmes de la rue y sont allées. Fallait voir. Y en avait en robes de deuil, comme si c’était leur sœur ou leur mère qui était morte. C’est pas croyable. Un vrai car-naval de béguines. Et des bobines lilas, cause à la poudre de riz, des tignasses teintes, des bouches pincées, sans rouge.

Poop n’osa pas s’informer si Geisha se trouvait dans le nombre et il baissa la tête, pensivement.

— Dès dix heures, elles se sont rassemblées devant la boutique à François. Puis, François s’est amené. Kœtge lui donnait le bras.

— C’est un drôle de type, murmura Poop.

Feempje ne répliqua pas tout de suite. Il s’était mis à re-garder fixement devant lui et, de temps à autre, il agitait son crochet comme pour chasser une mouche ou plutôt une idée importune. Quelle était cette idée qui obsédait ainsi le caba-

 

– 177 – retier ? Plusieurs minutes s’écoulèrent. On entendait l’horloge battre dans le silence. Un bossu, qui achetait des nippes, de vieux chiffons, passa devant le bar : un chien hur-la. Feempje sembla revenir à la réalité et, répondant enfin à l’observation de Poop, il dit avec effort :

— François ?… un drôle de type ? c’est un coquin.

Et il recommença à parler d’abondance comme s’il eût tenté de s’étourdir :

— Il était tout en noir, figurez-vous. Tout… jusqu’à son faux col. Et une manière à lui de faire marcher le monde, au commandement. J’en revenais pas…

— Les hommes aussi ?

— Oh ! les hommes… les hommes ! ronchonna le Hol-landais. Des gars pareils, c’est tout ce qu’on veut, sauf des… Ainsi, je vous donne en mille pour deviner parmi ceux-là le plus affranchi.

— Soter ?

— Qui ça, Soter ? L’type à Geisha ? Non, non. Pas lui. D’abord lui pouvait pas : il va crever.

— Qu’est-ce que vous, dites ? se récria Poop. Soter ?

— Qu’il aille au diable ! Si on ne l’a pas transporté à Sainte-Gudule, ça ne traînera plus. Pour le moment, à ce qu’on m’a raconté, il est au lit, chez la Geisha. S’agit pas de lui.

Poop ne comprenait pas.

— Allez, citez un autre nom, ordonna Feempje. Faites un effort, on parle d’hommes.

– 178 –

Et, devant l’ahurissement de son visiteur, il édicta :

— Edgar !

— Ah ! oui ? balbutia Poop… Edgar !… Comment Ed-gar ? mais je ne…

— Quoi ?

— Je ne le connais pas.

— Vous ne connaissez pas Edgar !

— Non… Pas du tout.

Feempje eut un haut-le-corps.

— Alors, ça ! grogna-t-il après avoir, d’un coup d’œil scrutateur, vérifié la bonne foi de Poop, vous êtes le seul à ne pas savoir ce qu’est ce salop-là ! By god ! Il jouait du piano ici, dans mon orchestre. Un grand blond, fade, osseux… Vrai, vous ne l’avez jamais vu ?

Poop secoua la tête négativement.

— Ben, proclama Feempje en plaquant sa main valide sur la poitrine, comme propre à rien, vous pouvez me croire. Il est de première. On causait de Belges. Vous y êtes ?

— Je finis par saisir, avoua Poop craintivement.

Et il allait, par une laborieuse transition, s’informer des nouvelles de Geisha quand tout à coup le Hollandais, qui re-gardait dehors, montra plusieurs femmes débouchant de la rue de Vénus et dit, presque à voix basse :

— Patientez. Voilà le retour de l’enterrement. Sûr que François va rappliquer… mais si jamais Edgar est avec lui,

 

– 179 – vous allez voir quelque chose… mais quelque chose de bien, d’unique, de… nom de Dieu !

Il asséna un coup de crochet sur son zinc. François ve-nait de paraître. Il tenait le pianiste par un bras et tous deux, escortés de Kœtge se dirigeaient en silence vers le Montpar-nasse.

Edgar était livide : une barbe de plusieurs jours lui om-brait le visage ainsi qu’une moisissure. Feempje regarda Poop victorieusement afin de lui prouver que son opinion sur les Belges était fondée quant à ce personnage particulière-ment piteux et mal rasé, mais François ne laissa pas le temps au cabaretier de jouir de son triomphe : il commanda une tournée.

— Servez-moi s’il vous plait, dit Edgar, un advocat.

Feempje ne sourcilla point.

— Et toi ? demanda-t-il à Kœtge.

La vieille s’était approchée de Poop qui, se préparant aux événements annoncés par le Hollandais, ne le quittait pas des yeux. Elle répondit, sans se retourner :

— Toujours même chose… whisky.

