Brumes

Francis Carco · Chapitre 2 sur 16

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Brumes

Chapitre II

 

 

Il y avait près d’une heure que Feempje, assis à son comptoir, observait les allées et venues du dehors quand il aperçut un vieil homme qui, s’étant approché du logement de Kœtge s’en éloignait à pas furtifs. Feempje n’avait jamais vu ce personnage dans le quartier et, chose encore plus sur-prenante, il ne s’expliquait point par quel côté il était arrivé. D’habitude rien n’échappait à Feempje des moindres faits qui pouvaient se produire dans la rue. Il entendait normalement qu’un homme qui tournait le dos à la Tour, avait pris, sur les quais, la ruelle du Puits-Perdu, puis s’était engagé sous la voûte et l’avait traversée pour remonter le long de sa devan-ture. Si l’homme marchait au contraire dans la direction des

 

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Réguliers, le chemin qu’il avait suivi était facile à retracer. Enfin quand il déboulait presque à hauteur du Montparnasse, dans la rue des Bouchers, le tenancier du bar reconstituait aussitôt par les ruelles d’Une-Seule-Personne et de Vénus, l’itinéraire qu’il avait adopté. Il n’existait point de chemin en dehors de ces trois-là et si le vieillard, comme on était forcé d’en convenir, avait emprunté le premier, il demeurait inex-plicable que Feempje ne l’eût point vu. Quoi qu’il en fût, l’inconnu se trouvait là. Il avait au surplus l’air de connaître les lieux. En effet, après avoir exploré d’un coup d’œil mé-fiant l’intérieur de plusieurs baraquettes, il fit lentement de-mi-tour puis changea de trottoir. Feempje put alors l’examiner à l’aise tandis qu’il passait contre la devanture du bar. C’était un petit homme courbé, coiffé d’un chapeau mou, crasseux, à larges ailes, et couvert d’une ancienne pèle-rine dont le col remonté devant le visage ne permettait de distinguer, sous des sourcils roussâtres et broussailleux, qu’un œil perçant, de couleur jaune et que la naissance d’un nez puissamment busqué.

— Quelque juif, se dit Feempje surpris soudain par l’intérêt qu’il vouait à cet individu.

On en voyait quelques-uns, le matin, vers huit heures, qui revenaient de la synagogue et qui, sans regarder per-sonne, traversaient le quartier. Passé la tour des Réguliers, la synagogue occupait l’angle d’une vaste place rectangulaire dont elle était le monument le plus curieux et le plus riche. Elle datait du XVe siècle, lors de l’établissement d’une colo-nie portugaise dans le pays. À côté d’elle, la vieille église de Moïse et d’Aaron, dédiée au culte catholique en témoignage de tolérance mutuelle, ne jouissait d’aucun prestige. Elle était même à vendre, mais Feempje n’y songeait guère.

 

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— Qu’est-ce que c’est que ce type ? prononça-t-il tout haut.

Il asséna un coup de crochet sur son vue et appela :

— Flossie !

Une jeune femme accourut de la salle du dancing où elle inscrivait sur la glace, au blanc d’Espagne, le tarif des con-sommations, écarta le rideau de perles et s’informa :

— Que veux-tu, Feempje ?

— Je dois sortir, répondit-il. Veille à la caisse.

— Da !

Feempje, au moment d’ouvrir la porte, se retourna :

— Tu empliras le tonneau de whisky et tu monteras trois cruchons de genièvre. Voici la clef de la cave, ajouta-t-il en lançant à la fille la clef attachée par une corde à un gros os percé.

Flossie attrapa l’objet au vol et inclina la tête affirmati-vement.

Jamais elle ne posait une question à Feempje qui l’avait habituée à ne point se mêler de ses affaires. Blonde, passive, encore belle en dépit de son goût marqué pour les liqueurs, Flossie n’avait guère que vingt-trois ans mais elle semblait moins jeune, car elle ne prenait soin ni de sa personne enva-hie par la graisse ni de ses vêtements. Pourvu qu’ils fussent de couleurs éclatantes, elle s’en accommodait. La mère Kœ-tge, qui était vendeuse à la toilette, la fournissait de robes, de linge, de bijoux faux, d’escarpins et de châles. Flossie ne payait pas : elle s’en remettait à Feempje qui, lorsque la

 

– 17 – vieille femme jetait des cris au cours des règlements de compte, assénait sur le comptoir un coup sec de crochet afin de clore la discussion. Affublée d’une jupe de satin vert érail-lé, à volants, d’un corsage de dentelles graisseuses, les jambes gainées dans des bas de soie qu’elle raccommodait elle-même, souvent sans les laver et qu’elle conservait pour dormir, Flossie traînait toute la journée d’une salle à l’autre, en savates, son sensuel désœuvrement. Elle ne s’occupait point de la cuisine, non par dégoût mais par paresse. C’était le pianiste belge qui, le matin, se rendait au marché, allumait le fourneau, épluchait les légumes et, finalement, passait son tablier à Feempje dont un des grands plaisirs consistait à confectionner quelque ratatouille épicée, au vin rouge, de sa composition. Cela n’allait point sans bagarres quand Flossie par exemple était encore au lit à l’heure du déjeuner ou que, saoule de ses excès de la veille, elle manquait d’appétit. Son maître la traitait comme le dompteur un fauve et elle avait parfois des réveils brusques traversés de fureurs ou de crises d’hystérie dont on ne venait à bout qu’à coups de trique. Feempje ne s’en privait pas. Flossie fondait alors en larmes et dix minutes plus tard, apaisée, détendue, souriante, elle se montrait docile aux moindres ordres. Comme elle était belle fille, le Hollandais l’obligeait à se produire le soir, tantôt en danseuse orientale, tantôt en excentrique coiffée d’un cha-peau haut de forme et vêtue d’un cache-sexe. Flossie ne dis-cutait pas. Les habitués du dancing lui offraient à boire : elle n’en demandait pas davantage. Quant à Feempje, il tenait la caisse et, satisfait de la recette, en déposait le lendemain le montant à sa banque sans s’émouvoir de rien.

Or, ce soir, une curiosité singulière l’emplissait et, sans qu’il en démêlât exactement la cause, le lançait à la pour-suite de l’homme qui, tout à l’heure, avait remonté la rue. Feempje discernait sa silhouette parmi les lumières des bou-

– 18 – tiques. Il y avait peu de monde sur les trottoirs et c’était un jeu pour lui de ne point perdre la trace de l’inconnu. Il le voyait quelquefois s’effacer dans certaines zones obscures puis reparaître un peu plus loin, cessant par moments d’avancer et s’attachant à inspecter plus attentivement l’intérieur des maisons. Sa longue et vieille pèlerine oscillait à la façon d’un balancier de pendule ou plutôt des lourdes capes de bure que portaient les béguines sur les anciennes gravures. Feempje n’en revenait pas. L’idée que cet individu devait être un juif en quête d’un débiteur ou d’une intrigue secrète avait fait place en lui à d’autres suppositions. En ef-fet, la manière dont le personnage examinait les femmes, derrière leurs vitres, sans qu’aucune de ces malheureuses lui adressât un geste, était si surprenante que le Hollandais fut sur le point de franchir le seuil d’une baraquette et de s’informer des raisons pour lesquelles personne ne tentait de capter l’attention du vieillard. Mais Feempje se ressaisit. Ni Bertha, ni Flora, ni Hedwigue ne devineraient le sens de sa démarche. Elles étaient toutes trop bêtes pour comprendre ce qu’il désirait et ensuite elles colporteraient des bruits ab-surdes qui augmenteraient la méfiance dont il n’était déjà que trop l’objet.

— Va toujours ! grommela-t-il entre ses dents. Où que ce soit, tu ne peux m’échapper.

Il y avait, à l’extrémité de la rue, une cage vitrée qui por-tait peinte sur les carreaux cette inscription : Patat frit. Feempje crut que le promeneur aurait recours au marchand pour obtenir des renseignements et il se préparait lui-même à les fournir, mais l’inconnu, après une brève hésitation, poursuivit son chemin.

 

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— Hé, bonsoir ! cria le marchand de pommes de terre, en apercevant le Hollandais. As-tu besoin de quelque chose ?

— Non. De rien, répondit Feempje.

Il dut serrer la main que le commerçant lui tendait à tra-vers son guichet, puis, comme il se trouvait à la bonne place pour épier l’homme à la pèlerine, il tira de sa poche une poi-gnée de sous et l’étala devant lui.

— Donne des frites, grogna-t-il.

L’autre, aussitôt, plongea sa pelle dans l’huile bouillante.

— À quoi penses-tu ? s’informa-t-il, frappé par le regard attentif du gros homme.