— Deux ! ajouta François.

Il s’adossa contre le zinc et, contemplant Edgar, lui dé-cocha un dur sourire d’encouragement.

Feempje, qui maniait des bouteilles, s’informa :

— Tout s’est passé là-bas comme vous vouliez ?

 

– 180 –

— Oui, fit le Balafré dont le sourire à l’adresse du pia-niste se crispa davantage. Pour un enterrement, il n’était pas trop moche… grâce aux amis. Je t’en ai même ramené un, précisa-t-il en indiquant Edgar. Il avait à te parler.

Le Hollandais toisa le musicien.

— Ben, vas-y ! lui jeta François. Voilà le moment.

— En effet, bafouilla l’autre qui ne pouvait supporter le regard persistant du cabaretier. Je désirais… m’expliquer. (Il toussa. Son visage s’empourpra de honte.) Ou plutôt… je pensais…

— Tu pensais quoi ? dit Feempje.

Poop, n’en croyant pas plus ses oreilles que ses yeux, se pencha pour examiner Edgar. Mais celui-ci n’arrivait plus à prononcer un mot et un silence bizarre, gros de menaces et de surprises, pesa lourdement sur le bar.

— Te trouble pas, émit d’un air narquois le Balafré. Quand on est tout à l’heure monté à l’hôpital, tu m’as dit qu’avec Feempje, vous n’étiez pas d’accord.

— D’accord ? riposta le cabaretier sur un ton insolent. Même pas ! on n’est rien l’un pour l’autre. Monsieur… (Il eut un geste de profonde commisération…) Monsieur faisait par-tie de mon orchestre. Je l’ai renvoyé. C’est tout.

— Je suis parti, murmura le malheureux, au prix d’un immense effort. Il y a une nuance.

— Tu n’avais pas le choix, rétorqua Feempje ironique-ment. Ça aussi, c’est une nuance. Pas vrai ?

 

– 181 –

Edgar haussa les épaules, sans répondre. François le sai-sit par un bras et le secoua.

— Voyons, fit-il. Je suis là, n’aie pas peur. Répète ce que tu m’as raconté à l’enterrement. On n’est pas venus pour se taire.

— Tiens, constata le Hollandais qui s’était installé der-rière son comptoir. Vous aussi, vous avez quelque chose à me reprocher ?

— On réglera ça plus tard, riposta sèchement le Balafré. Sois tranquille.

Kœtge poussa un soupir excédé.

— Avec toutes vos histoires, affirma-t-elle, vous êtes marrants. D’abord, c’est pas un jour à se chercher des rognes. Et puis…

— Ta gueule ! interrompit François. Quant à toi, reprit-il en secouant de plus belle Edgar, crois pas que je vas te lais-ser te dégonfler. Compris ?

— Kœtge a raison, dit Feempje, vous amener chez moi, pour des ragots de femmes…

— Précisément ! cria François.

Cependant le pianiste se décidait. Il commença d’une voix faible :

— Ne parlez pas ainsi des femmes, patron. La façon dont vous vous comportez vis-à-vis d’elles vous l’interdit. Je sais comment vous traitez la vôtre…

— Et alors… ça ne te plaît pas ?

 

– 182 –

— Ça me révolte, dit Edgar que la ferme attitude du Ba-lafré avait fini par enhardir. Rappelez-vous les coups que vous lui donniez devant moi… C’est pas d’un homme…

Feempje bondit hors du comptoir.

— Pas d’un homme ! gronda-t-il, en s’approchant du Belge. Attends. Je vais te montrer…

— Non, déclara François. Tu vas rien nous montrer du tout.

— Pardon ! prononça le tenancier. Je suis encore le maître ici. Monsieur m’insulte rapport à ma femme.

— Je dis ce qui est.

— Et quand même ça serait vrai ! hurla Feempje. Est-ce que ma femme m’appartient, oui ou non ?

Il leva son crochet, se précipita sur Edgar mais celui-ci se réfugia derrière François qui, très calme, les yeux fixés dans ceux de l’agresseur, contint l’élan du cabaretier.

— Retourne au zinc et fais pas ton marlou, lui intima le Balafré. Laisse la bagarre. Pour le moment, on discute. Nous verrons plus tard.

— Quand tu voudras ! grogna Feempje.

Il tenta d’empoigner Edgar qui s’était sottement avancé, mais le Balafré lui donna un croc-en-jambe.

— Tas de salops ! cria le Hollandais en manquant de perdre l’équilibre et en se rattrapant au dossier d’une chaise.