Feempje éclata de rire et, soudain, il hocha la tête, de-vint grave, car celui qu’il ne quittait pas des yeux avait fait halte devant la dernière baraquette de la rue. Une agitation surprenante semblait s’être emparée de lui. Feempje le vit qui tentait, craintivement, de s’arracher à la contemplation de la devanture et, surtout, de la femme qui, le front contre la vitre, regardait fixement devant elle. Plusieurs secondes s’écoulèrent de la sorte. Enfin la femme poussa le rideau de sa loge et, entr’ouvrant la porte, s’avança sur le seuil.

C’était une grande créature blonde, bien en chair, habil-lée d’un peignoir à fleurs imprimées sur fond cerise.

— Gut ! approuva ironiquement le marchand.

Feempje ne sourcilla point. Il attendit que l’inconnu, qui s’était peureusement reculé, se décidât à pénétrer dans la boutique.

Le débitant de friture reprit à voix basse :

 

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— On l’appelle Geisha, mais ce n’est pas son nom : c’est une fille du Nord. La connais-tu ?

Peu importait à Feempje : son attention était concentrée sur l’homme que tentait d’attirer cette Geisha et qui, du trot-toir opposé à celui d’où elle l’appelait maintenant, la dévo-rait des yeux.

— Oh ! elle sait s’y prendre, affirma le marchand. J’en ai vu d’autres. Elle les laisse lui résister puis elle fait semblant de refermer sa porte… Tiens, qu’est-ce que je disais ? décla-ra-t-il en désignant d’un air narquois le personnage à la pèle-rine qui traversait la rue.

— Oui, dit Feempje.

Il ne sut point d’abord s’il éprouvait du plaisir ou de la déception à voir la scène se dérouler ainsi que son interlocu-teur venait de l’annoncer, mais, dès que le vieillard eut péné-tré dans la boutique, la déception l’emporta.

— Tous les mêmes ! grogna-t-il. On croit qu’ils viennent ici pour…

Il n’acheva pas sa phrase et se mit à manger, silencieu-sement.

— Que veux-tu dire ? s’informa le marchand.

Feempje haussa les épaules ; il était vexé de s’être inté-ressé à une aventure si médiocre et hésitait à retourner chez lui. L’inconnu ne l’intriguait plus. Il le classait parmi cette ca-tégorie d’hommes qui ne se rendaient rue des Bouchers qu’afin d’assouvir leurs vulgaires appétits. Cela le découra-geait. Pourtant, à en juger par ses manières, le personnage promettait autre chose. Feempje avait l’habitude de ces promeneurs incertains qui rôdent le soir à travers le quartier

– 21 – et qui, leur fringale charnelle apaisée, s’en retournent tran-quillement. Il n’ignorait rien du désir qui les poussait, au risque d’une mauvaise rencontre, jusqu’en ces cases sordides et chaudes. Cette fois, il s’était trompé. Et il devait en con-venir : cela lui donna de l’humeur.

— Écoute, dit le marchand en agitant sa passoire dans la bassine, puis en retirant des frites qu’il mit à égoutter, la Geisha n’est pas ici depuis longtemps. Elle a un type du port qui passe la nuit deux fois par semaine. C’est à peu près le seul qui couche régulièrement. François m’en a parlé. Comme la boutique lui appartient, il voudrait que la femme…

— Je me fous de la femme et du Balafré ! répliqua Feempje en ouvrant et en refermant son unique main valide, ce qui était un signe chez lui d’énervement. Qu’est-ce que tu penses que ça me fasse ?

— Ne te fâche pas ! riposta l’autre. Je n’ai voulu que t’avertir. Du moment que cela ne t’intéresse pas, tant pis !

— Moi aussi, je t’avertis ! dit Feempje en ricanant. Com-prends bien ; si jamais tu racontes ce qui vient d’avoir lieu entre nous à propos de… (Il indiqua la devanture de la Geis-ha) ta baraque et toi dedans, je vous écrase… D’accord ?

— Oh ! oui, d’accord ! gémit le malheureux.

Feempje, brusquement rasséréné, s’enquit :

— Cette Geisha, ça fait combien de temps qu’elle est ici ?

— Un mois et demi à peu pris. Mettons deux. Elle est venue par le bateau de Dantzig. Le type du port l’attendait

 

– 22 – sur le quai : il l’a menée la première nuit chez Kœtge puis il a loué la boutique.

— Tu dis deux mois ?

Le marchand inclina la tête d’un air affirmatif et, se re-mettant à égoutter ses frites, ne prononça plus une parole. En lui-même, il souhaitait que Feempje déguerpît, car les co-lères brusques du Hollandais le faisaient trembler pour ses vitres.