 

– 183 –

Kœtge s’était précipitée. Arrachant à Feempje la chaise, au moment qu’il allait la brandir, et luttant avec lui, elle s’exclama :

— Voyons, tu n’es pas fou ?

Le tenancier la projeta d’une bourrade contre le comp-toir et, fonçant comme une brute sur François, il faillit l’atteindre au menton d’un coup vigoureux de crochet. Mais l’autre se tenait sur ses gardes ; il esquiva l’attaque.

— Ne recommence plus ce jeu-là ! annonça-t-il avec flegme, ou je te sonne.

Feempje, penaud, détourna la tête en soufflant de rage. François reprit :

— On discutait cause à ta femme. Entends-tu ? Tu nous demandais si elle t’appartenait oui ou non ?

— Non, dit Edgar.

Le Hollandais regagna son comptoir.

— Explique, fit-il en considérant le pianiste d’un regard étincelant. Je préfère tout savoir. Si ma femme ne m’appartient pas…

Edgar lui coupa la parole.

— D’abord, où est-elle ? s’informa-t-il. Où la caches-tu ? Allons !… où ? Puisque tu acceptes d’entendre la vérité, ap-pelle Flossie : elle n’est pas de trop.

Feempje demeura silencieux.

— Tu refuses ? poursuivit le Belge en s’animant. Natu-rellement Flossie serait là, elle parlerait.

 

– 184 –

— J’crois pas, grogna le cabaretier.

Il se passa la main autour du cou et défit le bouton de sa chemise qui paraissait le gêner. François suivait ses gestes du coin de l’œil. Un brusque pressentiment l’assaillit.

— Comment, elle ne parlerait pas ? prononça-t-il d’un air insinuant. Tu l’abrutis à ce point ?

L’autre continua de se caresser le cou d’un air pensif. Une expression goguenarde, mêlée d’angoisse et de stupeur, se lisait dans ses yeux. Edgar en fut frappé. Il regarda le ca-baretier un certain temps, puis François. François ne riait plus.

— Je t’ai posé une question, dit-il en s’adressant à Feempje.

— Ah ! Oui ?

— Parfaitement.

— Quelle question ? demanda le gros homme avec une expression d’angoisse plus accusée.

Poop ne put s’empêcher d’intervenir.

— À propos de votre femme, voyons ! Rappelez-vous… N’est-ce pas elle qui, l’autre soir, est sortie dans la rue, nu-pieds ? Elle m’a semblé bizarre.

— Eh bien, t’es sourd ? renchérit le Balafré. Monsieur a vu ta femme… Qu’elle s’amène ! Ça sera plus simple.

Feempje, immobile devant son tiroir-caisse, ne broncha pas. Il avait ouvert le tiroir et y faisait tinter des sous et des pièces blanches. Enfin il répondit, en détachant chaque mot, sur un ton rogue :

– 185 –

— Je n’ai d’ordre à recevoir de personne.

Edgar lui déclara, très pâle :

— Patron, m’obligez pas à recourir aux flics. C’est préfé-rable. Vous séquestrez Flossie… et, dans l’état où elle se trouve, si je vous dénonce, on vous salera.

Le Hollandais se tut.

— Bon, dit Edgar, je déposerai une plainte.

— De quel droit ? riposta grossièrement Feempje. Parce que t’as foutu ma femme enceinte, tu penses qu’on t’écoutera ? Propre à rien, es-tu seulement capable de la nourrir, ma femme ? Tu n’as pas à bouffer pour toi.

— Ça me regarde.

— Alors, va prévenir les agents… j’t’en empêche pas, fit le tenancier, en tripotant toujours la monnaie du tiroir. Mais j’aime autant te renseigner : si c’est pour le gosse que t’as collé à Flossie, le gosse est mort. D’un père comme toi, fal-lait le prévoir.

— C’est ce qu’on expliquera, s’écria aussitôt Edgar en se dirigeant vers la porte. Je me fous du gosse. Seulement, comme vous êtes capable d’avoir lancé des coups de pied dans le ventre à Flossie…

— Laisse les flics, dit François qui barra la route à Edgar et le ramena au milieu de la salle. Viens plutôt. On va, nous-mêmes, tout arranger.

D’un geste vif, le Hollandais avait bouclé sa caisse. Il ac-courut, tremblant de rage, au-devant des deux hommes qu’il voulait empêcher de gagner le couloir, mais le Balafré lui

 

– 186 – porta un coup violent à l’estomac tandis qu’Edgar, s’emparant d’un siphon, le frappait à la nuque. Feempje poussa un juron et fonça néanmoins tête baissée sur Fran-çois qu’il envoya contre une table. Plusieurs chaises se ren-versèrent. Le Balafré revint vers Feempje qui l’attendait, soufflant, prêt à détendre son redoutable crochet.