Cependant Feempje ne s’en allait pas. Il se tenait de-bout, près du guichet et regardait attentivement la porte fer-mée du magasin. Un rais de lumière passait sous cette porte et une faible lueur poudroyait également, à l’interstice des deux rideaux que la Geisha avait tirés quelques minutes plus tôt. La scène qui se déroulait à l’intérieur de la boutique était facile à évoquer. On eût pu, même, en s’approchant, en-tendre la fille verser l’eau de son broc et s’entretenir à voix haute avec le visiteur.

— Es-tu certain que le Balafré essaye d’avoir cette femme pour lui ? questionna Feempje négligemment.

À cet instant un nègre se présenta devant le guichet et acheta un cornet de frites. Feempje le laissa s’éloigner.

— C’est bien ce que j’ai cru démêler, reprit le marchand à contrecœur François m’a demandé si je connaissais le type du port. Naturellement, je n’ai rien dit.

— Pourquoi ?

— Je parle à qui me plaît, riposta d’un air hypocrite l’homme à la passoire. François a une grande gueule : il m’attirerait des ennuis.

 

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Les yeux de Feempje se fixèrent sur ceux de son interlo-cuteur.

— Tu as raison, fit-il après un bref silence. Allez, bon-soir !

— Bonsoir !

— Et… Tu la boucles ? conclut Feempje en posant un doigt sur ses lèvres. Pas un mot ? À personne.

Il tourna le dos au débitant qui, poussant un soupir de soulagement, affecta de ne pas le voir s’arrêter quelques mètres plus loin, au milieu de la rue.

La nuit était tombée. Une nuit d’hiver, poisseuse, opaque, feutrée d’une brume roussâtre qui pochait les lu-mières.

Au fond d’un bar fallacieusement intitulé La jeunesse, un phonographe tournait et répandait des gargouillements so-nores d’accordéon. Le long des boutiques éclairées, des ombres se succédaient sans hâte. Il y avait des nègres, quelques Chinois, des blancs. Tous reluquaient les filles. Par moments, la rumeur des tramways couvrait l’air saccadé du phono. On ne voyait pas les tramways. Des palissades et les façades des maisons basses les cachaient. Pourtant les quais où ils roulaient, avec des piaulements plaintifs, n’étaient guère éloignés, car la rue, quelquefois, tremblait à leur pas-sage et les feux des pylônes de ciment et des toits des han-gars émergeaient, çà et là, entre les murs où leurs reflets mettaient de soudaines fulgurations. Au fracas grinçant des roues, se devinait le cheminement des camions. Quand on n’était pas habitué à cette présence si proche mais en même temps si mystérieuse d’une des voies les plus animées de la ville, on ne pouvait s’empêcher de ressentir un sourd, un in-

– 24 – dicible malaise. Enfin, comme à dessein de le rendre plus complexe, des odeurs de caroube, de denrées coloniales, de goudron, d’air marin arrivaient puissamment du port et se mêlaient à celles qui montaient des pavés et des caves.

Feempje, immobile, les yeux rivés à la devanture de Geisha, attendait que la prostituée écartât ses rideaux. Ce n’était pas la femme qui l’intriguait, mais l’homme. Un vague pressentiment le ramenait vers lui et bien qu’il risquât, à pa-reille heure, d’être reconnu par quelques-uns de ses clients qui se rendaient au bar, il ne parvenait point à bouger de place ni même à essayer de se dissimuler. Il ne craignait qu’une chose : que l’individu à la pèlerine, en se coulant adroitement dans la rue, ne se perdît ensuite au milieu des piétons. Feempje se rapprocha de la boutique, mais, à la mi-nute même, la porte céda et livra passage au vieillard qui, sans se soucier de rien, avança dans la direction du Hollan-dais.

— Ah ! pensa Feempje qui tressaillit. J’ai déjà vu cet homme.

Il le laissa passer et lui emboîta le pas, mais il n’avait guère fait trente mètres que le vieillard s’était éclipsé. Ahuri, le Hollandais se frotta les yeux : il regarda de tous côtés.

— Nom de Dieu ! Feempje, qu’est-ce que tu fous ? s’informa joyeusement un passant en lui bourrant l’épaule d’une tape.

Il se retourna sans comprendre ; c’était M. Paul, un commissionnaire qui, tous les soirs, venait à Montparnasse vider un gobelet de whisky.

— Je rentre, dit Feempje laconiquement.

 

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