 

Un silence oppressant avait succédé à la bousculade. Son siphon à la main, Edgar ne quittait pas des yeux le te-nancier et, sournoisement, il s’apprêtait à l’attaquer de nou-veau par derrière quand Feempje, rompant de plusieurs pas vers lui, le Belge recula. C’était une feinte du gros homme pour attirer François. Il pensait qu’il pourrait alors, en se je-tant à la rencontre du Balafré, l’atteindre en pleine poitrine ; celui-ci s’empara d’une chaise. Le Hollandais n’eut que le temps de se baisser : la chaise passa en trombe au-dessus de sa tête et se brisa par terre.

— Attention ! cria Edgar.

Feempje, écumant de fureur, avait pris de l’élan : il arri-va sur l’adversaire, le toucha à l’épaule et, du gauche, déjà il allait le frapper au plexus lorsque Edgar projeta le siphon.

— De Dieu ! j’suis bon ! gémit Feempje.

Il chancela, presque assommé, et tenta vainement de ré-agir. La riposte de François le fit, d’une masse, tomber sur les carreaux.

— Tu te rends compte ! conclut Edgar, ému.

*

* *

 

– 187 –

Poop s’était penché sur le gros homme et Kœtge, age-nouillée, lui soulevait la tête. Feempje les regardait sans voir : ses paupières qu’il avait entr’ouvertes retombèrent. Il balbutia :

— Je ne veux pas…

— Eh ! dis… t’entends ! prononça froidement Edgar en rejoignant François dans le couloir, qu’est-ce qu’il veut pas ? qu’on prenne sa femme ?

Il appela :

— Flossie !

— Oh ! la ferme, grogna Kœtge. Gueule pas si fort. T’as qu’à à pousser la porte à droite. C’est sa piaule à Flossie… Fous-nous la paix.

La porte était fermée à clef. Le Belge en heurta le battant du doigt, prêta l’oreille.

— Allez, quoi, cria-t-il. Flossie ! Ouvre !

François d’un coup d’épaule essaya de faire céder la ser-rure, mais sans y parvenir.

— Laisse, conseilla le musicien. Ou la petite n’est pas dans la chambre, ou elle a peur. Ne l’effraie pas. Si elle est là, elle va se décider. Flossie, c’est moi ! poursuivit-il en action-nant la poignée de la porte. Je t’en supplie… Écoute.

Personne ne répondit.

Le Balafré était revenu dans le bar.

— Sais-tu, demanda-t-il à Kœtge, si la môme…

 

– 188 –

— Mais non, je ne sais pas… je ne sais rien, riposta ai-grement la vieille, toujours occupée avec Poop à ranimer le Hollandais. Aide-nous plutôt à le mettre debout. Il est lourd.

— Bah ! Il est bien par terre, déclara tranquillement François, jette-lui de l’eau sur la gueule… ça le réveillera.

Edgar survint.

— Tu n’aurais pas une clef de la chambre ? dit-il. C’est incompréhensible. J’ai beau appeler.

— Elle est peut-être sortie, expliqua le Balafré.

Il retourna en compagnie d’Edgar dans le couloir dont le rideau de perles retomba derrière eux. François consulta le pianiste du regard puis il s’arc-bouta centre la porte, en s’appuyant des deux coudes au chambranle. Ses muscles se roidirent sous l’effort et bientôt un léger craquement se fit entendre. Le visage du Balafré s’éclaira.

— On n’a plus qu’à entrer, dit Edgar.

Il écarta François mais la porte qu’il croyait facile à ma-nœuvrer résistait. On eût juré qu’à l’intérieur quelqu’un la re-tenait en appuyant de tout son poids sur elle. Edgar réussit néanmoins à se glisser par l’entre-bâillement. Soudain il poussa un cri.

— Quoi… qu’est-ce qu’il y a ? s’informa, sans com-prendre, le Balafré.

À son tour, il pénétra non sans peine dans la pièce et vit Edgar qui regardait, livide, le cadavre de Flossie.

— Non, n’y touche pas, fit simplement François.

 

– 189 –

Le corps était retenu à la poignée par un morceau très court de chanvre tressé formant une boucle où la désespérée avait sans doute passé la tête en se courbant. Puis elle s’était laissée tomber. C’était son cadavre, derrière la porte, qui avait empêché d’ouvrir. Il pendait là comme un pantin cassé, les jambes raides, les bras traînant le long du buste, à ras du sol. Le visage surtout présentait un aspect effrayant, bouffi sous un flot de tignasse qui en cachait mal l’expression sar-donique, avec ses yeux vitreux, sa langue épaisse, énorme, entre les lèvres décolorées.

 

– 190 –